JEAN-MARIA COLONY
ET LES CONTREFAÇONS ANTOINE DU ROSNE

 

par Jacques Halbronn

 

         Jean Maria Colony ne figure pas dans les bibliographies nostradamiques parues en 1989 et 1990. Cela peut surprendre quand on découvre la vignette figurant sur l'Almanach pour 1578, imprimé à Lyon, chez un certain Nicolas de la Roue bien obscur mais le privilège avait été accordé en juin 1574 à nul autre que Benoist Rigaud [1] . Par ailleurs, cet almanach ne se trouve pas dans une lointaine bibliothèque mais à celle de Lyon La Part Dieu, a priori fréquentée par les auteurs lyonnais des dites bibliographies. Il est désormais en ligne sur Gallica [2] . Mais cet almanach n'a qu'un seul défaut, il ne comporte pas le nom de Nostradamus et ceci explique cela en dépit du fait qu'ils contient des quatrains mensuels, y compris sur la page de titre, sur laquelle le quatrain annuel n'est d'ailleurs pas sans évoquer la première ligne du deuxième quatrain de la première Centurie:

Colony:

Qui est celuy qui vient en main

Du verd laurier une branche honorée etc

Je le connay, ha c'est un Prince humain

Par [qui] la terre encor sera dorée.

¨Prophéties:

"La verge en main mise au milieu de Branches"

  Colony

Colony

Non pas qu'il faille en conclure que Colony aurait paraphrasé les Centuries, ce qui serait aller un peu vite en besogne. S'il s'agit là d'une première mouture du quatrain, cela signifierait que la leçon savante relative à Branchus correspondrait à un réaménagement du dit quatrain à moins que cela ne soit le contraire et que l'on ait affaire à une paraphrase populaire, passant complètement à côté de l'emprunt à Petrus Crinitus. L'on peut douter de cette seconde possibilité quand on examine les autres quatrains-présages du dit almanach et qui n'empruntent pas aux Centuries tout en étant dans la même tonalité que le quatrain-titre. Tout se passe comme si les compilateurs du canon nostradamique ne s'étaient intéressés qu'à la page de titre de l'Almanach Coloni. En tout cas Brind'amour ne cite pas cette "variante" de l'almanach de 1578 dans son édition critique des premières centuries. Pour notre part, nous pensons qu'il y a eu interpolation et que le matériau utilisé était fourni par Jean Maria Colony et cela vaut aussi, soulignons-le, au niveau iconographique. Mais cela ne vaut-il que pour ce quatrain? Si notre thèse est valable, elle devrait se confirmer en d'autres occasions.....

         Ce qui est certain, c'est qu'il est fâcheux que cet almanach ne figure pas dans le corpus nostradamique prise en compte par la recherche nostradamologique des années Quatre Vingt-Quatre Vingt Dix et cela inclue des utilisateurs des dites bibliographies comme le Québécois Pierre Brind'amour. L'on pourrait d'ailleurs se demander pourquoi les dites bibliographies ont si mal couvert les bibliothèques hollandaises, manquant deux pièces de premier choix : une autre édition Antoine du Rosne 1557 conservée à la Bibliothèque Universitaire d'Utrecht et qui comporte une vignette sensiblement différente de celle conservée à Budapest et la Pronostication pour 1558, conservée à la Bibliothèque Royale de La Haye-et que nous avons été, apparemment, le premier nostradamologue à signaler l'existence et à en obtenir la reproduction - comportant également une vignette s'apparentant notamment à celle des Significations de l'Eclipse de 1559.

        Revenons sur la vignette qui figure sur la page de titre de l'almanach Colony pour 1578 et dont nous avons déjà, en d'autres circonstances, signalé la similitude - la vignette est inversée - avec Antoine du Rosne 1557 Budapest. Selon nous, cette vignette constitue un stade intermédiaire entre la vignette des Pronostications 1557 et 1558 et la vignette Paraphrase Galien- Antoine du Rosne-Utrecht. La position du soleil est significative: chez Colony, Antoine du Rosne Budapest et sur les Pronostications 1557-1558, le soleil apparaît dans le coin gauche, le personnage étant lui aussi placé à gauche. Dans le cas de la vignette Budapest, le personnage étant placé à droite, le soleil - on ne voit d'ailleurs que lui- est placé à droite. Dans tous les cas de figure du groupe considéré, le soleil est le plus proche du personnage. En revanche, quand on passe à la vignette Galien et aux vignettes Macé Bonhome 1555 - Antoine du Rosne Utrecht, c'est la Lune qui se trouve la plus proche du personnage.

