LE LIBRAIRE PIERRE CHEVILLOT,

 DE PARIS À TROYES

 

 

 

            Contrairement à l'image que l'on se fait, chez les nostradamologues, de Pierre Chevillot, ce libraire n'a exercé à Troyes que tardivement, toute une partie de sa carrière s'étant déroulée à Paris, sous Henri III ; Pierre Chevillot appartient en fait au groupe des libraires de la capitale se trouvant dans le camp de la Ligue dans les années 1580.

            Pierre Chevillot est l'exemple d'un passage des Valois aux Bourbons, du XVIe au XVIIe siècle, de la capitale à la province. Il nous intéressera notamment par l'examen des pratiques de contrefaçon nostradamique au sein du monde de l'édition et des solutions de continuité que cela implique.

           

Au demeurant, l'enseigne de Chevillot va se transformer entre le temps où il sert le dernier Valois et celui où il passe à l'ère des Bourbons.

Si l'écusson de gauche reste celui des fleurs de lys, celui de droite, qui était initialement consacré à la Pologne, d'où la présence d'un aigle et d'un cavalier en armure en 1587 pour le Vray discours sur la route [lire la déroute] & admirable desconfiture des Reistres advenue par la vertu & prouësse de Mgr le Duc de Guyse, sous l'authorité du Roy, à Angerville, le Vendredi XXVIII de Novembre 1587 .

Le motif polonais va laisser la place aux armes de la Navarre. La devise qui est celle d'Henri III finira, quant à elle, par disparaître, après avoir survécu quelque temps même après l'avènement de la nouvelle dynastie : 3 couronnes (2 royales, 1 de palme), Manet ultima cœlo donec totum compleat orbem
« La troisième est au ciel avant de remplir le monde » .

            Chevillot a eu plusieurs adresses:

à Paris, il demeure "rue d'Erras, devant le petit Navarre à l'enseigne St Jean l'Evangéliste" (1579)

 Traicté sur les généalogies, alliances & faicts illustres de la maison de Montmorancy (sic). de J. de la Jessée

Plutarque, Les vies des hommes illustres grecs et romains, comparées l'une avec l'autre par Plutarque de Chaeronée, translatées de grec en françois par Messire Jacques Amyot; édition non conservée à la BNF)

"devant le Petit Navarre" (1583)

(Mémorable et furieuse rencontre des armées de l'Evesque de Liége et de celle du Prince Ghelbar & du Duc Jean Casimir, touchant l'électeur & archevesque de Coloigne,

puis

rue Saint Jean de Latran, à l'enseigne de la Rose Rouge (1586)

puis:

"au Palais, en l'allée de la Chapelle S. Michel" (1586, 1587 et 1588)

1586 Gabriel Bounin, Satyre contre les Républiquains,

1588 Les Méditations des Zélateurs de piété etc

 

Parfois, il n'est rien précisé (Le Lièvre de Simon de Bullandre, 1585).

A Troyes, l'adresse n'est jamais fournie en détail bien que certains libraires troyens indiquent la leur : Claude Briden précise, dans son édition des Six Centuries des Prédictions de feu M° Pierre de Larivey, qu'on le trouve rue Nostre Dame, à la grand' Bible. Pierre Du Ruau également est indiqué comme "demeurant en la ruë nostre Dame")

Adresse P. Chevillot

            Il convenait de fournir quelques repères afin de mieux resituer Pierre Chevillot tel qu'il figure dans la production centurienne et notamment de faire ressortir certaines invraisemblances.

            En 1611, l'année où est censé être paru chez Chevillot le Recueil des Prophéties et Révélations tant anciennes que modernes, paraissent également chez ce même libraire Trois comédies des six dernières de Pierre de Larivey Champenois, à scavoir La Constance, le Fidelle et les Tromperies. Il est donc tentant de comparer les deux pages de titres portant mention de la même année., si ce n'est que dans le cas des Comédies, l'année est donné en chiffres romains et dans l'autre cas en chiffres arabes.. Même enseigne, mêmes blasons, sans la devise Manet Ultima Coelo. En revanche, les qualités de Chevillot sont déclinées différemment :

-Trois comédies: Pierre Chevillot, l'Imprimeur du Roy.

Recueil des Prophéties : Pierre Chevillot, l'Imprimeur Ordinaire du Roy.

La forme "Pierre Chevillot, l'Imprimeur du Roy" est attestée encore en 1620:

Traité de la Päix par l'amiable accord du Roy avec la Royne

            Cette formule "L'imprimeur ordinaire du Roy" se retrouve d'ailleurs pour les Prophéties de M. Michel Nostradamus mais cette fois la devise Manet Ultima est présente alors même que sont mises en place les armes de Navarre.

