UN NOUVEAU POINT
SUR LES ÉDITIONS BENOIST RIGAUD 1568

 

 

par Jacques Halbronn

                      

                        Dans les récentes études que P. Guinard consacre aux éditions Benoist Rigaud datées de 1568, il n'est à aucun moment fait mention de certaines éditions troyennes qui mentionnent une telle édition alors que par ailleurs il est mentionné la Bibliothèque de Du Verdier de 1585.

                       Qu'on en juge:

Les Prophéties de M. Michel Nostradamus, reveues & corrigées sur la coppie imprimée à Lyon par Benoist Rigaud. 1568. MDCV.

                        Pourtant, Michel Chomarat, dans l’introduction de son reprint de l’une des éditions Benoist Rigaud 1568 (Lyon, 2000) reproduit la page de titre d’une édition parue sous la Fronde et comportant la même vignette que l’édition 1605 mais ne signale pas pour autant le sous titre si remarquable de la dite édition 1605 attribuée au libraire Pierre du Ruau, de Troyes.

 

  Ruau 1605

Ed Du Ruau 1605

                        Cet ouvrage comporte une vignette dont on ne saurait exagérer l'importance et que P . Guinard ne reproduit pas davantage dans ses deux textes.
                         Il se trouve en effet que cette vignette est attestée dans la littérature néonostradamique à la fin des années 1560 et dans la décennie suivante. En revanche, on ne la trouve jamais dans les éditions signées Benoist Rigaud, Héritiers Benoist Rigaud ou Pierre Rigaud.

                        Le second volet ne comporte pas, quant à lui, de vignette, ni ne reprend mention de l'an 1605:

Les Propheties de M. Michel Nostradamus. Centurie (sic, au singulier) VIII. IX. X. (lire huitième, neuvième, dixiéme) Qui n'avoient esté premièrement Imprimées : & sont en la mesme edition de 1568.

On note l'usage de "premièrement" à la place de "iamais" dans les éditions Benoist Rigaud ont l'édition datée de 1605 est censée dériver et ce pour les deux volets puisque dans les dites édition Rigaud, les deux volets font référence à des textes supposés non encore imprimés, donc, logiquement, jusques alors, restés manuscrits. Mais l'on notera que chez Du Ruau (cf infra l'attribution à ce libraire), le premier volet ne comporte pas une telle mention. Entendons que dans l'édition 1605, seul le second volet se présente comme une addition par rapport au premier volet alors que dans l'édition Benoist Rigaud, le premier volet comporte déjà cette notion d'addition.

                         Le seul cas d'une édition du premier volet ne comportant pas l'idée d'addition est celle de l'édition à quatre centuries (Macé Bonhomme 1555 et Raphaël du Petit Val 1588).

                        Ajoutons que l'édition 1605 comporte un 100e quatrain à la VIe centuries alors que les éditions Benoist Rigaud ne comportent que 99 quatrains à la dite centurie, quatrain figurant dans le Janus Gallicus qui le commente Tels sont les termes de R. Benazra: "La centurie VI comporte outre les 99 quatrains des éditions lyonnaises de Benoît Rigaud, un quatrain supplémentaire numéroté 100 (...) Notons que ce quatrain se retrouve également dans l'édition troyenne de Pierre du Ruau mais pas dans l'édition troyenne de Pierre Chevillot".

                        Cette édition "troyenne" comporte au demeurant quasiment le même titre avec la même mention " reveues & corrigées sur la copie imprimée à Lyon par Benoist Rigaud en l'an 1568". On rappellera que dans l'édition 1605 on ne trouvait pas "en l'an 1568" mais simplement "1568'. Au lieu du buste, une sphère tenue à bout de bras mais qui est aussi un motif utilisé par Nostradamus le Jeune. Mais sous la Fronde, une édition type Du Ruau paraîtra avec la même vignette que celle de l'édition datée 1605, et avec un quatrain à la VIIe centurie comportant l'anagramme de Mazarin..

