DE L'ALMANACH ANNUEL À L'HOROSCOPE PERPÉTUEL


par Jacques Halbronn


Dans un livret - Nostradamus, cet humaniste - accompagnant le fac simile de l'édition Antoine du Rosne 1557, conservé à Budapest et reparaissant en Hongrie de ce fait, Gérard Morisse qui avait participé à la session Nostradamus lors du Colloque 'L'astrologie et le monde" que nous avions organisé en novembre 2004, à Paris, résume ainsi nos positions sur les Centuries:


"Partant de la constatation que les Prophéties ne sont pratiquement pas évoquées par les contemporains et dans sa thèse selon laquelle l'être humain est incapable de prévoir des événements de l'avenir, imprévisibles, (Jacques Halbronn) estime qu'un texte dit prophétique ne peut de ce fait qu'être contemporain ou postérieur aux faits prédits. Par conséquent, les éditions des Prophéties que l'on connaît sont l’œuvre de faussaires ; elles ont été mises en forme postérieurement au décès de Nostradamus"


Avouons qu'une telle présentation ne saurait guère nous convenir... C'est en tout cas une occasion de préciser notre démarche.

D'emblée, reconnaissons que l'on pourrait objecter à une telle position - si c'était vraiment la nôtre....- que l'on peut toujours contester la correspondance entre un événement et un quatrain ou le plus souvent une partie de quatrain.

Même lorsque un quatrain est rédigé après coup, celui qui le constitue prend généralement garde de ne pas trop éveiller la méfiance en évitant des précisions excessives. Le cas du quatrain anagramme pour Mazarin, dans la centurie VII; est l'exemple à ne pas suivre.

Toutefois, à vouloir par trop rester dans le vague, l'on risque de ne pas convaincre et il y a ainsi un certain nombre de cas où le trait est un peu trop gros. On pense notamment à certain quatrain de la septième centurie laquelle semble bien être le maillon faible du dispositif centurique. Il eût été bien inspiré d'éliminer celle-ci du canon avant de se mettre à fabriquer des éditions antidatées comportant celle-ci. : il s'agit du quatrain VII, 24 dont nous avons rendu compte dans une récente étude.

Malheureusement, ce quatrain VII, 24 figure déjà dans l'édition Antoine du Rosne 1557 étudiée par Gérard Morisse alors qu'il vise de toute évidence et sans la moindre ambiguïté le contexte de la Ligue.

On nous répondra que Nostradamus étant "voyant", il est tout à fait "normal" qu'il ait pu "capter" ce nom. Le problème, ce sont justement les différences stylistiques d'une centurie à l'autre. Pourquoi Nostradamus aurait-il été plus explicite et plus précis dans telle centurie?

Quand G. Morisse écrit qu'il n'existe pas d'argument permettant de trancher en faveur de la thèse de l'authenticité de cette édition ou de celle de son caractère contrefait, il ne parle que pour lui-même, par rapport à son degré de connaissance de la question.

A propos de cette édition Antoine du Rosne 1557 dont les Hongrois ont chargé G. Morisse, spécialiste reconnu du livre du XVIe siècle en général, l'on rappellera le fait que l'on serait passé d'une édition à 353 quatrains (Macé Bonhomme 1555) à une édition à sept centuries, entre 1555 et 1557 sans pour autant indiquer l'addition à la IVe Centurie, au delà du 53 e quatrain.

Ce point nous a longtemps intrigué du fait qu'en 1588 - soit trente ans plus tard - parurent des éditions qui indiquaient nettement cette addition à la IVe centurie. Comment se faisait-il donc qu'en 1557, une telle indication n'ait point existé?

Cet argument contre l'édition Antoine du Rosne 1557-Budapest n'est plus de mise si l'on admet une autre hypothèse à savoir la création d'une fausse édition à quatre centuries après coup qui aurait été imaginée non pas avant mais après l'édition à 6/7 centuries.... La contrefaçon a de ces détours..... Et ce de façon à ce que le voyage de Nostradamus à la cour, qui se déroula en 1555, ait été la récompense de la parution d'un premier lot de Centuries en 1555. Dans ce cas, l'édition 1557 ne serait pas critiquable du moins sous cet angle car elle ne serait pas responsable des initiatives ultérieures venant bousculer la chronologie.

Mais pourquoi, à ce moment là, la dite édition 1557 comporterait-elle en son sous-titre la formule " : dont il en y a (sic) trois cents qui n'ont jamais esté imprimées", expression figurant sur les éditions de Rouen (Raphaël du Petit Val, Collection Ruzo) et figurant telle quelle avec la faute de français dans l'édition Antoine du Rosne 1557 Budapest mais aussi Utrecht.?

.Il semble bien qu'à partir du moment où l'on lançait l'idée d'une première édition à 4 centuries - l'édition de Rouen de 1588 mentionne en son titre un tel contenu - il fallait bien qu'une édition plus ample se présente comme augmentée. Autrement dit, une telle indication - 300 quatrains de plus - présuppose bel et bien de l'existence d'une précédente édition comportant moins de Centuries.

