LES DEUX ÉPÎTRES DU MOIS D'AOÛT 1558

 

par Jacques Halbronn

                Outre l'Epître à Henri II, datée du 27 juin 1558, l'Eté 1558 aura vu Nostradamus rédiger deux autres textes du même ordre, à deux jours d'intervalle, à savoir les 12 et 14 août. Si l'on peut entretenir de sérieux doutes sur l'authenticité de la dite Epître à Henri II, faisant double emploi avec celle figurant en tête des Présages Merveilleux pour 1557, laquelle est datée de 1556 et si l'Epitre en date du 14 août, placée en tête des Significations de l'Eclipse de septembre 1559 a certainement été lourdement interpolée, si tant est qu'elle ait existé, en revanche, l'épître datée du 12 août 1558 semble ne pas faire problème si ce n'est que l'on n'en possède qu'une traduction anglaise.

                Cependant dans son Corpus Nostradamus [1] P. Guinard met en doute ("Le pseudo-traité de la peste 1559") non pas les deux autres épîtres mais bien celle placée en tête d' An excellent Tretise, shevving suche perillous, and contagious infirmities, as shall insue [sic] 1559 and 1560 vvith the signes, causes, accidentes, and curation, for the health of such as inhabit the 7, 8, and 9 climat compiled [sic] by Maister Michael Nostrodamus [sic] , Doctor in Phisicke, and translated into Englysh at the desire of Laurentius Philotus, Tyl. Londres, : John Day, 1559.

                Pourtant, Guinard reconnaît que le dédicataire de l'épître du 12 août est mentionné par Nostradamus: "Au chapitre 26 du traité des Fardements (1e partie), Nostradamus présente une composition "que souvent ay fait faire pour monseigneur le reverendissime Evesque de Carcassone, monseigneur Ammanien de Foys". Et Guinard de conclure ingénieusement dans un style "halbronnien" : "Les faussaires (sic) y auront trouvé un destinataire de la préface : Amanieu de Foix, évêque de Mâcon depuis 1556".

                Curieusement, d'ailleurs, P. Guinard, ne dit mot, dans l'article en question ni ne fait de renvoi à l'Epître du 14 août 1558...  Or, certaines similitudes sont frappantes entre ces deux textes censés avoir été rédigés à 48h d'intervalle.

                D'abord, on est frappé par la qualité des deux destinataires, l'un et l'autre étant évêques-celui du 12 août est protonotaire du Saint Siége Apostolique et celui du 14 août est vice-légat d'Avignon. Ammanien de Foys est évêque de Mâcon et antérieurement de Carcassonne tandis que Jacobo Marrasala est évêque de Viviers. P. Guinard insiste sur le fait que l'évêque de Mâcon décéde en 1559 mais cela est postérieur à la date de l'épître d'août 1558.

                L'Epître dédiée à Jacobo Marrasala se conclue ainsi : "De Salon ce 14. d'Aoust 1558. Faciebat Michaël Nostradamus Salonae petreae provinciae, 1558 pro anno 1559. & 1560.", ce qui couvre exactement les mêmes années que le traité introduit par l'Epître adressée à l'évêque de Mâcon: "as shall insue 1559 and 1560 ", comme il est stipulé au titre. .

                D'ailleurs, rappelons le titre de l'ouvrage dédié à Marrasala:

"Les Significations de l'Eclipse, qui sera le 16. Septembre 1559. laquelle fera sa maligne extension inclusivement iusques à l'an 1560"

                 Ainsi, au cours de l'Eté 1558, Nostradamus se serait penché sur la situation à venir des années 1559 et 1560, d'une part sur le plan médical, dans le texte dont on n'a gardé que la traduction anglaise - vvith the signes, causes, accidentes, and curation, for the health - et de l'autre sur la situation politique avec les Significations de l'Eclipse. Si nous avons soutenu que les Significations telles qu'elles nous sont parvenues ont subi des interpolations, cela ne signifie pas pas pour autant qu'un tel texte ait pu exister sous une autre forme.

 2 epitres

                Ces deux épîtres se complètent assez heureusement et celle du 12 août 1558 nous rappelle heureusement que Nostradamus pouvait aussi faire des prédictions médicales et que celles-ci étaient appréciées Outre Manche, au même titre que ses almanachs et pronostications, dont précisément les années 1559 ont été également conservées exclusivement en traduction anglaise alors même que rien de tel n'existe pour attester de la fortune des Significations.

