A LA RECHERCHE DES PREMIERS INTITULÉS
 DES ÉDITIONS CENTURIQUES

 

 

par Jacques Halbronn

 

 

      Les liens entre le néonostradamisme et le duc d'Alençon ont déjà été signalés. L'on connaît notamment une Prognostication et amples prédictions pour 1567, qui porte en son titre "A Monseigneur François Duc d'Alençon", Paris, Guillaume de Nyverd, par "Mi. de Nostradamus". Ce Mi. de Nostradamus est à rapprocher de "Mi. de Nostradamus le Ieune" et de "M. Michel de Nostradamus le Ieune".

      Dans son Epître, non datée, ce Mi. de Nostradamus recourt à une formule proche de celle de l'Epître à Henri II: 'm'a donné la hardiesse présenter à vos piedz & vous dedier encore le recueil des Predictions, Prognostications & Présages de ceste Année, mil cinq cens soixante sept". "dédier" ici correspond à "consacrer" dans les Epîtres au Roi datées de 1556 et de 1558. Dans cette Epître, l'auteur, il est question de la récente mort de Michel de Nostredame.

 

 

Pronostication 1567 Alençon

   

      Il apparaît donc que ce n'est pas la première fois - d'où le "encore" - que cet auteur s'adresse au jeune prince, né en 1555, mais précédemment, Nostradamus n'était pas encore décédé.

      Il semble que l'activité de ce Mi. de Nostradamus- c'est ainsi qu'il se présente dans un avertissement ("Au lecteur salut), faisant suite à l'Epître au Duc d'Alençon signalée plus haut, ait débuté en 1563, donc trois ans avant la mort de son "maître" dont il se veut le "disciple".

      On a en effet de ce même Mi. de Nostradamus des Prédictions des choses plus memorables qui sont à advenir depuis cette présente année iusques à l'An mil cinq cens quatre vingt & cinq, Troyes, Claude Garnier . Dans ce texte, il n'est pas question de Nostradamus mais du "livre merveilleux de Cyprian Leovitius, Samuel Syderocrate, C. du Garnier & autres", le tout ayant été "mis en lumière" par "M. Michel de Nostradamus le Jeune, Docteur en médecine". La forme "Mi. de Nostradamus" n'y est donc pas encore établie. En revanche, la forme "M. Michel de Nostradamus" retient toute notre attention: En effet, elle est bien proche de celle qui figurera sur nombre d'éditions centuriques : "M. Michel Nostradamus" alors que Nostradamus avait publié ses almanachs et ses pronostications sous le nom de "Maistre Michel Nostradamus" ou "Maistre Michel de nostre Dame". L'apparition, consacrée à partir des années 1580, de cette initiale "M." nous semble avoir trouvé son origine chez ce "disciple" qui d'ailleurs abandonnera par la suite cette présentation pour un simple "Mi. de Nostradamus le Ieune", moins prétentieux.

       Ces "Prédictions" éditées par M. Michel de Nostradamus vont par la suite, en effet, ne plus se référer à Leovitius et à Syderocrates mais "à divers auteurs trouvés en la Biblioteque (sic) de nostre defunct dernier decedé (...) Maistre Michel de nostre Dame", autrement dit, l'accent est désormais mis sur la bibliothèque de Nostradamus : non content de son statut disciple, Nostradamus le Jeune se veut désormais le bibliothécaire de Michel de Nostredame auquel d'ailleurs il n'attribue pas la paternité des dites Predictions, d'ailleurs adaptées de prédictions bel et bien dues à Leovitius et Syderocrate.

       Rouen semble avoir joué un rôle important dans la production prétendument issue de la Bibliothèque de Nostradamus. Nous disposons en effet de deux éditions, l'une de Pierre Hubault et l'autre de Pierre Brenouzer et qui semblent identiques si ce n'est que la seconde comporte mention de l'année 1568 sous le nom du libraire, année dont nous savons la fortune dans l'histoire du centurisme.

      Nous ne reviendrons pas sur la vignette des éditions rouennaises, laquelle sera reprise dans des éditions du xVIIE siècle, attribuées au libraire troyen Pierre Du Ruau, notamment celle datée de 1605 et celle datée de 1568 et comportant la mention de Lyon comme lieu de publication, laquelle édition date de la Fronde et comporte une centurie VII augmentée notamment d'un quatrain comportant un anagramme de Mazarin. Cette édition frondeuse se distingue de celle de 1605 par l’emploi rarissime du double M. en son deuxième volet : ‘Les Prophéties de M. M. Nostradamus » au lieu de « Les Prophéties de M. Michel Nostradamus ». Cette particularité n’existe pas au titre du premier volet.