On a au vrai du mal à comprendre où se placent ces 300 "prophéties" supplémentaires car cela signifierait que la centurie VII devrait comporter 53 quatrains et non point 40 ou 42, si l'on admet que ces 300 quatrains viennent se placet à la suite du 53e quatrain de la IVe Centurie. Pour s'y retrouver, l'on peut soit supposer que la centurie VII avait 53 quatrains, soit que la centurie IV n'allait pas au delà du 40e ou 42e quatrain..

Apparemment, au moment où l'on a mis en place le système à 4 centuries dont la IVe incomplète, l'on devait disposer d'une septième centurie s'arrêtant à un quatrain placé en même position. Nous pencherions donc vers édition perdue ayant comporté une centurie VII à 53 quatrains ayant déterminé une centurie IV comportant ce même nombre de quatrains. Par la suite, la centurie VII aurait été réduite jusqu'à 35 quatrains dans l'édition d'Anvers 1590 pour remonter à 40 quatrains et plus.

Cette solidarité entre la IVe et la VIIe centuries expliquerait l'existence de deux centuries incomplètes, le cas de la VII ayant en quelque sorte déteint sur celui de la IV et non l'inverse.

Mais alors comment se fait-il que les deux éditions Antoine du Rosne 1557 ne comportent pas la mention d'une addition au delà du 53e quatrain de la IVe Centurie alors que celle-ci est attestée dans les éditions parisiennes de la Ligue, trente ans plus tard? Au vrai, cette mention additionnelle ne figure pas davantage dans l'édition St Jaure Anvers 1590 qui offre de singulières similitudes - hormis le titre - avec l'édition conservée à Budapest. La meilleure explication nous semble être que l'idée d'une édition à 4 centuries fit long feu, fut abandonnée sans bien entendu que l'on ait pu supprimer les traces de cette entreprise, d'où le maintien devenu impropre de la mention d'une addition de 300 quatrains et la référence à une édition de 1555 à la fin de la dite édition d'Anvers comme si l'on avait voulu faire croire que dès 1555 avait existé une édition à 7 centuries, sans pour autant supprimer la mention au sous-titre.

Une méthode que nous préconisons pour l'étude de l'histoire des Centuries est de confronter les éditions y compris les plus tardives car celles-ci peuvent correspondre à des états fort antérieurs à leur date d'édition tout comme, inversement, des éditions antidatées relèvent d'éditions bien postérieures et pour cause.

G. Morisse fait état d'archives de librairie mentionnant des "prophéties".

"Qu'en est-il à présent des 25 "Prophéties" envoyées au cours de cette même année 1557 de Lyon vers Rouen en même temps que les almanachs et autres brochures de Nostradamus? Il n'est nullement dit dans l'acte que ces prophéties étaient de Nostradamus (….) ces "prophéties" sont plutôt d'un certain Antoine Couillard qui a également publié en 1556 des Prophéties » (p. 39)

Oui, mais si Couillard a intitulé son ouvrage "Prophéties", c'est probablement en raison d'un autre qui portait le même nom et comme dans son ouvrage il se référe largement à une épître de Notradamus à son fils, l'on peut raisonnablement penser que Nostradamus a du publier quelque chose qui portait ce titre. Mais il est fort improbable que cela comportait les quatrains centuriques, ce qui n'exclue pas qu'il n'y ait eu des quatrains dans les dites Prophéties. D'ailleurs G. Morisse cite sous "Les Quadrains ou Prophéties de Nostradamus signalés dans une bibliographie des années 1580 et dont on voudrait que cela renvoie nécessairement aux Centuries.

Récemment, Patrice Guinard a mis en ligne un document de la Biblioteca Ambrosiana de Milan qui n'avait pas été exhumé bien qu'il ait été signalé par Ruzo puis par R. Benazra sans que ce dernier ait fourni la cote 1il s'agit d'un texte italien intitulé Pronostico a Tacoyno francese fatto per Maestro Michel Nostradamus, Milan, I.. Cicognera.

Or, ce document n'est pas daté. Benazra ne signale pas le lien entre les quatrains italiens et ceux de l'almanach pour 1557, en dépit du fait que le Pronostico comporte la traduction d'une épître à Catherine de Médicis à l'instar de l'almanach. Ce document aurait d'ailleurs du être signalé dans nos Documents Inexploités sur le phénomène Nostradamus, ouvrage consacré à la production de Nostradamus pour 1557, tout comme il aurait du l'être par B. Chevignard dans son édition du Recueil des Présages Prosaïques .

La question que nous poserons est la suivante: se pourrait-il que l'on soit en face de la traduction italienne des Quadrains ou Prophéties? En effet, il s'agit d'une sorte d'horoscope perpétuel", valable d'une année sur l'autre. On nous objectera que l'intérêt d'un tel ouvrage est assez médiocre et pourtant l'édition italienne est là pour témoigner de la viabilité d'un tel produit.