             Ainsi, deux anomalies nous frappent-elles concernant l'édition des Centuries censée avoir été éditée par Chevillot:

- d'une part la mention de la devise d'Henri III, chaque roi de France ayant la sienne.

- d'autre part, la forme "l'Imprimeur ordinaire du Roy" au lieu de "'L'imprimeur du Roy".

            Forme assez étonnante au demeurant du fait de l'article défini inappropriée pour ce qui est d'un des imprimeurs ordinaires du Roy. Or, il semble bien qu'en 1611, Pierre Chevillot ait eu le privilège de s'intituler "L'Imprimeur du Roy", comme on peut le lire dans son édition des comédies de Larivey; datée de cette même année ou encore en 1615 à la page de titre du Discours Merveilleux des espouventables signes & prodiges veuë en l'aër sus & dans la ville de Sedan ses (sic) jours passez, Imprimé à Sedan & à Troyes, par Pierre Chevillot, l'Imprimeur du Roy . Sous Henri IV, Pierre Chevillot, installé à Troyes -ville où naquit en 1591 son neveu - est devenu "l'imprimeur du Roy". C'est ainsi qu'il se présente en 1603 quand il publie l'Humanité de Nostre Sauveur Iesus Christ dans une traduction de Pierre de Larivey. En 1608, Chevillot publie à nouveau une traduction réalisée par le même Larivey, Les Veilles de Barthelémy Arnigio (BNF R 18208). Le destin de Chevillot est ainsi fortement lié avec celui du Champenois Pierre de Larivey. Notons que Larivey a été affecté, au début de sa carrière, à Langres dont Richard Roussat fut chanoine.

            Il est vrai que l'édition centurique de Chevillot n'est pas datée à la différence du Recueil des Prophéties mais elle comporte également la mention "Pierre Chevillot, l'Imprimeur Ordinaire du Roy", ce qui les relie par delà le fait que les deux livres parurent par ailleurs au sein du même recueil factice, ce qui a conduit nombre de bibliographes à dater de 1611 les deux volets de l'édition centurique Chevillot alors que cette date n'y figure pas et qu'elle ne se trouve que sur le Recueil des Prophéties et Révélations. . En 1866, le libraire parisien Delarue, les publiera encore conjointement mais en introduisant, peut-être par souci de symétrie, la devise Manet ultima Coelo dans la page de titre du Recueil. Du Ruau avait publié les deux textes conjointement mais chacun avec une présentation différente. Le fait que Chevillot ait publié Larivey n'est probablement pas indifférent dans la mesure où cet auteur de pièces fut également astrophile et notamment auteur de Six Centuries des Prédictions de feu Mr Pierre de Larivey cy devant nommé Claude Morel, trouvées au Cabinet de l'Autheur après son decedz. Plusieurs éditions de cet ensemble, tant à Lyon, chez Claude Chastelard, 1623 qu’à Troyes, chez Claude Briden, s. d. dont Cooper reproduit la page de titre et en prévoyait une édition critique (pp. 111 et seq). Cooper note (p. 115) : " Son modèle est évidemment le recueil de Nostradamus qu'il cite dans un quatrain (IV, 34) mais ses Centuries se démarquent de celles du médecin de Salon par l'absence de noms propres exotiques et par la proportion réduite de prédictions politiques"

Le quatrain en question est celui-ci:

                                                      Nostradamus au quatrain dixiesme

                                                      De ces (sic) cens vers en la troisiesme part

                                                      A bien preveu tout ce que le Caresme,

                                                      Nous fournira par un mauvais regard

 

            On signalera qu'en tête des Six Centuries, dans un Avis au Lecteur, Pierre de Larivey le Jeune, figure une "Deffence de l'Astrologie & des bons Astrologues contre les ignorans & calomniateurs d'icelle" traduite du latin de Junctin de Florence (Speculum Astrologiae Universam, Lyon , Symphorien BERAUD et TINGHY, 1581 , Defensio bonorum astrologorum de astrologia judiciaria adversus calomniatores . Dès 1624, Antoine de Villon intégrera ce texte en tête de son Usage des Ephémérides. On notera la similitude des noms: d'une part l'italien Junctin de Florence et de l'autre Larivey, dont le nom d'origine, italien, aurait été Giunta, tous deux hommes d'église. Or,. R. Cooper note ("Pierre de Larivey astrophile", op. cit. -p. 105) que le Speculum Astrologiae comporte en pièce liminaire des vers de Claude Morel alias Larivey.

