LA PRISE EN COMPTE DES LACUNES
 DU CORPUS CENTURIQUE

 

par Jacques Halbronn

 

P. Guinard vient de mettre en ligne un 31e article de son Dictionnaire Nostradamus intitulé "Totale authenticité des éditions Antoine du Rosne de 1557  (à travers l'examen des variantes de la préface à César)". Son travail concerne le traitement de la Préface à César dans diverses éditions centuriques mais très vite, quand il désigne par le mot "édition", la "préface" de la dite édition, la partie valant dès lors pour le tout. Du moment que des éditions ont la même préface, elles sont identiques, faisant abstraction de ce qui peut les différencier par ailleurs.

            Et de fait, s'il y a bien un domaine où règne une certaine fixité d'une édition centurique à l'autre, c'est bien la préface à César car elle a l'avantage d'être la première chose que l'on lit.  Or, l'on sait que c'est plus à la fin qu'interviennent les changements qu'au début. En maintenant le début à l'identique, l'on donne ainsi l'illusion d'une pérennité.

             Les cas abondent d'éditions centuriques  qui  comportent des pages entières strictement identiques d'un point de vue typographique mais  également des pages complètement transformées.  C'est ce mélange du semblable et du différent qui constitue la cuisine ordinaire des rééditions, ne serait-ce que par souci d'économie et de temps.

             Si l'on considère les deux éditions Antoine du Rosne 1557, il est clair que l'une imite l'autre, sinon on ne s'amuserait pas à se référer au même libraire et à la même année, en page de titre. Il faut bien donner des gages de continuité.

            On observera un défaut de méthode dans la façon dont procède P. Guinard, à savoir que pour lui il n'y a pas d'éditions manquantes, il fait avec ce qu'il a.  Or, il est évident par exemple que l'édition d'Anvers 1590 avec 35 quatrains à la VII n'est pas la source d'une édition à 40 quatrains à la VII (Exemplaire de Budapest)  il y a bien évidemment un chaînon intermédiaire.  C'est ainsi que P. Guinard ne mentionne pas dans son corpus le cas des éditions rouennaises parues chez Raphaël du Petit Val tout simplement parce qu'il n'y a pas accès. Or, il y a une filiation évidente  entre les éditions de Rouen  1589  et celle d'Anvers 1590, ne serait-ce que dans le titre dont P. Guinard se garde bien de préciser qu'il n'est pas celui des éditions Du Rosne mais bien Les Grandes et Merveilleuses Prédictions de M. Michel Nostradamus avec le sous titre "dont il en y a trois cens qui n'ont encores esté imprimées", avec un a non accentué comme dans l'édition d'Anvers alors que les éditions Antoine du Rosne ont un "a" accentué. Etrangement, les éditions de Rouen nous offre un duo  remarquable: en 1588, une édition à 4 centuries et l'année suivante, une édition à 7 centuries. Si l'on transpose, cela donne l'édition Macé Bonhomme suivie de l'édition Antoine du Rosne.   Bien sûr, l'on bascule dans le débat consistant à savoir qui a copié sur qui et P. Guinard est parfaitement conscient de la gravité de l'enjeu et cherche  à trouver des critères - c’ est la notion de terminus ante et post quem -  permettant de déterminer que ce sont les éditions de la ligue qui ont copié sur celles datées des années 1555-1557 et non l'inverse. Mais dans le champ des éditions nostradamiques, la prudence est de mise car des éditions tardives peuvent comporter des éléments plus anciens que des éditions  qui leur sont antérieures.

 

  Grandes et merveilleuses prédictions

 

 

            En fait, ce qui nous permet d'affirmer que les éditions Antoine du Rosne 1557 sont de la même génération que l'édition d'Anvers, c'est précisément qu'à l'instar de l'édition d'Anvers, elles n'indiquent pas d'addition après le 53e quatrain de la IVe centurie alors que tant les éditions de Rouen que celles de Paris 1588-1589 - qui portent le même titre que les éditions 1555 et 1557 -  le font. Par ailleurs, selon P. Guinard, s'il y a similitude entre l'édition Antoine du Rosne 1557 Budapest et l'édition d'Anvers, comme nous l'avons noté ailleurs,  et si l'édition d'Anvers se réfère à une édition 1555, parue à Avignon, c'est donc que l'édition d'Avignon en question a été antidatée et est de 1557 et non de 1555.  Selon nous, une autre explication c'est que l'on ait gardé l'indication de 1555 pour désigner des éditions plus tardives, ce qui est aussi le cas des éditions Antoine du Rosne 1557 qui bien que portant la marque de la même année  sont parues à des intervalles de plusieurs années. Rappelons que l'exemplaire d'Utrecht et celui de Budapest n'ont pas le même nombre de quatrains à la VIIe centurie et que l'une a l'avertissement latin et pas l'autre, à la fin de la VIe centurie, sans parler du fait que l'une utilise des mots en majuscules et pas l'autre en ce qui concerne les quatrains. Ajoutons aussi que la préface à César de l'exemplaire Budapest est tronquée dans sa partie finale par rapport aussi bien à l'édition Macé Bonhomme 1555 que par rapport à l'exemplaire Utrecht.

