LA PRÉFACE À CÉSAR ET LA RÉFORME GRÉGORIENNE

 

 

par Jacques Halbronn

 

        P. Guinard, persuadé que Nostradamus ou du moins l'auteur du corpus centurique, était doté de facultés prophétiques avait déjà développé l'idée, dans la foulée de Ionescu - notamment dans la revue Atlantis - selon laquelle la date de la découverte des planètes Uranus et Neptune aurait été dans certains quatrains. Sa thèse connaîtra les honneurs d'une annexe de l'édition d'Hervé Drévillon et Pierre Lagrange, L'Eternel Retour, chez Gallimard, en l'honneur du 400e anniversaire de la naissance de Nostradamus, lesquels citent son texte avec quelque ironie..

        Dans un très récent article paru sur son "Corpus Nostradamus", intitulé remplaçant celui de 'Dictionnaire Nostradamus", P. Guinard récidive mais cette fois il touche - sans l'avoir souhaité d'ailleurs - un point important concernant la datation de la Préface à César :

Texte de la Préface:" Et que depuis l'instant où j'écris, il se passera exactement 177 ans, trois mois et onze jours. Il se passera une longue famine et des guerres et plusieurs inondations entre maintenant et le terme fixé d'avance ... "

Commentaire de P. Guinard:

"Reste encore à expliquer les 3 mois et 11 jours complétant les 177 ans qui valent évidemment l'exacte moitié d'un âge planétaire de 354 ans. Je crois que ces données qui, à ma connaissance, sont restées lettre morte pour tous les exégètes (à commencer par Brind'Amour, 1993, p.192), s'expliquent par un retour facétieux de l'auteur sur la date immédiatement visible de 1732 -- de 333 ans antérieure à la date qu'elle voile. En effet les 3 mois et 11 jours correspondent aux déplacements calendaires introduits par la réforme grégorienne : en 1582, l'année qui commençait au premier avril est avancée de trois mois, et le décalage entre les calendriers julien et grégorien totalisent effectivement onze jours en 1732. Ainsi par cette simple donnée (177 ans 3 mois et 11 jours), Nostradamus annonce à la fois l'échéance la plus importante de l'ensemble de son oeuvre, à savoir l'année 2065, et sa connaissance de la réforme du futur calendrier dit grégorien, dont on a commencé d'ailleurs à débattre de l'utilité bien avant qu'il ne soit adopté."

        De deux choses l'une, en effet : ou bien Nostradamus ou quelqu'un d'autre, dans les années 1550 avait prévu la réforme grégorienne du calendrier, en 1582 - mais aussi au déplacement du jour de l'an, décrété en 1564 en France - ou bien le texte de la Préface fait écho - post eventum - aux dits changements de calendrier. A moins, évidemment, que cette addition de 3 mois et onze jours puisse recevoir une autre explication, ce dont l'on peut douter tant le rapprochement est saisissant, ce dont il faut féliciter Patrice Guinard, lequel cependant irait ainsi à l'encontre des présupposés qui sous-tendent tout son travail, notamment quant au Corpus Nostradamus, du moins si la thèse du post eventum prévalait sur celle d'une prophétie aussi précise.. Mais nous ne ferons pas dire à Guinard ce qu'il ne dit pas et traiterons les données brutes qu'il signale selon notre propre optique en rappelant que nous avons été un des premiers à signaler que 177 ans était la moitié d'une période de 354 ans, correspondant à un âge trithémien, un tel système étant précisément esquissé dans la dite Préface à César. et évoqué dans quelques quatrains.

        Quand on sait que pour nous les premières éditions des Centuries date du début des années 1580, l'on ne sera pas surpris de l'intérêt que nous portons aux observations de P. Guinard - sinon à ses conclusions, puisque celles-ci font état d'une situation dont le terminus ante quem est l'an 1582.

        Il semble que cette addition de 3 mois 11 jours soit, en effet, l’œuvre d'un perfectionniste voulant se mettre au goût du jour et tenir ainsi compte à la fois des 3 mois concernant le passage du Ier avril - tradition conservée avec le "poisson d'avril" - au Ier janvier et à la fois des 11 jours de décalage préconisés par les conseillers du pape Grégoire XIII et qui ne furent d'ailleurs pas adoptés unanimement dans toute l'Europe dès lors précisément que cette réforme émanait de Rome. On sait que la Révolution russe d'Octobre 1917 eut en fait lieu en novembre, parce que l'empire des tsars était orthodoxe.....

        De fait, la réforme de 1582 fit couler beaucoup d'encre et perturbait bien des coutumes à commencer par celles relatives aux Saints du calendrier. Les éditions du Kalendrier des Bergers se font l'écho d'un tel changement survenu en France, avec quelque retard, à la veille de la Noël 1582, alors que dans certains pays, le changement avait eu lieu dans la nuit du 4 au 15 octobre de la dite année 1582[1].