                        On notera que l'édition 1605 comportent d'autres volets, à savoir les Présages et les Sixains, introduits par une Epître au Roy ( à Henri Le Grand ( IV) datée de la dite année 1605. et c'est d'ailleurs cette dernière épître qui explique la mention figurant sur le premier volet de l'ensemble canonique. Ajoutons qu'à la fin de la centurie X, il est indiqué à propos d'un quatrain cryptogramme supplémentaire : "Adiousté depuis l'impression de 1568". En outre, des éléments des éditions parisiennes de 1588 sont mis en annexe dans la dite édition 1605 à la fin de la VII et de la VIIIe centuries, lesquelles centuries sont situées respectivement dans le premier et le deuxième volets. On y trouve également des quatrains des centuries XI et XII, récupérés dans le Janus Gallicus, lequel en revanche ne prend pas acte, en 1594, des éléments des dites éditions parisiennes. ,

                        Pourquoi l'attribution à Du Ruau, généralement accepté par les bibliographes de la question. R. Benazra, s'en explique : "Sa typographie semble quasi-identique à celle de l'édition non datée de Pierre du Ruau à Troyes, notamment les bandeaux sont les mêmes et les lettres ornées similaires."

                        On aura compris que pour nous cette édition 1605 est une donnée essentielle de la chronologie centurique en ce qu'elle ne se prétend pas être l'édition Benoist Rigaud 1568 mais constituée "sur la coppie (sic)imprimée à Lyon par Benoist Rigaud. 1568".

                        D'entrée de jeu, nous dirons qu'il n'y a pas de raison de penser que cette édition 1605 soit très différente, du moins en ses deux premiers volets, de celle dont elle prétend être issue. De là à penser que la vignette qui se trouve reproduite figurait dans l'édition de référence, il n'y a qu'un pas que nous serions assez disposé à franchir car on ne voit pas pourquoi Du Ruau serait allé prendre une vignette bien oubliée datant des années 1560 et désignant d'ailleurs non pas Nostradamus mais Nostradamus le Jeune, point qui tendrait à conforter le caractère initialement néonostradamique des Centuries. Notons cependant que la mention latine figurant initialement dans le cadre de la vignette n'est pas reproduite dans l'édition 1605.

                        De la même façon, nous avons du mal à imaginer que l'on ait ajouté un 100e quatrain à la VI, - lequel quatrain, il a été remarqué, commenté dans le Janus Gallicus. Faut-il ajouter que le dit quatrain est suivi d'un avertissement en latin intitulé Legis Cautio dans l'édition 1606 et Legis Cantio dans la série Rigaud?
Selon P Brind'amour la version "
Legis Cautio" est la plus correcte.

                        On a déjà noté que l'édition 1605 ne comporte pas deux volets autonomes, encore que dans l'édition Benoist Rigaud, le second volet ne comporte pas de date d'édition mais reprenne le nom du libraire.

bbb

                        Certes, l'édition Benoist Rigaud ne comporte pas toutes sortes d'additions figurant dans l'édition 1605, ce qui lui confère une apparence de plus grande ancienneté. Mais il faut se méfier de ce genre d'évidence!

                        Selon nous, l'édition 1605 reprend des éléments plus anciens que l'édition Benoist Rigaud tout en les "complétant" par d'autres qui sont plus tardifs. On retrouve le même cas de figure avec l'édition du libraire lyonnais Antoine Besson, dont l'activité se situe dans la dernière décennie du ....XVIIe siècle.

                        A contrario, les éditions Rigaud, lesquelles ne se référent pas à Rigaud puisqu’elles sont censées être la référence, nous apparaissent comme singulièrement corrompues.

