A PROPOS DE L'ÉCHÉANCE NOSTRADAMIQUE
 DE LA FIN DU XVIIIE SIÈCLE.

 

 

 

            Il a déjà été signalé que l'Epitre à Henri II, du moins telle qu'elle figure dans le canon centurique qui a prévalu comporte le détail des durées de rétrogradation des planètes pour l'an 1606.

            Une telle présentation n'est pas en soi étonnante ; c'est ainsi qu'à la fin de l'almanach pour 1557 l'on trouve un développement sur lequel il semble que l'on ait pu prendre modèle:

 

Almanach 1557

"Les rétrogradations des Planetes ou le mouvement des Globes célestes.

Saturne depuis le 16. d'Aoust iusques au 27 de Decembre, retourne en arriere

Iupiter depuis le seziesme d'Avril iusques au quatorziesme d'Aoust sera retrograde.

Mars depuis le 26. de Fevrier iusques au 15. de May sera vexé par son retour.

Venus ceste année aura son naturel cours.

Mercure depuis le XXII. de Mars iusques au 8. d'Aoust & du 16. de Novembre iusques au 8. Decembre sera errant retrograde"

 

Epître à Henri II

"Saturne qui tournera entrer a sept du moys d'Avril iusques au 25. d'Aoust Iupiter a 14. de Iuin iusques au 7. d'Octobre, Mars depuis le 17. d'Avril iusques au 22. de Iuing, Venus depuis le 9. d'Avril , iusques au 22. de May, Mercure depuis le 3. de Fevrier , iusques au 27 dudit. En apres du premier de Iuing iusques au 24. dudit & du 25. de Septembre iusques au 16. d'Octobre'

On notera que le texte de l'Epître n'indique pas aussi clairement que celui de l'almanach que nous est présenté un descriptif des durées de rétrogradation de cinq planètes, les luminaires n'y étant pas sujets. Seule la formule "qui tournera entrer" à propos de Saturne donne une vague indication. Mais les éphémérides sont formelles, il est bien question, bien que cela ne soit pas précisé, dans ce passage, de l'an 1606 et y est traité ce qu'il faut attendre de la dite année: "l'année sera pacifique sans eclipse".          

Nous attachons quelque importance au fait que la version Besson de l'Epitre à Henri II, et ce en dépit de nombreuses similitudes par ailleurs, ne comporte pas un tel développement.

Nous sommes enclins à rapprocher ce passage de l'Epître à Henri IV datée de 1605 et introduisant les sixains du moins dans la version centurique.

En réalité, cette Epitre est elle-même inspirée d'une autre adressée au dit Henri IV, laquelle introduisait à l'origine autre chose que des sixains.

Nous avons la trace d'une telle Epître dans les Signes Merveilleux apparus au ciel un jour devant & un iour aprèes les ceremonies du Baptesme de Monseigneur le Dauphin celebrees à Fontaine-Bleau, Paris, Estienne Colin, 1606 , ouvrage qui ne fut signalé ni par M. Chomarat ni par R. Benazra..

            Selon nous, il est à envisager que le texte perdu de l'Epîstre à Henri IV ait été utilisé pour rédiger un nouvel état de l'Epitre à Henri II. On peut en effet penser que des quatrains furent dédiées à Henri IV:

"Ie finiray seulement par ceste autre qu'on a trouvee dans des propheties de Nostradamus non encores imprimees mais presentées à sa Majesté tres-Chrestienne par un sien parent etc"

            Selon nous, l'Epître à Henri II telle qu'elle figure serait postérieure à la mort d'Henri IV et aurait combiné une mouture de type Besson avec des éléments de l'Epître à Henri IV.

            Dès lors, le fait qu'une épître datant de 1605, de Chantilly, comporte une étude pour l'année suivante 1605 n'offre rien de bien étonnant. Rappelons que la version Besson serait elle-même composée à partir de certaines épîtres de Nostradamus pour 1557 et datant de 1556: à Henri II mais aussi à Catherine de Médicis

            On nous objectera que l'on dispose d'éditions antérieures à 1605 et comportant la dite Epitre canonique à Henri II. Mais selon nous, le second volet qui comporte une telle Epître est plus tardif que le premier, lequel était seul à avoir cours sous la Ligue.

            Rappelons que le développement consacré à l'an 1606 comporte in fine la mention de 1792:

"commençant icelle année sera faicte plus grande persecution à l'eglise Chrestienne que n'a esté faicte en Affrique & durera ceste icy iusques l'an mil sept cens nonante deux que l'on cuydera estre une renovation de siecle".

            "Icelle année", c'est bien ici 1606 et 1792 annonce la fin de la persécution et non son commencement.