            Quant au débat sur le mois de l'impression des deux éditions Antoine du Rosne,  nous ferons remarquer que dans aucun des cas, le mois n'est suivi de la mention de l'année, laquelle ne figure que sur la page stéréotypée du titre. Il est rarissime que l'on trouve des motions aussi vagues, à commencer  par le cas des éditions Macé Bonhomme qui s'achèvent par un achevé d'imprimer dûment daté du 4 mai 1555. Avec Antoine du Rosne,  on n'a ni le jour, ni l'année!  Mais dans bien des cas, il n'y a même pas d'achevé d'imprimer, notamment dans la série Benoist Rigaud 1568.  Or, si l’on examine la Paraphrase de Galien on ne trouve pas d’achevé d’imprimer après le mot « Fin » alors que l’ouvrage est censé paru la même année et chez le même libraire que les deux éditions centuriques

 



« achevé d’imprimer »

              En ce qui concerne les exemplaires Macé Bonhomme -Albi et Vienne- P. Guinard nous apporte la preuve photographique qui manquait tant chez Benazra que chez Brind'amour que la  mise en page est identique, en dépit des corrections, c'est à dire que une édition s'est faite à partir de l'autre et non à partir d'un manuscrit. Dont acte. Des observations de ce type peuvent être proposées par exemple entre nombre de pages des éditions Rigaud et des éditions Chevillot. Mais tout cela ne contribue nullement à démontrer que les éditions datées  1555 et 1557 sont bien parues à ces dates mais simplement qu'elles entretiennent entre elles un certain nombre de relations. Or ces relations ont fort bien pu se mettre en place dans les 20 dernières années du XVIe siècle Quand bien même, en effet, y aurait-il antériorité entre telle et telle édition, cela ne signifie nullement que l'édition la plus ancienne le soit de 30 ans plutôt que de 3 ans. Comme nous l'avons conseillé, récemment, il faut se contenter de classer - relativement - les éditions les unes par rapport aux autres et résister à la tentation de les dater de façon absolue. Les questions orthographiques ne sont nullement à négliger et curieusement  il semble que l'on n'ait point pris garde au premier verset du premier quatrain de la première centurie. P. Brind'amour ne signale pas de variante à ce sujet

            L'édition Macé Bonhomme  des Prophéties, conservée à Albi  s'ouvre par le vers suivant:

 "Estant assis  de nuit secret estude". Or, au  milieu du XVIe siècle, on n'écrit point "nuit" mais "nuict". Ce point n'a pas été relevé par P. Brind'amour dans son édition de 1996.  Les deux éditions Macé Bonhomme (Albi et Vienne) comportent « nuit », forme qui sera corrigée sous la Ligue et par la suite  pour «nuict » mais qui de nos jours ne choque plus, bien à tort. Non pas que l'on ne trouve point aussi "nuict" en d'autres quatrains des éditions Macé Bonhomme . Signalons que les éditions centuriques  1557 et 1568 comportent "nuict".

 

  « NUICT »

 

            Cependant, la forme "estant assis de nuit secret estude" est bel et bien attestée   au début des années  1570, dans les Prédictions des choses plus mémorables qui sont à advenir , ouvrage qui ne se réfère pas à Nostradamus bien qu'il ait été  "mis en lumière par M. Michel de Nostradamus le Jeune", Troyes, Claude Garnier. Sous un portrait censé représenter ce Nostradamus le Jeune - et qui restera une marque de la mouvance troyenne au siècle suivant,  nous trouvons le quatrain en question, avec la forme "nuit". Crespin en 1572, cependant, utilise la forme "nuict" lorsqu'il reprend, au début de ses Prophéties dédiées à la puissance divinece quatrain en l'adressant à Charles IX.  la vignette est tronquée vers le bas.  C'est la vignette tronquée qui sera reprise par Pierre du Ruau pour représenter Michel Nostradamus.

