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LES CENTURIES
ET LE DÉBAT SUR LA LOI SALIQUE,
SOUS HENRI III.
Grand
de Lorraine par le Marquis du pont
Le Royal sceptre sera contrainct
de prendre
(VII, 23 -24)
par Jacques
Halbronn
Il y a dix ans, en 1996, nous avons donné une communication à la Sorbonne
sur le thème "Les Prophéties et la Ligue". Ce texte parut
l'année suivante dans un recueil intitulé Prophètes et Prophéties,
aux Presses de l'Ecole Normale Supérieure ; le présent article complète
ce travail.
Nous ne reviendrons pas ici sur l'analyse du quatrain IV, 46 mais sur
le quatrain VII, 23 en développant davantage ce que nous écrivions alors
(p. 116) et qui ne semble nullement avoir ébranlé l'establishment nostradamologique
comme on peut le noter dans l'article que Peter Lemesurier consacre
à Nostradamus sur Wikipedia.
où il note :
“A
range of quite different views are expressed in printed literature and
on the internet. At one end of the spectrum, there are extreme academic
views such as those of Jacques Halbronn suggesting at great length and
with great complexity that Nostradamus' Propheties are antedated forgeries
written by later hands with a political axe to grind. Although Halbronn
possibly knows more about the texts and associated archives than almost
anybody else alive (he helped dig out and research many of them), most
other specialists in the field reject this view”.
Les deux vers que nous avons réunis
dans notre exergue n'appartiennent pas au même quatrain mais à deux
quatrains successifs : c'est le dernier vers de VII, 24 et le premier
vers de VII, 23.
Rappelons que dans l'édition d'Anvers de 1590, ces deux quatrains sont
numérotés 18 et 19.
Qui est donc ce Marquis du Pont et comment une telle référence se trouve
déjà figurer dans de prétendues éditions de 1557 ou de 1568?
Certes, ce titre était-il traditionnellement attribué au fils du duc
de Lorraine et Bar mais si l'on admet que la VIIe Centurie est additionnelle,
qu'elle vient se greffer sur une VIe Centurie se terminant par un avertissement
latin, que vient faire ce Marquis et quel est son lien avec la France,
à une époque où la Lorraine est étrangère.?
Que l'on ne confonde pas: si les ducs de Guise appartiennent à la maison
de Lorraine, ils ne sont pas dans la lignée directe du duché de Lorraine.
Autrement dit, s'il est question du duc de Guise dans la Centurie VII,
cela n'explique pas pourquoi il est question de leur cousin, Henri,
Marquis du Pont, né en 1563 et qui ne succédera à son père, le duc,
qu'en 1608.
Ce qui nous paraît essentiel, c'est de s'intéresser à la mère du Marquis
du Pont, à savoir Claude de France, fille d'Henri II et de Catherine
de Médicis. Claude, très aimée de sa mère et qui retournera de temps
à autre vers elle, après son mariage, naquit en 1547, année de la mort
de François Ier et mourut en 1575. Elle avait été mariée, à 12 ans,
en janvier 1559, à la veille du Traité du Cateau Cambrésy qui fixera
le mariage de la sœur d’Henri II avec le duc de Savoie et celle d’Elisabeth,
sœur de Claude, avec Philippe II. Le fils de Claude, le futur Henri
II le Bon, naîtrait quatre ans plus tard, portant le prénom de son grand
père. En 1566, une Eclogue spirituelle
sur l'enfance de Mgr Henri Marquis du Pont, fils premier nay de Mgr
Charles duc de Lorraine de Louis des Masures rappellera cette filiation française
de celui que l’on désignera comme « petit fils de France ».
Autrement dit, si la France n'avait pas respecté la loi salique, le
marquis du Pont, orphelin de sa mère, dès l'accession d'Henri III à
la couronne de France, aurait pu - lui que le roi de France désigne
comme son « neveu de Lorraine » - se présenter, à la mort du duc d'Alençon
en 1584, comme pouvant succéder à ses oncles tous décédés sans enfants
légitimes.
Nombreux sont les cas où lorsque un roi marie sa fille à un prince étranger
- c'est même la règle - les enfants nés du mariage, sont éventuellement
conduits à revendiquer la succession du côté maternel, comme un pis
aller. La Guerre de Cent Ans fut, à un certain stade, marquée par une
telle revendication du côté anglais à l'endroit de la couronne de France.
Lors de la succession de Charles IV le Bel, le dernier Capétien.
opposant Philippe VI de Valois et Edouard III, petit fils
de Philippe II le Bel, par sa mère, la loi salique sera invoquée par
Philippe VI face aux revendications du roi d'Angleterre. Ainsi la loi
salique aura permis à la dynastie Valois de se mettre en place au XIVe
siècle comme elle permettra à la dynastie Bourbon de s'imposer, deux
siècles plus tard.