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 Là encore le lien entre Nostradamus le Jeune et la production centurique est confirmé comme il l'est par la présence, en page de garde, dans l'édition de Troyes susmentionnée et de la vignette et de ce qui deviendra le premier quatrain de la Première centurie.

      Nous nous intéresserons plus spécialement à l'édition rouennaise datée de 1568 car elle comporte, bien que cela ne figure pas en son titre, une Epître au Duc d'Alençon, une de plus, probablement postérieure à celle signalée plus haut et qui parut peu après la mort de Nostradamus, donc en 1566.

      Si l'Epître de 1566 faisait songer à l'Epître à Henri II, celle dont il s'agit à présent et que l'on peut dater de 1568 n'est pas sans évoquer la Préface à César. Qu'on en juge :  

 

"nous ont laissé pour mémoire en leurs escritures"

alors que dans la Préface à César l'on peut lire:

"référer par escript, toy délaisser mémoire".                                        

 

      Dans les deux cas, l'auteur, Nostradamus le Jeune ou Michel de Nostredame, s'adressent à un enfant. Que l'un -François - ait une douzaine d'années et l'autre -César - pas encore deux ans ne change rien à l'affaire. D'ailleurs, Mi. de Nostradamus, dans sa lettre de 1566 ne termine-t-il pas par ces mots: ""auquel je prie accroistre vostre ieunesse en ses dons & ses graces autant que vous désire". On notera que le duc est né en 1555, l'année dont est datée la Préface à César.

     

       Nous avons déjà attiré l'attention sur la signification du mot "mémoire" que la plupart des commentateurs ne veulent pas considérer comme un masculin mais comme un féminin : une mémoire et non un mémoire. La traduction anglaise de 1672 rend bien "memoir" au sens masculin tout comme l'édition Antoine Besson qui propose "à toy laisser un memoire".

      Revenons sur la façon dont on comprend ce passage de la Préface à César. Pierre Brind'amour, dans son édition critique posthume (1996) "traduit": "à révéler par écrit <et > à te laisser le souvenir après ma mort...."

      Pourtant, juste avant que l'on parle de "mémoire", n'est-il pas question dans la Préface à César de continuelles vigilations nocturnes referer par escript"?

      Il semble donc que l'Epître à François d'Alençon vienne confirmer le fait qu'il s'agit bien d'un mémoire bel et bien rédigé, ce qui permettra d'attendre que le dédicataire ait grandi en âge, puisque sa naissance est relativement tardive, le duc d'Alençon étant le dernier des quatre fils de Catherine de Médicis et d'Henri II, né quatre ans seulement avant la mort tragique de son père.

      Certains en concluront que la dite Epître vient confirmer l'existence antérieure de la Préface à César....N'est-il pas patent que l’imposteur", Mi. de Nostradamus, pour lequel les nostradamologues n'ont pas de mot trop dur, aura plagié et la Préface à César - en 1568- et l'Epître à Henri II - en 1566?

       Concernant l'Epître à Henri II, l'on ne peut certes exclure que Mi. de Nostradamus ait repris une formule au vrai assez habituelle chez ceux qui s'adressent aux Grands. C'est ainsi qu'en tête de la Pronostication pour 1557, Nostradamus, s'adressant au Roi de Navarre, Antoine de Bourbon, prince du sang, utilise une forme encore plus proche de celle figurant dans l'épître de 1566;

""ay prins la hardiesse de vous dedier partie de mes labeurs". Si donc Mi. de Nostradamus a pris modèle, ce serait bien plutôt sur l'Epître au père du futur Henri IV, datée de 1556.

       Quant au cas de la Préface à César, nous pensons que c'est plutôt Mi. de Nostradamus qui aura été copié et nous avons déjà signalé (cf supra) un certain nombre d'occurrences dans ce sens..

       Non pas certes que Nostradamus n'ait point dédié à son fils quelque texte, ce dont Antoine Couillard témoigne suffisamment en 1556 mais nous ne disposons pas pour autant du contenu intégral du texte en question, sauf évidemment à prendre pour argent comptant la Préface centurique...