        Il semble donc fort improbable que la vignette Budapest puisse dériver de la vignette "Galien". C'est bien plutôt l'inverse qui se sera produit. Et pour étayer cette position, nous ferons une autre observation qui concerne la table sur lequel le personnage écrit, meuble qui au demeurant est de meilleure facture dans les versions "Galien - Macé Bonhomme 1555 ". Chez Colony et Budapest, ce serait plutôt une sorte de banc.

         Au premier abord, la table dans les vignettes Galien- Utrecht semble occupée dans son coin droit par une sphère. alors que chez Colony, la sphère est placée à gauche (à droite dans la vignette inversée Budapest). Or, dans les vignettes des pronostications 1557-1558, la sphère n'est évidemment pas placée sur le pupitre mais près de la fenêtre qui se situe à la gauche du personnage et elle est sur pied. On notera sur la vignette des Pronostications un carrelage qui ne se retrouvent plus dans les vignettes Colony-Galien. Ce carrelage est un trait récurrent que l'on retrouve ainsi dans la vignette ouvrant les "Quinze Signes", ouvrage paru vers 1499. et qui a probablement inspiré la vignette des pronostications de Nostradamus 1557 et 1558. La vignette Colony est, selon nous, un croisement entre la dite vignette également attestée dans le Kalendrier des Bergers et , une vignette , également pourvue d'un carrelage de type "Pisan", où le miroir est remplacé par une sphère. Cette absence de carrelage dans les vignettes de type Colony - Galien nous semble indiquer qu'elles correspondent à un stade plus tardif...

Pisan

  Christine de Pisan

Toutefois, quand on regarde un peu plus attentivement, la vignette Colony, rien n’exclue que la sphère ne soit également sur pied. et non sur le banc. Ainsi, la sphère serait passée d'un groupe de vignettes à l'autre de la gauche vers la droite du personnage et serait....montée sur la table.

        En réalité, il s'agit, selon nous, d'une illusion d'optique. La sphère est bel et bien placée à gauche dans tous les cas de figure - sauf dans le cas de la vignette inversée bien entendu- mais un objet placé à droite fait croire que la dite sphère est installée à droite. Quel est cet objet? Probablement un encrier. Référons nous à l'imagerie des auteurs : nous disposons ainsi d'un manuscrit de la BNF [3] représentant Christine de Pisan à sa table de travail. A sa droite, un objet qui semble bien être un encrier et à sa gauche non pas une sphère mais bien plutôt un miroir, dont la glace est protégée et qui n'est d'ailleurs pas sans ressembler à une sphère sur pied. D'ailleurs, si l'on examine la vignette Antoine Du Rosne Utrecht, l'on se rend bien compte que la sphère est posée sur le sol et ne repose pas sur la table. Sur la vignette Colony 1578, le coin droit de la table est totalement vide et donc aucune confusion n'est possible, la sphère est bel et bien placée modestement à la gauche du personnage, et n'a pas envahi la table.

        On nous objectera évidemment que la Paraphrase Galien 1557 date de 1557 et 1558 et est donc de vingt ans antérieur à l'almanach Coloni 1578. Mais l'on peut aussi en conclure que ces éditions sont des faux tout comme les deux éditions 1557 des Prophéties censées parues également chez Antoine du Rosne. alias Lyzerot. Le fait que ce libraire soit mentionné dans la correspondance manuscrite ne fait qu'expliquer pourquoi il a été choisi. C'est d'ailleurs aussi le cas de la Paraphrase dont la traduction par Nostradamus est largement évoquée dans la dite correspondance. On fait du faux avec du vrai.

        Signalons, en effet, quelques anomalies dans le titre de la Paraphrase ; il est indiqué "traduict de latin en francoys par Michel Nostradamus". Un "détail" nous arrête: il n'est pas d"exemple d'une mention de Nostradamus dans le titre d'un ouvrage paru au XVIe siècle, qui ne soit précédée de la forme "Maistre" ou "M.". Les seuls cas où l'on trouve "Michel Nostradamus", tout court se trouvent en fin d'épître dédicatoire car il ne se donne pas le ridicule de signer "Maistre Michel Nostradamus" ou "Maistre Michel de Nostredame", ce serait faire preuve d'un manque d'humilité par rapport à ses destinataires. Tout se passe donc comme si les faussaires avaient confondu ces deux statuts, au titre et dans l'épître. .