             Ce Claude Morel, astrologue avait été publié en 1582 par le libraire lyonnais Benoist Rigaud. (BNF). Toujours sous ce nom de Morel, on connaît de lui un Almanach pour 1611, lequel paraît à Troyes, chez Jean Oudot . Si Larivey publie ses textes astrologiques sous nom d'emprunt, il n'en sera pas de même de son neveu, enfant de sa sœur, et du fils de celui-ci (1622-1696) qui adopteront le nom de Larivey alors que leur patronyme est Patris.

             Claude Morel offre des similitudes avec son contemporain l'astrologue Himbert de Billy, tous deux étant présentés comme liés à la ville de " Saint Amour au comté de Bourgogne

            Le parallèle entre Nostradamus et Pierre de Larivey est assez troublant : Larivey vit son nom emprunté par ses successeurs tel Pierre Patris et ses Centuries sont supposées avoir été trouvées à sa mort, ce qui est selon nous une présentation posthume qui a du être employée, au départ, dans le cas des Centuries de Nostradamus. Le deuxième Larivey portera le nom de Pierre Larivey le jeune (1591-1633) tout comme il y eut un Michel Nostradamus le Jeune. Il semble bien que le neveu ait hérité de la bibliothèque de son oncle . Toujours est-il que la présentation adoptée pour le lancement des Centuries de Larivey devait être assez proche de celle qui présida à celui des Centuries de Michel Nostradamus, à savoir la publication de textes censés trouvés à la mort de leur auteur et publiés par quelque héritier et non point la continuation de textes parus de son vivant, étant bien entendu que les dits textes sont supposés avoir été composés, sous une forme ou sous une autre et préfacés avant la mort de l'auteur lequel les aurait conservés par devers lui.

Pierre de Larivey

            Selon nous, la parution des Six Centuries, au début des années 1620 correspond à un "creux" dans la production des Prophéties de M. Michel Nostradamus. Celles-ci reparaîtront d'ailleurs peu après. On pourrait donc parler avec Larivey et ses successeurs d'un second néonostradamisme, le premier correspondant aux années 1570. Mais cette fois, ces nouvelles Centuries ne seront pas intégrées dans le canon tel qu'il prévaudra dans les années 1630. Si la production astrologique annuelle de Larivey et de sa famille se poursuivra durant des décennies - Pierre III de Larivey décède en 1672- en revanche, les Six Centuries ne seront pas rééditées.

            Cet ouvrage nous apparaît comme appartenant bel et bien à la mouvance nostradamique par son sous-titre:

"esquelles se voit representé une partie de ce qui se passe en ce temps, tant en France, Espagne, Angleterre qu'autres parties de l'Europe".

alors que l'on trouve à la fin du xVIe siècle le sous-titre des Grandes et Merveilleuses Predictions (...) esquelles se voit representé une partie de ce qui se passe en ce temps tant en France, Espaigne, Angleterre que autres parties du monde". Seul le dernier mot diffère. Un tel intitulé se retrouve à nouveau à partir de 1649 mais est inconnu pendant la première moitié du XVIIe siècle. Nous aurions tendance à penser que 1649 pourrait être un terminus post quem pour l'édition centurique Chevillot..

            Quant à l'attribution par Louis Morin à Larivey du poème ouvrant l'édition Chevillot datée de 1611 du Recueil, il ne suffit pas, comme le propose R.. Cooper, de noter (p. 110) que ce poème figure également chez Du Ruau car le dit poème est déjà attesté en 1561 en tête d'une précédente édition du dit Recueil. sous le titre de Première Partie du Recueil etc, Paris, Robert Le Mangnier. D'ailleurs, la lecture de l'Avertissement au Lecteur ne renvoie-t-elle pas aux Etats Généraux d'Orléans qui se tinrent en 1560 et au cours desquels une ordonnance réglementant la publication astrologique avait été prise, d'où sa mention? Le remplacement de la mention 1567 par 1667 (Premier Traité, chapitre X) - de l'édition parisienne à l'édition troyenne - nous permet d'ailleurs de situer raisonnablement les éditions troyennes à une distance de temps relativement faible de cette échéance, tout comme 1567 l'était de 1561, le prophétisme ayant horreur du vide temporel.