        La littérature populaire des années 1580 porte la marque de ces transformations:

Almanach ou Prognostication des Laboureurs reduite selon le Kalendrier Gregorien, par Jean Vostet Bteton, Paris, Jean Richer, 1588

Le Grand Calendrier et Compost des Bergers composé par le Berger de la grand Montaigne, avec le compost manuel réformé selon le retranchement des dix jours & Calendrier Gregorian, Rouen, Veuve Louys Costé,

 où l'on trouve à la fin d'un Sonnet aux Lecteurs

"Amis lecteurs, nous l'avons réformé

Pour les dix jours & le tout conformé

Au Calendrier du bon Pape Gregoire"

        L'ouvrage se termine ainsi :

"Fin du Calendrier des Bergers, réformé tout autrement qu'il n'estoit au paravant (sic)"

I. Gosselin publie un Kalendrier gregorien perpetuel (...)par les inventions & regles plus divines qu'humaines qui sont declarées au présent Kalendrier reformé (...) & les Festes mobiles sont ramenées & restablies à perpetuité, en mesmes temps & au mesme estat; où elles estoient au prochain siecle d'après ce grand Concile de Nicene, lequel fut parachebé en l'an de Salut trois cens vingt--deux, Paris, Pierre le Voirrier; 1583, comportant la traduction de la Bulle Inter Gravissimas.

Chez le même libraire, l'on trouve des Éphémérides perpétuelles du jour et de la nuit, réformées depuis l'an de correction 1582 selon les règles perpétuelles du kalendrier grégorien et supputées pour la région de France et plusieurs villes notables de l'Europe, par M. Basanier,

I. de Séville dit le Soucy est l'auteur d'un Compost Manuel et calendrier perpétuel rétabli selon le retranchement réformé, Rouen, R . Maillard, 1582[2]

        Thoinot Arbeau, l'oncle d'Estienne Tabourot alias Jean Vostet Breton (cf supra) explique ce qu'il en est sous forme de dialogue, dans son Compot et manuel Kalendrier (suyant la corresction ordonnée par nostre S. Pere Gregoire XIII, Paris, Jean Richer, 1588. Il fait ainsi dire au maître:

"Auparavant la reformation du Kalendrier le soleil entroit es signes environ le dixiesme de chacun mois (...) mais maintenant & doresnavant il y entrera environ le vingtiesme de chacun mois tout ainsi qu'il faisoit du temps du concile de Nice (sic). Ce vers t'en fera souvenir:

Sur les deux tiers des mois, au Soleil on assigne

Son entrée es degrez de quelque nouveau signe"

 

 

        La comparaison entre les calendriers avant et après 1582 est frappante. Dans les almanachs antérieurs à la Réforme, il est indiqué que le soleil entre dans un nouveau signe autour du 10 du mois et dans ceux qui paraissent après la dite Réforme, tout est en effet décalé d'une dizaine de jours. A noter que le jour de l'entrée du soleil dans un nouveau signe, aucun saint n'est attribué.

        Les almanachs de Nostradamus témoignent de l'ère pré-grégorienne (donc encore julienne):

Dans l'almanach pour 1566, Lyon, Anthoine Volant & Pierre Brotot [3] , on trouve pour le mois de janvier:

10 - Sol en verseau et ainsi de suite.

Autre exemple d'un almanach antérieur à la Réforme:

Almanach pour l'an 1574 par Le disciple M. M. Nostradamus

Troyes Jean Du Ruau 1574

Janvier :

XI Sol en aqua.(sic)

Fevrier

IX Sole en pisces.

 

 exemple d'un almanach postérieur à la Réforme :

Himbert de Billy Almanach pour l'an 1587 (…) suivant la reformation gregorienne, , Lyon, Benoist Rigaud

De l'Equinoxe

"le premier (...) sera le vingt-uniesme de Mars & l'autre le vingt-troisiesme de septembre

Du Solstice

Nous avons deux Solstices ou retours du Soleil, l'un au vingt-deuxiesme de Iuing & l'autre au 22.de Decembre"

  4

  5

        Mais, jusqu' à la Réforme de 1582, l'on disait couramment que le changement de signe solaire s'effectuait à la "my" du mois, ce qui explique que le Kalendrier des Bergers attribue deux signes à chaque mois. Après la Réforme, une telle présentation des choses allait perdre de son sens.

        On nous objectera peut-être que le décalage préconisé en 1582 était de dix et non de onze jours et que, comme le soutient Guinard, le dit décalage vaut pour le début du XVIIIe siècle. C'est un fait que dans notre corpus, il est question d'un "retranchement" de dix jours et non de onze. Mais le passage du 4 au 15 octobre 1582 peut être compris comme donnant 11 (15-4).