En 1714,
la Grande Bretagne saura ainsi assurer la continuité monarchique, en
dépit d'une absence de succession par les mâles, en faisant appel à
l'électeur de Hanovre, arrière-petit fils par sa mère de Jacques Ier
Stuart - lequel électeur régnera sous le nom de Georges Ier et ne parlait
même pas anglais. Tout comme Henri IV, roi de France et de Navarre,
nous sommes en face d'une dynastie régnant sur deux ensembles distincts.
Si le Marquis du Pont avait succédé à Henri III, la Lorraine eut été
associée, à la mort du duc Charles III de Lorraine, à la France au lieu
de la Navarre. Il faudra attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle,
du faut du mariage de Louis XV, pour que la Lorraine soit englobée dans
le Royaume de France. Au XIXe siècle, les querelles entre les divers
prétendants, et notamment après la mort du comte de Chambord remettront
à l'honneur le débat sur la loi salique 6)
Le jurisconsulte Pierre de Belloy sera, au cours
de l’année 1587, au cœur d’une polémique avec ceux qui rejettent la
loi salique en ce qu’elle, par élimination est favorable à Henri de
Bourbon.
Examen du discours publié contre la maison royalle
de France, et particulièrement contre la branche de Bourbon, seule reste
d'icelle, sur la loy salique, & succession du royaume. Par un catholique,
apostolique, romain, mais bon français & très fidèle sujet de la
Couronne de France, La Rochelle, Pierre Haultin, 1587

Ses
adversaires réagiront par une Sommaire
responce à l'examen d'un herétique sur un discours de la loy Salique,
faussement pretendu contre la maison de France & la branche de Bourbon
Et il poursuivra,
la même année - publiant volontiers à La Rochelle, ville protestante,
avec une Replicque faicte à la responce que ceux de la
ligue ont publiées contre l'examen qui avoit esté dressé sur leur précédent
Discours, touchant la loy Salique de France)
Dans
un autre ouvrage à caractère généalogique, Belloy se révolte contre
toute comparaison entre la maison de Lorraine et celle de Bourbon, tant
l’écart entre les deux maisons lui semble considérable, problématique
à laquelle font écho certains quatrains des Centuries VIII-X.
André
du Rossant, poète lyonnais, dans le camp opposé, évoquera encore en
1593 cette question dans l’un des 120 quatrains de ses Syllogismes
:
112
La Loy Salique
entend qu'un Roy tienne des deux
Du sang &
de la foy. L'hérétique bourbeux
Ne se fonde
qu'au sang contre la Loy Salique
Il ne faut
donc pour Roy prendre l'homme heretique
Hésitation entre la solution Bourbon et la solution Lorraine qui nous
semble bel et bien transparaître dans le dernier volet de Centuries,
dans l'opposition Mendosus (IX, 50) et Norlaris (VIII, 60), anagrammes transparents, Norlaris
ne renvoyant pas aux Guises
mais bien au duc de Lorraine - le "Grand de Lorraine " et
à son fils. A la centurie X, quatrain 18, plus d'anagrammes : 'Le ranc
Lorrain fera place à Vendosme". Opposition entre la centurie VII
pro-lorraine et les centuries VIII-X jugées indésirables dans les éditions
des années 1588-1589, en ce qu'elles annoncent la déconfiture lorraine.
Il semble donc que le choix du Marquis du Pont, comme pouvant succéder
à Henri III, lequel sera assassiné en 1589, put apparaître, un temps,
aux yeux d’un certain parti, comme une solution de compromis. Que cette
solution ne l'ait pas emporté, comme chacun sait, importe peu. Ce qui
compte, c'est que la Centurie VII semble bien se faire l'écho d'une
telle option.
On aura remarqué que nous associons le verset concernant le Marquis
du Pont avec un verset extrait du quatrain précédent. On pourra contester
le procédé mais nous pensons que l'on a encore beaucoup à découvrir
sur la façon dont on lisait les Centuries au XVIe siècle et aussi sur
la façon dont on les composait, qui en est le corollaire.
Considérons donc le premier vers et remarquons une anomalie stylistique.
A priori, quel est le sujet de la phrase? On nous répondra : "Le
Royal Sceptre' est le sujet de 'sera contrainct" en considérant
cet intitulé comme une façon de désigner le Roi. ..
Mais nous proposons une autre approche: le sujet est "Grand de
Lorraine", au 4e verset du quatrain 23. Et cela donne un développement
tout à fait cohérent sur le plan de la stylistique poétique:
Grand de Lorraine
par le Marquis du pont
Le Royal sceptre
sera contrainct de prendre
qui devrait
être rendu en prose ainsi:
"Le Grand
de Lorraine sera contrainct par le Marquis du Pont de prendre le Royal
Sceptre".