            Chevillot, au cours de sa carrière parisienne, publie aussi le poète satyrique Gabriel Boudin, lieutenant général de Châteauroux, maître des Requêtes du duc d'Alençon puis de l'Hôtel du Roy : Satyre au Roy contre les Republiquains avec l'Alectromachie ou Jouette des Coqs, Paris, 1586. Ce Boudin avait été l'auteur en 1561(Paris, G. Morel) de La Sultane, une comédie. Boudin (1520-1604?), lié à Jean Dorat qui lui consacre un hommage tout à la fin de l'ouvrage ; cette affinité avec la Turquie nous fait parfois songer à Antoine Crespin. Un autre familier de François d'Alençon est I. de la Iessée, publié par Chevillot en 1579, lequel Jessée fit paraître à la mort du prince, en 1584, des Larmes et regretz sur la maladie et trespas de Monseigneur François de France, Filz & Frere de Roys, Paris, Frederic Morel (BNF).. Rappelons que la mouvance néonostradamique était proche du duc d'Alençon.

            A Troyes, Antoine Chevillot publie un Almanach pour l’année 1651, (...) Composé par Antoine Chevillot, Troyes, I. Blanchard. Il semble que Blanchard ait été un pseudonyme de cet Antoine Chevillot.

J. Blanchard dit Chevillot ,

Arrest de la cour de parlement pour les juges et consuls. Contre le Prévost de Paris, son lieutenant civil et officiers du Chastellet Troyes, Antoine Chevillot et Jean Blanchard, 1647.

                        Richard Cooper, dans son étude consacrée à Larivey, note (p. 110) que selon le premier biographe de Larivey, Louis Morin : "Larivey avait été quelque chose dans la publication à Troyes en 1611 des Prophéties de Nostradamus"

                        Selon nous, il est très improbable que Chevillot ait publié une édition des Centuries de Nostradamus en 1611 en raison du caractère douteux de la page de titre, laquelle conserve étrangement la devise d'Henri III, assassiné en 1589, alors même que l'on y trouve le blason de la Navarre au lieu et place des insignes de la Pologne, ainsi que la mention insolite "L'imprimeur ordinaire du Roy". Un travail de faussaire bien maladroit, visiblement réalisé à partir d'archives de libraire. Notons toutefois, que la devise latine est encore attestée en 1615, sur la page de titre d'un ouvrage publié par Chevillot, le Discours Merveilleux mais avec la mention correcte "L'imprimeur du Roy" et non "L'imprimeur ordinaire du Roy". Cependant, l’édition des comédies de Larivey par Chevillot de 1611, ne comporte déjà plus cette devise et semble avoir servi de modèle pour le Recueil des Prophéties et Révélations alors que l’édition des Centuries par le même Chevillot recourt, quant à elle, à un ouvrage portant la dite devise comme c’est le cas du Discours Merveilleux.

                        Cela dit, il n'est pas interdit de penser que Pierre Chevillot ait pu participer lors de sa carrière parisienne, à la publication des Centuries nostradamiques, au cours des années 1580.

                        En ce qui concerne le contenu de l'édition Chevillot, il est plus tardif que celui de l'édition Du Ruau. On y trouve ainsi cinq quatrains en annexe de la centurie VII, ("Autres propheties cy devant imprimées soubz la Centurie septiesme") qui sont issus des éditions parisiennes de 1588-1589 mais dans les dites éditions, le nombre de quatrains était plus important. La suppression de plusieurs quatrains était due au fait que, dans l'édition Du Ruau, l'on avait inclus les Présages tels que recueillis dans le Janus Gallicus. Or, dans l'édition Chevillot, les dits Présages sont absents.

                        En outre, l'on trouve dans l'édition Chevillot, à la fin de la Xe Centurie un quatrain cryptogramme:

                                                                            CI

                                            Quand le fourcheu sera soustenu de deux paux

                                            Avec six demy cors & six cizeaux ouvers

                                            Le trespuissant Seigneur, heritier des crapaux,

                                            Alors subjuguera sous soy tout l'univers

                        Ce quatrain figure également dans l'édition Du Ruau mais avec la mention avec pour chapeau non pas CI (101) mais "Adiousté depuis l'impression de 1568". Il nous apparaît que la suppression de cette mention trahit une intervention ultérieure, selon une pratique bien attestée, visant à supprimer les traces d'additions comme on peut l'observer notamment au sein de la IVe centurie, où la marque d'addition après le 53e quatrain a disparu dans nombre d'éditions, à telle enseigne que les prétendues premières éditions de 1557 ne la comportent pas, à la différences des éditions parisiennes de 1588--1589.

                         Un tel quatrain cryptogramme désignant l'année 1660 ne nous semble être apparu qu'après la naissance du dauphin de Louis XIII en 1638 sinon après la mort du souverain en 1643, donc bien après la période d'activité de Pierre Chevillot. Il est possible qu'Antoine Chevillot ait pris le relais en conservant la référence à son père, en se servant de son fonds d'édition, phénomène comparable selon nous à ce qui se produisit au sein d'une autre famille de libraires, celle des Rigauds.

JH

21./ 11./ 06