        Dans le même ordre d'idée, il nous apparaît que les privilèges concernant les ouvrages de Nostradamus mentionnent également "Maître" ou "M". C'est notamment le cas des privilèges relatifs à sa production pour 1557, accordés à Jacques Kerver, Jean Brotot, en octobre 1556 et à Guillaume Le Noir en septembre 1557. Dans ce cas, l'on comprend mal pourquoi le privilège accordé à Macé Bonhomme en avril 1555 mentionne "Les Prophéties de Michel Nostradamuis" et non, comme indiqué au titre d'ailleurs, "les Prophéties de M. Michel Nostradamus".

   privilèges

  Priviléges

        Enfin, en admettant même- ce qui n'est pas notre cas - que l'édition Antoine du Rosne 1557 Budapest soit authentique, comment se ferait-il que l'édition Macé Bonhomme 1555 puisse lui être antérieure alors qu'elle comporte une vignette de type Galien qui est postérieure, dans sa présentation, à la vignette Budapest à moins d'admettre que la vignette Budapest a été reprise d"une édition antérieure à celle de Macé Bonhomme?

        A ce propos, rappelons tout de même que la dite édition 1555 ne signale pas qu'elle comporte 4 centuries alors que l'édition parue à Rouen, chez Raphaël du Petit Val- prend la peine de l'indique:r Les Grandes et Merveilleuses Predictions de M. Michel Nostradamus divisées en quarte (sic) centuries etc [4] . Si le titre des éditions parisiennes 1588 et 1589 renvoie à une édition de 1560, qui d'ailleurs n'a pas été retrouvée, il semble bien que celui de cette édition de Rouen, qui concerne un état initial des Centuries n'ait pas d'équivalent antidaté, mentionnant donc 4 centuries en son titre. Il nous apparaît donc que l'édition Macé Bonhomme est postérieure à la dite édition non conservée portant la mention "divisée en quarte (sic) centuries"., son titre étant aligné sur celui des éditions à six ou sept centuries lesquelles ne précisent plus leur contenu au titre si ce n'est les additions. Etrange situation au demeurant que toutes ces éditions qui indiquent que l'on a ajouté "trois cens" prophéties, sans nous indiquer le nombre de prophéties existant au départ. En réalité, faut-il le rappeler, nous sommes ici dans la fiction puisque les éditions antidatées sont dérivées des éditions des années 1580. On ne progressera pas dans la chronologie des éditions centuriques si l'on ne fait pas de place pour les éditions manquantes et intermédiaires.

         La tentative de P. Guinard pour verrouiller l'état actuel des éditions conservées- en soutenant que le nombre de quatrains des éditions successives a été prévu par Nostradamus - est vaine et prématurée puisque elle s'applique à un état lacunaire des dites éditions centuriques.Cela montre d'ailleurs que l'on peut faire ce que l'on veut avec les nombres, on trouve toujours une cohérence pourvu que l'on fasse preuve d' un peu d'agilité mentale. Non seulement, Nostradamus serait médecin et astrologue mais il serait un prophète numérologue... Le terme "corpus" choisi par Guinard - pour désigner son entreprise - est d'ailleurs symptomatique. Un corpus est un ensemble de textes déterminés selon des critères toujours assez aléatoires, qu'on a "sous la main" et à partir de là l'on est amené à considérer les structures propres à un tel ensemble arbitrairement défini.

C'est un petit jeu structuraliste qui a fait long feu et qui fut très en vogue dans les années Soixante-soixante-dix. D'aucuns s'imaginent, à l'instar de Mario Gregorio, le responsable de la Bibliothèque Nostradamus, qu'il faut évacuer toutes les éditions "hypothétiques" pour que le domaine nostradamologique soit pris au sérieux. Nous pensons exactement le contraire! Il n'y a pas de science sans hypothèses et théories car c'est là le gage d'une rationalité qui ne se réduit pas à un enregistrement des données disponibles. On construit alors des chronologies qui ne font pas sens mais qui ont l'avantage de gérer les documents existants telles qu'elles se présentent, dates et lieux d'édition et localisations en bibliothèque à l'appui. On rencontre le même problème en astrologie: plutôt que de prendre en compte toutes sortes de paramètres susceptibles d'expliquer une situation donnée, l'on s'en tient aux seules données astronomiques disponibles que l'on combine de façon exhaustive et l'on se débrouille avec. Tout se passe comme si de nombreux nostradamologues avaient adoptés les mêmes "méthodes" de travail avec le corpus nostradamique et d'ailleurs ils ont souvent aussi, antérieurement, reçu une formation astrologique. 

JH

03. 10. 06


[1] (cf privilège au début de la Pronostication pour 1575 du même Coloni Piedmontois.)

[2] NUMM 79110.

[3] Fonds français Fr 603 folio 81 verso, reproduit in M. Th. Gousset, Enluminures. La vie au Moyen Ag ; Paris ; Ed/ France Loisir, 2005

[4] (Le "quarte" est rendu à tort "quatre" dans la Bibliographie Nostradamus de Chomarat-Laroche).