            "Nuit" relèverait ainsi d'un usage attesté à Troyes ou propre à ce Nostradamus le Jeune. Il est possible que lorsque ce quatrain fut placé en tête de la première centurie, l'on  ait  maintenu  cette forme  inhabituelle pour l'époque et qui s'imposerait ultérieurement, étant donc en fait  moderne, rétrospectivement.

            Dans de nombreux cas, "nuit" sera corrigé en "nuict" mais pas toujours et l'on peut penser que la forme "nuit" est bien la plus ancienne et a du marquer les toutes premières éditions de la première centurie lesquelles n'ont pas été conservées matériellement mais qui ont laissé des traces sur des éditions ultérieures. L'édition Macé Bonhomme qui a la particularité de ne comporter que quatre centuries est certainement calquée sur  un  tout premier état des Centuries alors que les éditions Antoine du Rosne 1557, à 7 centuries,  correspondent à un état sensiblement plus tardif et  largement retouché et lissé et comportent, l'une et l'autre "nuict". Il nous semble que le corpus centurique n'était pas homogène dans sa pratique orthographique et que les tentatives d'harmonisation ont certainement été menées avec des réussites inégales.

            La tentation est grande de préférer 'nuict" à "nuit' et P. Lemesurier à propos du "Original  1555 text" adopte "nuict"  . A propos de ce (Michel) Nostradamus le Jeune qu'il ne faut pas confondre avec Mi. de Nostradamus, l'un se présentant comme son successeur et l'autre cherchant à se faire passer pour Nostradamus lui-même, il nous apparaît  que sa vignette  est assez semblable à celle représentant dans les années 1560,  l'amiral  Gaspard de Coligny

Au demeurant, les  critères qui permettent réellement de dater les éditions, ils ne se situent pas nécessairement  dans le champ abordé par P. Guinard et passent par une étude d'un corpus beaucoup plus large que le seul ensemble bien incomplet des éditions centuriques. Combien de temps encore P. Guinard va t-il pratiquer la politique de l'autruche en ressassant inlassablement, et mot pour mot,  des arguments dignes d'un Peter Lemesurier,  comme celui-ci: "Ainsi s'avèrent caduques les récentes spéculations concernant les dates de parution de ces éditions, burlesque ou plus sérieuses, à savoir celle d'Halbronn, 2002 (sic) (qui nie globalement l'authenticité des éditions antérieures à la parution des mystifications du farceur Crespin Archidamus)".   D'une part,  cela fait déjà bien longtemps que nous situons les premières éditions non pas dans les années 1570 mais au milieu des années 1580  - Guinard en est resté - comme il le reconnaît - à ce que nous avons publié en 2002, dans nos Documents Inexploités sur le phénoméne Nostradamus, il y a plus de quatre ans comme s'il n'avait pas pris la peine de prendre connaissance des dizaines d'études que nous avons publiées depuis sur Internet et notamment sur Espace Nostradamus et qu'il ne cite jamais de façon précise. alors que, pour notre part, nous citons correctement nos références. Il est vrai que s'il fallait ne citer de P. Guinard que ses publications papier, on n'irait pas très loin.. D'autre part,  le jugement que porte Guinard sur Nostradamus trahit une grave incompréhension du phénomène néonostradamique. Si Crespin est un mystificateur, Benoist Guynaud qui l'a publié le serait également comme il a publié  un Mi. de Nostradamus avant la mort de Nostradamus: : Prognostication ou Révolution avec ses présages pour l'an 1565. Dans le domaine qui nous concerne l'accusation de mystification a de quoi faire sourire et le plus mystificateur n'est pas forcément celui que l'on croit. Si les néonostradamistes ont écrit à la manière de Nostradamus, ceux qui ont mis en place le canon centurique ont fait passer pour du Nostradamus ce qui n'en était pas.

                        Ajoutons que s'il y a des éditions manquantes, cela ressort notamment de certaines lacunes observables précisément dans la préface à César à laquelle  P. Guinard a accordé un développement touchant à la forme mais guère au contenu. Qui ne voit notamment que dès les premières phrases, il manque au moins un adverbe?

Reprenons le  découpage proposé par P. Guinard en ce qui concerne la Préface à César.:

1. TON TARD advenement CESAR NOSTRADAME mon filz, m'a faict mettre mon long temps par continuelles vigilations nocturnes reserer par escript, toy delaisser memoire, apres la corporelle extinction de ton progeniteur, au commun profit des humains, de ce que la Divine essence par Astronomiques revolutions m'ont donné congnoissance.