Comme le duché
de Lorraine n'est pas un royaume, cela ne peut concerner que la succession
de France.
Or, une telle question ne se posait évidemment pas en 1557 ou en 1568.
Ce n'est qu'à partir de 1584 et de la mort de "Monsieur" que
l'on a pu, dans certains cercles, envisager la solution de recourir
au rejeton lié au mariage lorrain de 1559 qui avait d'ailleurs vu une
autre fille du couple royal épouser Philippe II, Elisabeth de France,
l'aînée de Claude, et d'ailleurs, c'est aussi ce mariage qui donnera
au roi d'Espagne certains titres à revendiquer la succession. Quant
à la soeur d'Henri II, Marguerite elle épouse alors le duc de Savoie,
un proche de Philippe II. On voit que les alliances prévues dans le
Traité du Cateau Cambrésy mettaient à mal la loi salique. Mais pouvait-on
alors prévoir que quatre garçons - François, Charles, Henri et François
(d'abord prénommé Hercule) mourraient sans enfants?.
Notons que Marguerite de Valois, née en 1553, autre fille d'Henri II
et de Catherine, épousera en 1572, à la veille d'un autre désastre,
celui de la Saint Barthélémy, Henri de Bourbon, qui venait d'hériter
de la couronne de Navarre. Si le couple avait eu un enfant, il aurait
pu également revendiquer une régence au cas où celui-ci était en bas
âge mais tel n'était pas le cas.....
Rappelons qu'en 1584, le marquis de Pont à Mousson a déjà une vingtaine
d'années et donc fait un prétendant très sérieux, si la loi salique
n'était pas appliquée empêchant non seulement les princesses de régner
mais aussi leur progéniture, de façon à éviter au royaume de "tomber
en quenouille"..
Dans son 'Roman de Catherine
de Médicis",, (Presses de la cité, 2002) Michel Peyramare reprend , sans
établir aucun lien avec les Centuries (pp. 313-314) l'option du Marquis
du Pont, et la présente comme une idée caressée un temps par Catherine
de Médicis, en 1588, au moment de l'Invincible Armada.
Au demeurant, l'épouse et bientôt
veuve d'Henri III, Louise de Vaudémont, est également de la maison de
Lorraine. Il
ne pouvait, en tout cas, être question d'une régence, comme le suggère
M. Peyramare étant donné que le Marquis, en 1588, est déjà âgé de 25
ans!
Quand on sait que la centurie VII aura connu bien des avatars puisque
elle ne figure pas dans les éditions parisiennes de 1588 -1589 et que
si elle réapparaît en 1590 dans une édition d’Anvers, avec 35 quatrains,
rien ne nous assure que son contenu soit désormais identique à celui
qui put être le sien dans sa première mouture. Soit, le contenu en est
totalement nouveau, soit il aura subi des interpolations.
On aura compris qu'assimiler - comme les commentateurs le proposent
généralement, la référence à la Lorraine aux Guises est un contre-sens
qui n'est d'ailleurs pas sans arrière-pensée. Si Norlaris correspond aux Guises, alors il peut avoir été utilisé par
Nostradamus de son vivant puisque les Guises y étaient puissants, notamment,
à l'avènement de François II, marié à Marie Stuart, dont la mère était
une Guise. En revanche, si l'on s'en tient à la Lorraine, leur impact
sur la vie politique en France est beaucoup plus tardif et ne se met
en place- comme une bombe à retardement- qu'avec le mariage de Claude
et de Charles de Lorraine en 1559 pour éclater - un quart de siècle
plus tard alors que Claude est morte depuis déjà quelque temps - à partir
du milieu des années 1580, à la mort de François d'Alençon, cinq ans
avant l'assassinat de son frère Henri III, roi de France et de Pologne,
cette Pologne qui sera curieusement associée à la Lorraine au travers
de Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV.
Il nous semble que le même procédé cryptographique est utilisé en autre
lieu également, c'est à dire qu'il faut chercher le sujet dans un autre
vers, qui n'est pas forcément celui qui précède - on sait que dans le
Janus Gallicus,
cette méthode est largement appliquée - il en est ainsi probablement
pour le verset "Par quatorze ans tiendra la tyranie" du quatrain
VII 10 (1590/13. Ce verset retient par ailleurs toute notre attention
par le fait qu'il parle d'un règne de 14 ans. Or, Charles IX aura régné
14 ans de 1560 à 1574. Quant à Henri III, en 1588, il était au pouvoir
également depuis 14 ans, puisque il avait succédé à son frère en 1574.