      De deux choses l'une, ou bien Nostradamus le Jeune a eu connaissance de ce texte adressé par Nostradamus à son fils César, lequel texte sera également repris dans la Préface centurique à César, ou bien ceux qui recomposèrent celle-ci, dans les années 1580 - rappelons que le duc mourut en 1584 à moins de trente ans d'âge- s'inspirèrent de l'Epître de 1568?

      Cela dit, le penchant du néonostradamisme pour François d'Alençon ne doit rien à la Préface à César, il est motivé par des considérations religieuses et politiques, ce qui fait du jeune prince le héraut d'une certaine sensibilité, d'un certain parti.

      L'on peut raisonnablement supposer qu'à la mort du Prince en 1584, l'on ait voulu recycler certains textes qui lui avaient été adressés en choisissant comme dédicataire le (vrai) fils de Nostradamus, dont par ailleurs l'on reprendrait des passages d'une Epître réellement dédiée à celui-ci par son père, la dite préface allant remplacer dans les éditions centuriques de la fin des années 1580, tant à Paris qu'à Rouen, l'Epître à Henri II, placée initialement en tête des Centuries. Rappelons que pour nous la Préface centurique à César est une contrefaçon et que le texte d'origine fut bel et bien remanié pour introduire un autre document.

      Cette façon de conserver une présentation pour la réutiliser dans un autre contexte est suffisamment attestée, soit dans le genre adresse à un être sublime et supérieur (Henri II, Antoine de Navarre) - et Plutarque en donne l'exemple, cité d'ailleurs dans l'Epître à Henri II - soit, à l'opposé, dans celui d'une adresse à un être encore fragile (César, François d'Alençon) et qui est encore incapable d'en apprécier le contenu, ce qui devient comme une sorte de testament, d'où d'ailleurs le principe de prédictions pour 20 ans.

      Mais justement, on touche là la logique d'un tel projet : publier une sorte de vademecum, d'agenda, courant de 1568 jusqu'en 1583 ou 1585 - étonnamment cela recoupe la date du décès de François d'Alençon- voilà qui permettra à l'enfant de devenir homme. Et quand bien même Nostradamus le Jeune aurait-il effectivement emprunté à quelque texte adressé à César - et figurant bel et bien dans une bibliothèque nostradamique à l'instar de la Pronostication pour 1557 - est-ce que cela ne nous indique pas que la dite Epître à César introduisait, au départ, des Prédictions sur une vingtaine d'années?

       Nostradamus le Jeune n'aurait ainsi fait que reprendre le relais d' un genre déjà pratiqué par son maître, à savoir un recueil de prédictions d'an en an, couvrant toute une série d'années et que l'on pourrait qualifier de "perpétuelles", selon une formule figurant dans la Préface centurique à César. En effet, le principe de telles prédictions est de se faire succéder les recteurs planétaires et cela indéfiniment. Rien à voir au demeurant avec les âges au sens de Trithéme, où chaque planète couvre 354 ans et dont il est par ailleurs, fait mention dans la Préface centurique à César - notamment avec la période de 177 ans qui en est la moitié - ainsi d'ailleurs que dans certains quatrains lui faisant suite.

      Il faut en effet être cohérent: si l'on parle d'imitateurs de Nostradamus, encore faut-il accepter que leur production puisse nous renseigner sur leur modèle. Or, l'on n' a pas conservé de Prédictions pluriannuelles signées Nostradamus alors que cela est attesté par Nostradamus le Jeune à partir du milieu des années 1560. L'on peut raisonnablement en conclure que Nostradamus avait du s'illustrer dans ce registre, dans les années 1560, en recourant au mot Prophéties. Après les dispositions prises lors des Etats Généraux d'Orléans, en 1560, il semble que "Prophéties" ait été remplacé par "Prédictions" faisant moins problème pour l'Eglise. Par la suite, les Centuries furent d'abord publiées sous le titre de Grandes et Merveilleuses Prédictions, mais sans respecter l'agencement pluriannuel, puis sous celui de Prophéties, reprenant l'intitulé originel -attesté par Couillard dans ses Prophéties - mais toujours sans un tel agencement, la division en centuries n'étant pas associée, à notre connaissance, à des années respectives.