2. Et depuis qu'il a pleu au Dieu immortel que tu ne soys venu en naturelle lumiere dans ceste terrene plaige [que tardivement], & ne veulx dire tes ans qui ne sont encores accompaignés, mais tes moys Martiaulx incapables à recepvoir dans ton debile entendement ce que je seray contrainct apres mes jours definer 

            Or, cette faute figure dans les éditions 1555 et 1557, ce qui en confirme le caractère bien tardif, c'est le cas de le dire. L'on est en droit par delà tout débat sur la datation  "absolue" des éditions, à ce que la première de la série ne comporte pas de telles incongruités.  Ce n'est pas nous qui avons rétabli "que tardivement" mais des libraires du dernier tiers du XVIIe siècle qui, pensons-nous, ont mis la main sur des éditions très anciennes. Etrangement, l'édition anglaise de Theophile de Garencières  est la traduction d'un texte français non fautif, sur ce point et qui fait sens:

"And since it has pleased  the immortal God that  thou  are come late into this World etc'

 

 

“tardivement”

 

            La notion de retard, on l'aura noté, est déjà évoquée dès les tous premiers mots de la Préface: "Ton tard advenement".

            Paradoxe, d'ailleurs, que cette Préface à ce nouveau-né fils d'un père qui a 50 ans et qui regrette de ne pouvoir s'adresser à lui directement. Préface qui est bel et bien un testament, c'est à dire un "mémoire",  dans  l'expression "délaisser mémoire" , le mot mémoire étant à prendre ici non point au féminin mais au masculin, comme le dit clairement le texte anglais qui opte pour "memoir" et non pour "memory". Pierre Brind'amour a complètement manqué son étude du début de la Préface à César ; il rend, dans son explication  "mémoire" par souvenir (p; 2) et  remanie le deuxième paragraphe de façon à faire disparaître le "trou":  "Et puisqu'il a plu à Dieu que tu vinsses au monde "  (p. 3)

            Rappelons que la Préface à César n'est  attestée, en dehors des Prophéties de Couillard de 1556,- et nous avons exposé par le passé ce que signifiait ce premier témoignage s'adressant à un texte qui n'accompagnait pas encore de Centuries - que dans les années 1588 et suivantes, dans les éditions de la Ligue et dans l'introduction du Janus Gallicus de 1594. Il semble bien qu'elle ait remplacé, à un certain stade, l'Epître à Henri II. datée de juin 1558. si l'on admet qu'initialement - comme le montre l'édition Antoine Besson certes bien tardive puisque datant des années 1690 - l'Epître au Roi introduisait non pas  " ces trois  Centuries du restant de mes Prophéties"  mais "ces miennes premières prophéties & divinations", ce qui est tout de même plus digne d'un souverain. Et dans ce cas,  les premières éditions centuriques devaient s'ouvrir non pas avec la préface à César mais avec l'Epître à Henri II. Ce n'est qu'après qu'aient été évacuées les centuries VIII-X que la Préface à César occupa la première place, l'Epître au Roi devant ultérieurement, lors de la réintégration des dites Centuries, se contenter d'ouvrir le second volet des Centuries, au prix de quelque retouche.

              L'on voit que ce qui nous sépare de P. Guinard est d'ordre épistémologique. Il en est resté à une sorte d'empirisme consistant à s'en tenir à ce dont il disposait alors que pour nous ce qui nous parvient n'est que la trace de ce qui a existé et, pour paraphraser une formule célèbre, la trace n'est pas le territoire, la vie passée  ne se réduit jamais  à des vestiges. Oublier cela, c'est se condamner à des constructions bancale qui déconsidèrent la science historique.  La recherche nostradamologique se heurte à deux obstacles majeurs [1] : celui des contrefaçons antidatées  et celui des éditions manquantes et qui sont d'ailleurs elles aussi des contrefaçons sans parler des contrefaçons de contrefaçons qui reprennent d'anciens titres avec des contenus retouchés ou augmentés.  Ajoutons le cas de pièces qui réapparaissent  et qui correspondent à des états antérieurs mais il ne s’agit pas dans ce cas de juger toute une édition au regard d’une seule pièce, c’est ce que nous avons appelé le syncrétisme diachronique.  C'est là un labyrinthe dans lequel beaucoup s'égarent et égarent les autres.. Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, et sans fausse modestie,  il nous semble conseillé, en la matière, de suivre le "fil d'Halbronn".....              

JH


[1]   On trouvera d’autres développements dans notre thèse d’Etat,  Le texte prophétique en France. Formation et fortune,  Tome III,  Paris X Nanterre, 1999.