                Notons que dans son Epître du 12 août aborde la question de la prévention alors que ce thème des moyens permettant de neutraliser l’influence astrale semble avoir été assez peu abordé dans la Préface centurique à César [2] . Chez le médecin, le fait, pour son patient, de se préserver contre un pronostic était apparemment plus couramment abordé que chez l’astrologue. :

« I have at your requeste devised a treatyse in whiche I have touched the diseases and maladies whiche shalle spring the yeare of 1559 and 1560 with the preservation from them”.

                D'ailleurs; dans son épître à Ammanien de Foys, Nostradamus se réfère nommément à ses almanachs et pronostications pour 1558 qu'il avait fait parvenir à cet évêque.

                P. Guinard relève certaines similitudes entre le texte anglais daté du 12 août 1558 et le Traité des Fardements " Le texte présente diverses préparations fantaisistes en imitant visiblement le Traité des Fardements et des Confitures, à commencer par le titre, qui reprend celui de l'édition lyonnaise de 1555 : Excellent & moult utile Opuscule". Pourtant, . quoi de plus naturel que Nostradamus ait été amené à puiser dans son propre ouvrage même si l'on peut en effet admettre que des faussaires auraient pu également procéder ainsi? Il y a le plagiat et l'auto-plagiat.

                Etrangement, P. Guinard, s'arrêtant sur quelques imperfections du texte anglais voire sur quelques retouches manuscrites, s'en prend à l'épître de l'Eté 1558 la moins suspecte en comparaison des deux autres, à savoir celle du 12 août. P. Guinard d'ailleurs de préciser "Le titre de l'ouvrage, imprimé en mars 1559 d'après la mention figurant in fine, rappelle par ses négligences la contrefaçon anglaise de 1562 (cf. "Un almanach Sutton pour l'an 1562", Corpus Nostradamus) [3] . P. Guinard note que "Le Traité de la peste de 1559, la Prognostication nouvelle pour l'an 1562, et l'Almanach pour l'an 1563 (version Regnault) sont dédicacés à des morts ! On espère ainsi attirer dans le camp des railleurs, les badauds piégés par la production pseudo-nostradamique (....). Le pseudo-traité de la peste a dû paraître fin janvier ou courant février 1559, immédiatement après le décès d'Amanieu, chez un éditeur parisien hostile à Nostradamus, peut-être chez Barbe Regnault déjà imprimeur du pamphlet de "La Daguenière" en 1558. La publication anglaise reprendrait ce texte en partie ou en totalité. A travers ces publications, ce n'est pas seulement Nostradamus et ses écrits qui sont visés, mais aussi ses protecteurs. A l'hostilité envers le salonais et ses succès de librairie, se greffent probablement des intérêts politiques et confessionnels.".

        Le rapprochement nous semble bien douteux: le Traité de la Peste ne comporte pas des enjeux aussi significatifs, sur le plan prophétique, que les deux contrefaçons en question et l'analyse de contenu ne fait pas apparaître la présence de quatrains issus d'almanachs plus anciens dans le cas de l'Almanach pour 1563, dédié à François de Lorraine, duc de Guise, ni celle d'un quatrain centurique auquel la Préface à Jean de Vauzelles, datée de façon inhabituelle de "l'an 1561", sans autre précision, ferait allusion, dans la Pronostication pour 1562 [4]. Si l'Epître au protonotaire apostolique et ce qu'elle introduit nous semble authentique, en revanche, l'Epître à Jacobo Marsalla, du 14 août 1558, aurait, selon nous, été retouchée pour des raisons évidentes, à savoir laisser entendre que Nostradamus avait bien annoncé la mort inopinée d'Henri II, survenue au cours de l'Eté 1559[5].