                  L'étude de la production Du Ruau nous rapproche davantage d'un état premier de la production centurique que celle de la production Rigaud du moins telle qu'elle a été conservée. En fait par le biais de Du Ruau, nous accédons à une certaine description de la première édition disparue Benoist Rigaud dont l'édition 1605 prétend être la copie augmentée d'un certain nombre d'annexes. Mais les sous titres et les vignettes nous paraissent plus significatifs que le titre principal. En effet, il semble bien que Du Ruau ait remplacé Prédictions - ce qui est attesté par les éditions de Rouen et d'Anvers - par Prophéties en reprenant les intitulés des éditions parisiennes de 1588-1589, à l'instar des éditions Rigaud conservées et qui datent des années 1590 et au delà. Le cas de la présentation des sixains est très instructif..

                   Dans l'édition Du Ruau - reprise sous le nom de Pierre Chevilot - l'Epître de Vincent Seve à Henri IV est introduite par le titre suivant Prédictions admirables pour les ans courans en ce siecle (...) présentées (à) Henry IIII (sic) etc . alors que les sixains eux-mêmes sont présentés en tant que 'Autres prophéties pour les ans courans en ce siecle".

Le titre Prophéties est également utilisé par Morgard: Prophéties (...) présentées au Roy Henry le Grand pour ses estrennes en l'an 1600 etc"       Le titre anglais de l'édition Garencieres 1672 rend cette même distinction : d'abord Wonderful Prognostications for the Age 1600 puis Other Prophecies.

 

 

Prédictions admirables et autres prohéties plus icono anglaise 1672

 

      En revanche, l'édition Besson comporte Prédictions admirables etc puis Autres Prédictions . Or, nous savons que cette édition est fort bien renseignée en plus d'un point et recourt à des pièces fort anciennes.

      Nous ne pensons vraiment pas que les titres figurant dans les éditions conservées soient fantaisistes. Ils constituaient certainement un gage d'authenticité, en dépit du fait qu'ils étaient fréquemment décalés par rapport au contenu. C'est justement ce décalage qui nous confirme qu'il ne s'agissait pas de titres ad hoc conçus pour justifier le dit contenu. Cela vaut notamment pour le sous-titre des éditions parisiennes 1588-1589, à propos des "39 articles", ajoutés "à la dernière centurie".

      Selon nous, c'est bien Prédictions qui fut le premier titre du corpus centurique et non Prophéties même si ce terme de Prophéties était lui-même repris d'une publication de Nostradamus dans les années 1550. Ajoutons que ces Prédictions étaient supposées être parues sous Charles IX et non sous Henri II, ce qu'atteste le sous titre des Prédictions admirables : "recueillies des Mémoires de feu M. Michel Nostradamus, vivant médecin du Roy Charles IX. & l'un des plus excellens astronomes (sic) qui furent jamais". En 1568, date fictive adoptée pour la parution des dites Prédictions, Charles IX régnait encore et il semble que l'on ait voulu indiquer que Nostradamus avait servi le roi en place. L'éventualité d'éditons centuriques ayant porté le titre de Prophéties avant la fin des années 1580 nous paraît donc hautement improbable et par conséquent des éditions de ce nom portant des dates antérieures à cette période sont assurément des contrefaçons ou du moins le deviennent dès lors que l'on considère que les dates ainsi indiquées doivent être prises stricto sensu.

                  Il est en effet plus que certain que la parution sous la Fronde, par un libraire troyen, d'une édition datée de 1568, et portant la mention de Lyon et incluant une Epître à Henri IV datée de 1605 ne pouvait être considérée par quiconque comme étant d'époque. Il en fut très vraisemblablement de même, sous la Ligue, quand parut une édition datée également de.... 1568.

                         En fait, c'est une telle pratique de réédition qui aura, selon nous, occasionné la réalisation de contrefaçons. Le public ne s'imaginait pas que les éditions datées d'une autre époque étaient des faux mais qu'ils étaient des copies d'éditions ayant existé, ce qui n'excluait pas des additions plus tardives. Profitant de l'existence d'un tel procédé, l'on en arriva, dans certains cas, à produire des éditions dont le contenu n'avait plus grand chose à voir avec ce qui avait pu paraître à la date indiquée, non sans faire l'effort - largement sous-estimé- de recourir à des éléments anciens conservés dans les archives des libraires. Il n'en faudra pas plus, comme l'on sait, pour que nombre de nostradamologues - comme on dit familièrement - tombent dans le panneau, sauf dans le cas de l'édition Pierre Rigaud 1566, produite à Avignon au XVIIIe siècle, mais, apparemment, cela n'aura pas servi de leçon….

   

 

JH

03. 12. 06