                        Un mot sur l'édition Chevillot - laquelle ne cite à aucun moment le nom de Benoist Rigaud- qui est une sorte de mélange entre l'édition Du Ruau et l'édition Rigaud : elle comporte les sixains mais pas les présages, elle comporte les additions à la VII et à la VIII ainsiq ue les quatrains de la XI et XIIe centuries. Or, dès lors qu'elle ne comporte pas les Présages, elle devrait comporter u nombre plus important de quatrains additionnels à la VII, lesquels ont été évacués de l'édition du Ruau en ce qu'ils figuraient déjà parmi les dits Présages. Autrement dit, l'on ne comprend pas le contenu de l'édition Chevillot sans l'édition du Ruau mais en même temps, Chevillot a récupéré en grande partie la mise en page Rigaud et notamment la présentation de la VIe Centurie : absence de quatraion 100 et Legis Cantio. Autrement dit, Chevillot a récupéré Du Ruau pour les annexes et est resté conformé à Rigaud pour ce qui est de la présentation des dix "premières" centuries. Quant au titre des deux volets, il est pleinement conforme à 'édition Rigaud, mais ne comporte pas les mêmes vignettes mais des marques sans rapport avec le contenu astro-prophétique.

                        Le point commun entre ces trois éditions est leur titre, déjà attesté dans les éditions parisiennes de 1588 et 1589 : Les Prophéties de M. Michel Nostradamus. En fait, le contenu de l'édition Du Ruau sera largement repris tout au long du XVIIe siècle - et notamment à Amsterdam sous le titre Les Vrayes Centuries et Prophéties, Maistre Michel Nostradamus avec en outre le "Brief Discours sur la Vie de M. Michel de Nostredame etc," emprunté au Janus Gallicus, discours absent de l'édition Du Ruau.

                        Conclusions: les éditions Rigaud qui nous sont parvenues sont assez sensiblement différentes de celles dont s'inspire l'édition 1605 - et que signale Du Verdier en 1585, dans sa Bibliothèque, en mentionnant le nom de Benoît Rigaud et l'an 1568 - et qui n'a pas été conservée. Elles correspondent, pour ce qui est des premiers volets des états postérieurs à ceux récupérés dans la dite édition 1605 et sont à rapprocher de l'édition Cahors; Jacques Rousseau, conservée à Rodez et comportant la date de 1590. 
R. Benazra note qu'elle reproduit les éditions de Benoît Rigaud.

                        Les éditions auxquelles P. Guinard a consacré des études ne sont aucunement marquées par le Janus Gallicus à la différence de l'édition 1605 ni par les éditions parisiennes 1588-1589. Mais elles n'en sont pas moins relativement tardives par rapport à l'édition signalée par Du Verdier et reprise par la dite édition 1605, véritable anthologie du corpus centurique.

                        Quant au choix de la date de 1568, nous préciserons que cette année figure dans certains textes néonostradamiques, comportant la vignette 1605 lesquels ne comportent d'ailleurs pas les Centuries, si ce n'est le premier quatrain de la première centurie. Nous avons montré par ailleurs que Benoit Rigaud avait été un des libraires du courant néo-nostradamique: la vignette du premier volet est d'ailleurs empruntée à des éditions non centuriques mais néo-nostradamiques des années 1560-1570 ; il est donc logique que son nom ait été repris pour lancer une édition à 10 centuries, regroupant elle-même des éditions - La Croix Du Maine en signale, un an plus tôt, en 1584, quelques-unes unes -: "Les quadrains ou propheties dudit Nostradamus, ont esté imprimez à Lyon l'an 1556 par Sixte Denyse & encores à Paris & autres lieux, à diverses annees." - ne comportant chacune qu'un certain nombre de Centuries et qui d'ailleurs continueront à circuler séparément après la parution de l'ensemble à 10 centuries, laquelle avait fait long feu.. A lire La Croix du Maine, nous en concluons que ces éditions étaient elles aussi antidatées et situées, au moins pour l'une d'entre elles, du vivant de Nostradamus. On retrouve ici la dialectique entre un premier volet censé paru du vivant de Nostradamus et un second volet comportant des centuries "qui n'avoient esté premièrement imprimées" et qui sont censées être posthumes, constituant ainsi un ensemble plus vaste signalé en 1585 par Du Verdier. Il nous faut probablement situer le dit ensemble à 10 centuries de cette même période de 1584-1585, dans la mesure où La Croix du Maine en 1584 n'en avait pas encore pris connaissance. Soit plus de 25 ans après la date de 1568