Bien plus, ce serait selon nous, la seule édition authentique des trois épîtres censées avoir été composées par Nostradamus durant l'Eté 1558. Or, cette épître ('The Epistle") est de loin la plus brève des trois, ne comportant que 3 pages, suivie de l'ouvrage proprement dit. Celle adressée au vice-légat d'Avignon - rappelons que l'almanach, authentique, pour 1563, est introduit par une épître datée du 7 mai 1562 adressée à Françoys Fabrice de Serbellon, general pour N. S. Pere aux choses de la guerre, en la comté de Venaiscin"(soit à proximité immédiate d'Avignon, où le dit almanach paraît, chez Pierre Roux - englobe la totalité de l'ouvrage, soit 14 pages. Pourquoi une telle différence de statut pour les deux épîtres si ce n'est parce que celle du 14 août ait été sensiblement retraitée? Quant à l'Epître au Roi, elle est également d'une longueur tout à fait considérable - une vingtaine de pages - si on la compare à celle du 13 janvier 1556 - qui ne couvre que 4 pages. On peut d'ailleurs penser qu'initialement la dite Epître du 27 juin 1558 parut sans être suivie de Centuries mais se suffisait à elle-même.. Ce n'est qu'ultérieurement qu'on la recyclera dans un cadre centurique. Ce type d'Epître prophétique se suffisant à elle-même est d'ailleurs caractéristique de la production d'Antoine Crespin alors que chez Nostradamus, l'Epître a une fonction strictement introductive, comme on peut l'observer dans ses diverses productions annuelles ainsi que pour le Traité des Fardements. En tout état de cause, si l'on suit la thèse de P. Guinard, il serait assez évident que le choix de la date du 12 août aurait alors été dictée par celle du 14 août, ce qui confirme qu'il y a une lacune évidente du dossier présenté par le responsable du 'Corpus Nostradamus".

        Il apparaît, en tout cas, que quelle que soit la thèse adoptée, l'on soit, tôt ou tard, chacun à sa façon, amené à parler de "faussaires". Le problème, c'est que ceux qui travaillent sur un certain corpus ne s'entendent pas sur ce qui est ou n'est pas "faux".. Il serait bon aussi que l'on commence à admettre que l'on ne peut continuer à s'amuser à ne raisonner que sur les éditions centuriques qui nous sont parvenues car l'on en arrive à des chronologies parfaitement invraisemblables.

        C'est ainsi que l'édition de 1555 Macé Bonhomme a le tort, à nos yeux, de ne pas comporter en son titre l'indication de son contenu à la différence de la seule édition conservée comportant cette mention au titre, parue à Rouen en 1588 chez Raphaël du Petit Val. Par ailleurs, nous rappellerons que dans la Préface à César, il est question de livres comportant chacun cent quatrains. 

"par longue calculation rendant les estudes nocturnes de souefve odeur, j'ay composé livres de propheties contenant chascun cent quatrains astronomiques de propheties, lesquelles j'ay un peu voulu raboter obscurement : & sont perpetuelles vaticinations, pour d'yci a l'an 3797"

Or, tel n'est pas le cas de l'édition Macé Bonhomme 1555 qui comporte une centurie à 53 quatrains seulement. Une telle formule ne convient que pour une quatrième centurie complétée et comportant des centuries pleines. Tout au plus peut--on admettre qu'il y ait eu par la suite quelque édition comportant quelque addition de quatrains mais dans ce cas, il ne saurait s'agir de la toute première édition. L'intitulé de la Préface à César nous semble convenir tout particulièrement pour une édition à six centuries, se terminant par un avertissement latin. Il se trouve que l'on n'a conservé aucun exemplaire d'une telle édition mais uniquement des éditions augmentées. Il serait temps d'admettre l'existence d'une édition centurique perdue à 6 centuries correspondant au "programme" annoncé dans la Préface à César.

JH  24. 06. 09


[1] (ex Dictionnaire Nostradamus),

[2] cf sur cette question de la prévention dans la Préface à César, notre Texte Prophétique en France, formation et fortune, thèse d’Etat Paris X, 1999

[3] ). Rappelons que nous avons contesté ("Les pseudo-contrefaçons des nostradamologues", Estudes Nostradamiennes) que l'almanach anglais pour 1562 était une contrefaçon.

[4] .(cf M. Chomarat, Bibliographie Nostradamus, Baden Baden, Koerner, pp. 36-38).

[5] . (cf sur Espace Nostradamus, J. Halbronn, "46, La production nostradamique et le seuil de 1559" ; Theo Van Berkel "Astrological traces of forgery in Les significations de l’éclipse du 16-09-1559 , A reply to “Reconsidering the Nostradamus plot” by Dr. Elmar R. Gruber "; 55 - Les Significations de L’Eclipse 1559 : Its origin, its disqualification; 65 - 68 - The september 1559 lunar Eclipse and the Prognostication for 1559 ; E. Gruber "Les Significations : Authentic nostradamian text or fake ?")