        Rappelons que la première parution de la Préface à César, si l'on fait abstraction des éditions datées des années 1550 et 1560 est actuellement attestée pour l'an 1588, tant à Rouen qu'à Paris car nous ne pensons pas que la dite Préface ait présente dans la première édition telle que signalée par Antoine Du Verdier en 1585, dans sa Bibliothèque. Selon nous, c'est une mouture de l'Epître à Henri II qui eut d'abord les honneurs d'introduire l'ensemble à dix centuries. avant qu'elle ne soit, quelques années plus tard, détrônée par la Préface à César, constituée à partir d'une édition qui avait été commentée par Antoine Couillard, dans ses Prophéties de 1556 et depuis bien oubliée; encore que conservée dans quelques archives privées de l'époque dont les faussaires se servirent abondamment. Cette formule 177 plus 3 mois et 11 jours, soulignons-le n'est attestée nulle part, avant les années 1580, ni chez Couillard, ni chez Videl, dans les années 1550[4]

        Dans un contexte dont nous avons montré qu'il était fortement marqié par "l' année de réformation 1582", il semvble avoir été de bon ton de montrer que l'on était "à la page". Cela explique probablement le zéle qui aura conduit quelque "éditeur" à préciser les données chronologiques, comme cela se pratiquait dans les almanachs et les calendriers d'alors . Le probléme, c'est que l'on ne dispose d'aucune édition de la Préface à César qui ne comporte la dite addition.....D'ailleurs, si l'on avait possédé, à l'heure actuelle, une telle édition, l'on n'en serait plus à soutenir que les éditions comportant 177 ans 3 mois et 11 jours sont antérieures à la Réforme de 1582 à moins d'admettre comme P. Guinard que Nostradamus avait prévu la dite Réforme, dès 1555 comme il aurait prévu, selon le même Guinard, les divers avatars subis par les éditions centuriques successives....

        Toutefois, la lecture de Richard Roussat, que nous restitue d'ailleurs P . Guinard dans son étude consacrée à la Préface à César (Corpus Nostradamus) montre que certaines échéances comportaient non seulement l'indication des années mais aussi des mois:

 Livre de l'estat et mutation des temps (1550) : "Apres à mené Mars, jusques à six mil sept cens trente deux ans & quatre moys, pour la troysieme foys : & à sa fin, la Lune, qui de present gouverne, a pris le regne, qu'elle debvroit mener, pour parfaire son cours ordinaire de troys cens cinquante quatre ans quatre moys, jusques à l'an sept mil octante six ans & huict moys : & le Souleil apres elle jusques à l'an sept mil quatre cens quarante & un : &, apres le Souleil, debvroit aussi regner, pour la quatrieme foys, Saturne, si ce pendant le Monde ne se terminoit ou prenoit sa fin. Mais, par les choses susdictes, appert que nous sommes maintenant soubs le septieme miliaire, qui fait la derniere station, apres laquelle doibt advenir mutation merveilleuse : & des ceste annee cy, mil cinq cens quarante huict, selon Jacques de Bourgongne, & aultres, Mars a finy sa menee & gouvernement, il y a treize ans & huict moys : &, selon Eusebe Cesarien, & ses sequa[n]ces, en son livre De temporibus, il y a quinze ans & huict moys etc "

        Il est vrai que l'addition des jours est plus atypique et que sans accorder plus d'importance aux "trois mois" venait s'ajouter aux 177 ans, en revanche, la question des 11 jours pourrait en effet se référer, rétrospectivement, à la Réforme Grégorienne de 1582 et notamment dans le cadre de nos travaux conférant une importance décisive aux années 1580 pour la mise en place du canon centurique..

        Un autre passage de l'étude que P. Guinard vient de consacrer à la Préface à César mérite d'être relevé encore que son intérêt scientifique soit bien moins significatif.:

" L'expression ton tard advenement impliquerait que cet interprète viendra tardivement, c'est-à-dire à une époque qui précèdera de peu la principale échéance stipulée dans le texte (...) Ce double plan de référence du discours, qui peut être illustré par la figure du Janus, est l'assise incontournable d'une interprétation correcte des quatrains".

        Contrairement à ce que nous proposons, P. Guinard ne rétablit pas le second "retard" concernant la naissance de César - qui a disparu de la Préface à César telle qu'elle figure dans le canon mais qui devait exister dans la première mouture de 1582/1583 - alors que Nostradamus atteint la cinquantaine et s'inquiète surtout de ne pouvoir transmettre certaines clefs à son fils quand il sera en âge de l'entendre - et il accorde au premier "retard" une importance considérable, à savoir que cela ne vise pas la naissance de son fils mais le moment où le corpus centurique sera  enfin décodé, soit, si nous comprenons bien l'intention de P. Guinard, au début du XXIe siècle. Guinard ne serait pas le premier des commentateurs de Nostradamus- on pense notamment à l'abbé Torné-Chavigny - à se voir ainsi annoncé, prédit, par Nostradamus...

JH

25. 09 06


[1] ( Juanelo Turriano, Breve discurso a Su Majestad El Rey Catolico en torno a la reducion del ano y reforma del Calendario, Intr. J. A. Garcia-Diego Analyse J. M. Gonzalez Aboin, 1990 Madrid Ed. Castalia, Jacques Halbronn: "L'astronome et le pasteur. (Le Kalendrier et Compost des Bergers" et "Les Vaticinations Perpétuelles: De l'agricole au politique (Thomas Moult)", Site du CURA.free.fr)

[2] (BNF 4° V 124)

[3] , (reproduit en fac simile dans les Cahiers de Michel Nostradamus)

[4] (cf J. Halbronnn "Enseignement du témoignage de Videl pour la recherche nostradamologique", Espace Nostradamus).