                        Les éditions Benoist Rigaud qui nous sont parvenues ne sont pas des contrefaçons par rapport à l'édition à laquelle il est renvoyé dans l'édition 1605. Certes, la première édition centurique 1569 en était-elle une. Les dites éditions sont évidemment issues de cette contrefaçon signalée par Du Verdier et à laquelle l'édition 1605 se réfère explicitement. Mais ce sont là des éditions corrompues.

                        L'on sait que deux canons centuriques rivaliseront au XVIIe siècle: le canon rigaldien mais sous la dite forme corrompue, refusant divers apports fournis par le Janus Gallicus et le canon Du Ruau enrichissant le canon rigaldien de données supplémentaires lesquelles auront contribué à condamner le dit canon Du Ruau à partir du XVIIIe siècle et de l'édition Pierre Rigaud 1566 qui aura fait triompher le canon rigaldien sous une forme très insatisfaisante. Nous dirons que si l'on souhaite s'en tenir à un canon court, la meilleure solution est encore de prendre les deux premiers volets de l'édition 1605, lesquels sont plus proches de la première édition Benoist Rigaud 1568 en tenant compte en outre de l'apport d'une autre anthologique centurique, réunie par Antoine Besson, en n'en conservant, encore une fois, que les deux premiers volets, sans conserver le Discours sur la Vie de M. Michel de Nostredame" qui s'y trouve. Telles sont bel et bien les meilleures conditions à réunir pour l'établissement d'une édition critique, les éditons Chevillot et Rigaud, telles qu'elles nous sont parvenues hors anthologies, étant, selon nous, disqualifiées.

            Il faudra se faire une raison, les éditions centuriques antérieures à 1588 n’ont été conservées que par le truchement d’anthologies, terme que, somme toute, nous préférons à celui de canons : anthologies dont le contenu est des plus disparates mais à partir desquelles il devient possible de reconstituer une grande part d’une production qui ne nous est souvent accessible que de seconde main. Quant aux éditions antidatées, elles sont un leurre si on ne les resitue pas correctement dans le cours du processus nostradamique.

            Il reste que selon nous il est possible de reconstituer le puzzle nostradamique du fait d’une certaine propension à recycler - pour faire « vrai » - des éléments anciens, ne serait-ce que des titres. C’est ainsi que l’édition Du Ruau classée parmi les mazarinades en ce qu’elle comporte un quatrain avec l’anagramme de Mazarin (BNF) nous semble avoir conservé une présentation bien antérieure. En effet, elle ne se réfère pas, comme l’édition de 1605, à une édition lyonnaise Benoist Rigaud 1568 mais se présente carrément comme parue en 1568, à l’instar de la dite édition Rigaud. Son sous- titre indique que Nostradamus est l’astrologue de Charles Ix alors que dans le Janus Gallicus, Nostradamus est signalé comme l’astrologue de trois rois, Henri II, François II et Charles IX.       Or, en 1568, c’est bien Charles IX qui régnait. Nous avons donc un titre qui n’est pas rétrospectif comme celui du Janus Gallicus mais qui reflète la situation à la fin des années 1560. Il nous semble donc que le titre de cette mazarinade - compte tenu, bien sûr, de tous les ajouts qui ont été introduits par ailleurs et qu’il faut traiter comme tels - ainsi que la vignette pourrait fort bien correspondre à la présentation première des Centuries bien mieux que le titre de l’édition Benoist Rigaud 1568.

  Ruau 1605

Editions Du Ruau Lyon 1568

 

JH

Le 03. 12. 2006