            Dans l'Epitre canonique à Henri II, il est fait référence à la Préface à César:

"Dedans l'Epistre que ses ans passez ay desdiee à mon fils Caesar Nostradamus, i'ay assez apertement declaré aucuns poincts sans présage". Or, dans la Préface,figure l'année 3797 !

"& sont pepétuelles vaticinations pour d'icy à l'année 3797"

            Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher 1792 et 3797, qui ne différent quasiment que par le millésime. Dans la version Besson de la Préface à César, on lit non pas 3797 mais 1767 qui ne différe de l'an 1792 que de 25 ans.

            En 1550, dans le livre deu Chanoine de Langres Richard Roussat, « De l'estat et mutation des temps », considéré comme l'une des sources du corpus nostradamique, l'on peut lire: :

"Mesme les astrologues disent estre à venir environ les ans de Nostre Seigneur mil sept cens octante et neuf (1789), avec dix révolutions saturnales, et oultre environ 25 ans après (1814) de très grandes et espouvantables mustations et altérations en iceluy universel monde : mesmement quant aux sectes et loix"

 

            Il se pourrait donc que 1767 ait été obtenu en soustrayant 25 ans de 1792. La forme 3797 serait une corruption.

            Force en effet est de constater que 1792 est bel et bien une date buttoir pour un large courant prophétique - ou du moins la fin du XVIIIe siècle et il ne fait guère sens que l'on se soit intéressé à l'an 3797.

            L'on notera que l'absence de la mention de l'an 1606 comme terminus post quem aura conduit à focaliser sur le terminus ante quem de 1792. Certes, l'an 1606 figure--t-il au début de l'Epître canonique à Henri II! "mesmes de l'année 1585 & de l'année 1606" mais point lors de la description des rétrogradations et l'annonce de 1792 comme "fin de la persécution            Tout semble indiquer que l'on ait retouché un texte relatif à l'an 1585 pour relancer la prophétie d'une vingtaine d'années. Autrement dit, c'est probablement le contexte de 1585 qui aura généré l'idée d'une "persécution de l'Eglise Chrestienne", soit la période de la Ligue, marquée par un affrontement religieux exacerbé. Mais le début du XVIIe siècle est également marqué au niveau européen par le problème de l'Antéchrist .

            On ne compte plus les articles consacrés à l'an 3797. Même les sceptiques attribuent, sans broncher, cette échéance à Nostradamus sans envisager qu'il puisse s'agir d'une coquille indéfiniment répétée.

            Il nous semble pourtant assez flagrant que la confrontation des passages au sein des deux Epîtres centuriques, toutes deux sensiblement remaniées par rapport à leur première mouture, concerne une seule et même chronologie, inspirée notamment des écrits manuscrits de Pierre d'Ailly qui circulèrent, en latin, sous forme imprimée à la fin du XVe siècle.

            Si l'on considère que la Préface à César telle qu'elle parait à la fin des années 1580 comporte déjà l'annonce de l'an 3797, qu'il convient de rendre par une échéance relative à la fin du XVIIIe siècle, c'est bien le contexte de la Ligue qui aura durablement marqué le discours centurique. Selon nous, les éditions datées de 1588 sont déjà corrompues par rapport aux premières versions, non conservées, qui ne leur sont pourtant antérieures de quelques années.

            Revenons sur le parallèle que nous proposons d'établir entre les passages des deux premières épîtres centuriques, dans leur ordre de présentation qui n'est pas nécessairement leur ordre initial.

            Dans la Préface à César, il est question "d'icy à l'an 3797"', ce qui fait allusion, nous semble-t-il à un texte plus explicite, supposé connu par ailleurs- et donc nécessairement antérieur -, comme c'est d'ailleurs le cas pour le très succinct et partiel exposé relatif aux âges planétaires, dont le développement se trouve chez Richard Roussat.

            Dans l'Epître au Roi, il est indiqué "commmençant icelle annee (...) et durera ceste icy iusques l'an mil sept cens nonante-deux". Etant donné que l'on ne nous précise pas explicitement de quelle année il s'agit, l'on pourrait croire qu'il s'agit de l'année de l rédaction affichée de l'Epître alors qu'il s'agit de 1585 ou/et 1606.

            Si l'on admet que la Préface à César reprend des éléments de l'Epître à Henri II, au moment même où la dite Epître au Roi est éliminée des éditions centuriques, à la fin des années 1580, l'on conçoit que son texte soit, concernant du moins les passages en question, assez confus et corrompu.