Si l'on admet que ce verset a pu être rédigé en 1588, année qui voit
le roi fuire Paris et faire exécuter à Blois le duc de Guise, l'on fait
ainsi dire à Nostradamus qu'Henri III ne doit pas régner au delà de
14 ans. On trouve également dans cette centurie IV une allusion transparente
au duc de Mayenne qui succède à son frère, le duc de Guise, à partir
de 1589, dans le verset comportant l’expression « Le Grand du Mans »
(quatrao, VII, 10)

En tout état de cause, nous avons là un repère chronologique: soit les
14 ans concernent le règne achevé de Charles IX, soit les 14 ans sont
liés à la volonté de faire abdiquer ou assassiner Henri III - ce qui
se produisit bel et bien en 1589 - et dans ce cas, il faut situer le
verset en 1588-1589 au plus tôt. Dans les deux cas, le verset ne saurait
être antérieur à 1574, soit une date sensiblement postérieure à 1557
ou 1568, à moins, évidemment, d'admettre que nous sommes là dans le
domaine de la prophétie, argument que certains nostradamologues n'ont
guère de scrupule à invoquer, en désespoir de cause. Pour nous, la prophétie
est la suivante - et elle n'est pas faite après coup et c'est pourquoi,
d'ailleurs, elle est fausse- la fin du règne d'Henri III doit ici laisser
la place à un nouveau venu, le petit fils d'Henri et de Catherine, Henri,
marquis du Pont, neveu du roi terminant son règne de 14 ans. L'on connaît
la suite....
Autant de considérations - on en conviendra - qui permettent d'émettre
de sérieux doutes - outre d'autres types d' arguments - sur le fait
que des quatrains comportant des références à la Lorraine, nommément
ou par le biais de Pont (à Mousson), puissent être parus en 1557 ou
en 1568....
La centurie VII nous apparaît comme d'une conception /inspiration sensiblement
différente de celle des six premières centuries, elle s'apparente -
du fait de ses "clefs" - aux sixains au niveau de la précision
politique et l'on rappellera que l'anagramme de Mazarin, sous la Fronde,
apparaîtra dans cette même centurie VII. C'est d'ailleurs cet excès
de précision qui aura contribué au succès des sixains - mais aussi à
leur discrédit au regard de la critique nostradamique moderne - en raison
notamment, au sixain VI, de l'anagramme Robin pour Biron mais aussi
dès le premier sixain de la mention d'un "Marquisat" - celui
de Concini. 'cf nos Documents
Inexploités sur le phénoméne Nostradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002) Il serait bon que la centurie VII
- on y trouve complaisamment "Guise" ainsi que "Duc d'Albe"
dans le même quatrain VII, 29-(24 Anvers) - connût le même sort, quitte
à préserver, pour les aficionados, les six premières centuries, ce qui nous renvoie à la nécessité
d'une édition disparue à six centuries, terminée par le Legis
Cautio, souvent corrompu en
Legis Cantio, et ce notamment dans l'édition 1557-Utrecht et dans toutes les éditions
Benoist Rigaud 1568 ( cf sur cet avertissement, ce qu'en écrit P. Brind'amour,
in Nostradamus, astrophile, Ottawa,
1993, p. 100)
On nous objectera, certes, que cette centurie VII est absente des éditions
de Rouen et de Paris, parues en 1588 et 1589 et n'est attestée qu'en
1590, si l'on fait abstraction des éditions censées parues vingt ou
vingt-cinq ans plus tôt. Soit, en effet, celle-ci ne fut mise en place
qu'en 1590, soit elle fut censurée dans les années qui précédèrent et
remplacée par d'autres quatrains - une douzaine! - conservés, en annexe,
dans nombre d' éditions du XVIIe siècle, notamment dans les éditions
Du Ruau. Mais le fait que les éditions, parues chez trois libraires
parisiens, Pierre Ménier, la veuve Nicolas Roffet et Charles Roger,
signalent en leur sous-titre une addition de 39 "articles"/quatrains
opérée sur la "dernière centurie" (la VIe) - même si leur
contenu ne correspond pas - est l'indice de la préexistence d'une telle
centurie, sans que cela nous en assure du dit contenu ni si celui-ci
est antérieur à 1588. Pour notre part, il faut impérativement situer
plusieurs quatrains de la VIIe centurie canonique- et notamment ceux
que nous avons signalés - autour de 1588-1590 et en tirer toutes les
conséquences quant à la chronologie des éditions centuriques comportant
la dite centurie.
Il nous semble assez évident que les Centuries devraient être prises
en compte au sein des études consacrées aux pamphlets parus lors des
Guerres de Religion, lesquels sont d’ailleurs marqués par toute une
série d’additions et de suppressions, au fil des événements.
JH
18. 12. 06
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