            Or, telle est bien la thèse que nous soutenons, à savoir que l'Epître à Henri II (sous la forme restituée par Antoine Besson à la fin du XVIIe siècle!) introduisit les toutes premières centuries et non point les dernières:

Besson :

"à qui je voudrais consacrer ces miennes premieres Prophéties & divinations parachevant la milliade"

 

Version canonique:

"à qui je viendrois consacrer ces trois Centuries du restant de mes Propheties parachevant la miliade"

 

            Situation étonnante que ce passage évoluant , d'une version à l'autre, des premières aux dernières prophéties et qui ne s'explique, selon nous, que par la disgrâce puis le retour en grâce de la dite Epitre au Roi entre la fin du XVIe siècle et le début du siècle suivant, soit avec un intervalle d'environ 40 ans (fin 1580 à fin 1620)

            Le remplacement en tête des Centuries de l'Epître au Roi par une Préface à César exhumée et retouchée, laquelle avait du être conservée dans les archives nostradamiennes auxquelles les faussaires eurent accès, explique, selon nous, que l'on y ait repris grosso modo certains passages déterminants de l'Epître au Roi.

            L'année 1585, pour sa part, qui nous apparaît comme l'année de référence, serait d'ailleurs selon nous l'année - ou l'année suivant la rédaction de la dite Epître à Henri II et ipso facto de la première édition des Centuries. C'est d'ailleurs en 1585 que Du Verdier, dans sa Bibliothèque, est le premier à signaler une telle édition, censée parue en 1568 chez Benoist Rigaud laquelle n'est pas signalée un an plus tôt par La Croix du Maine dans son article consacré au même Nostradamus.

            En ce qui concerne la version Besson, il convient tout de même de signaler d'assez évidentes suppressions qui ne correspondent pas à l'état initial du texte, probablement parce qu'un tel calendrier avait pu sembler quelque peu obsolète, dans les années 1690:

Besson:

"j'ay consacré le chetif present de mes nocturnes & prophetiques supputations astronomiques, correspondant aux ans, aux mois, semaine & jours comme aussi aux diverses regions, contrées & villes tant de notre Europe que des autres parties de ce bas monde terien (sic) pour les evenemens & singularitez obstruses qui écloront dans leur tems fixé"

 

Version canonique :

" touesfois esperant de laisser par escrit les ans, villes, citez, regions où la plupart adviendra, mesmes de l'annee 1585 & de l'annee 1606"

 

La version Besson a été visiblement dépouillée de son appareil chronologique et prédictif, ce qui ne la disqualifie pas pour autant quant à d'autres passages susmentionnés car quel intérêt aurait eu Besson ou le compilateur dont il reprend le travail, à indiquer "premières prophéties" au lieu " .trois Centuries", alors même que ce ne sont justement pas les premières centuries qui font suite à l'Epître à Henri II?

            Quant à la formule "parachevant la miliade" qui figure aussi chez Besson, elle n'a pas été, selon nous, bien comprise. Elle signifie que le pseudo Nostradamus aurait rédigé un millier de quatrains dont il nous fournit ici le commencement et non que les Centuries qui suivent l'Epitre permettent d'arriver à une miliade. Il s'agit là de ce que nous appelons un texte programmatique qui permettra de produire sur la lancée d'autres prophéties supposées avoir déjà été composées mais point encore livrées au public.

            Rappelons un autre texte programmatique, à savoir le "Brief Discours sur la Vie de Michel Nostradamus" qui s'achève ainsi (p. 6) :

 "Il [Nostradamus] a escrit XII Centuries de predictions comprises brievement par quatrains(...) dont trois se trouvent imparfaites, la VII., XI. & XII. Ces deux dernières ont long temps tenu prison & tiennent encores pour la malice du temps, en fin nous leur ouvrirons la porte". On dépasse ici le cadre de la milliade puisque l'on atteint 1200 quatrains, ce qui permettra de mettre en circulation quelques quatrains supplémentaires supposés encore manquer, sans parler de la question des sixains. Dans les éditions centuriques du XVIIe siècle qui incluront cette "Vie de Maistre Michel Nostradamus ", l'on notera la persistance de coquilles contre toute vraisemblance puisque la neuvième centurie est alors complète et déjà transmise :"7. 9. 11" au lieu de "7, 11. 12", ce qui montre bien que la correction des coquilles n'était pas une priorité dans l'édition centurique, l'exégèse tendant à rendre assez secondaire la teneur initiale du texte et visant à éclairer, prétendument le texte tel quel et non à le réformer matériellement..

            C'est un tel travers confinant à une sacralisation du texte écrit reçu et conservé qui plombe encore de nos jours les travaux de tant de chercheurs dans le champ de la nostradamologie. Coquilles et contrefaçons non identifiées sont les deux principaux obstacles épistémologiques que nous avons tenté de lever, en la matière, depuis une quinzaine d'années. On aura compris que pour la Nouvelle Bibliographie, il importe de ne pas se laisser fasciner, hypnotisé par l’imprimé - dont le nom même rappelle l’empreinte technique. A la différence de l’humain, l’outil ne meurt pas ou du moins peut ressusciter et faire l’objet de manipulations que l’Humanité ne maîtrise pas encore sur le plan biologique et génétique.

           

JH

16. 11. 06