Mais alors pourquoi ces quatrains se retrouvent-ils dans l'almanach de Nostradamus pour 1557? On ne peut exclure que l'idée soit venue à un libraire de recycler les quatrains conçus pour l'an 1557 et d'en faire une sorte de prophétie perpétuelle, en conservant l'épître à la Reine. C'est la traduction italienne de ce sous-produit qui nous serait parvenu sous le titre de Pronostico e Tacoyno Francese, ce qui atteste d'un certain prestige de l'astrologie française de l'époque.. Rappelons que chaque quatrain peut être qualifié de prophétie et donc le pluriel désigne ici l'ensemble des quatrains. L'on comprendrait mieux ainsi le passage du quatrain d'almanach - dit "présage" - au quatrain centurique intemporel ou en tout cas non circonscrit à un moment précis. En bref, ce n'est pas en tant qu'almanach pour une année donnée - comme tendrait à le laisser croire P. Guinard - que celui-ci aurait été traduit en italien. Le "miracle" de cette série de quatrains aurait été justement sa pertinence année après année. D'ailleurs par la suite, les italiens ne s'intéresseront guère aux quatrains des almanachs de Nostradamus, ni de près ni de loin, à la différence des Anglais.

Terminons cette étude par un texte inédit de Daniel Ruzo. Marco Gregorio a retrouvé un texte dactylographie de Daniel Ruzo dans un des livres en sa possession de la collection dispersée de ce grand bibliophile. Il nous a semblé opportun d'en reprendre, en la corrigeant, une traduction anglaise du texte espagnol, sans avoir à la rendre en français :


"This edition (1605) antidated is made with the same type of edition 1568 also antidated and in the same paper and same format. In 1568 editions they made changes in numbers and stamps, they had corrected some errors in order to give the impression that there had been different editions and made an addition of two quatrains against Mazarino in the VII Century. Therefore there are mistakes as Eamine> (II, 96) PG 24 verso that were kept in both.

As 1568 edition is similar to the 1649 and 1611 edition too, so 1605 with the change of frontispiece (we didn’t have discovered logotype from 1611 yet) All these editions correspond to the same forgery made in 1649. If we need more> proof that it is the same fraud with different dates it will suffice to see the folio 63 of all this editions. (...) The 1611 edition as described by Brunet also

contains this fake number 93 in this last but one folio in the second part. Also in all editions that we had commented we can see without number the next folio, the last in the second part. The same

way is to be observed in the Brunet description. The same edition without changes receives two dates1605 and 1611 the same edition also received the dates of 1568 and 1649. Between the first group and the second one, there are important changes in typography but because of the format, the paper, the typography and the same mistakes in great number that are constantly repeated this leads to a sole edition .

The study in the numeration of the folios in the books of 1568, 1605 y 1649 confirms also that they are coming from the same edition. The fraud has been made in order to convey veracity as to a Nostradamus prophecy against Mazarino. One finds also the quatrain "quand le fourchu" at the end of Century X. This fraud appears in the first time under Louis XIII born in 1601, who started to reign in 1617 and from 1624 to 1642 followed Richelieu' s politics. His dead occured in 1643. This fake quatrain announces his main triumphs by his age of 59 years, in 1660. No one thought of Lewis the XIVth that was born only in 1638 and did not reign before 1661"

Ruzo admits that in order to create an impression of chronological difference, certain faults have been corrected. As to the quatrain at the end of the Xth Century, my opinion is that it shows that this quatrain has not been introduced before the birth of Lewis the 14th whose birth had been considerably celebrated . In 1661, Lewis will be 23 years old which is a typical age for prophetical heroes. It actually did not imply that Lewis would reign at this time but that he would become a great general or an Emperor under his father, the King. See the case of Henri III de Valois who became king of Poland before becoming, in 1574, King of France, because of the early death of his brother, Charles IX.

L'intérêt du message post mortem de Ruzo tient à ce qu'il vient ainsi confirmer que les libraires, selon lui, auraient cherché, avec plus ou moins de bonheur, à constituer une pseudo-chronologie, par un processus de déconstruction ou de reconstruction donnant ainsi une impression de progression, d'évolution. Ces libraires seraient ainsi devenus de plus en plus audacieux en remontant toujours plus haut dans le temps, passant ainsi de la thèse posthume à celle d'une parution des Centuries du vivant de l'auteur.

Nous voyons que Daniel Ruzo tenait des positions assez proches des nôtres en ce qui concerne l'existence de contrefaçons et sur la nécessité de dénoncer certaines invraisemblances comme d'annoncer en 1605 un triomphe à Louis XIII, né en 1601, pour 1660 alors que le prophétisme préfère annoncer des succès précoces autour de la vingtaine. Il n'est évidemment pas question ici de savoir si ce quatrain date du temps de Nostradamus mais bien qu'il ne date pas du temps d'Henri IV. Le but de la contrefaçon nostradamique ne se réduit pas à Nostradamus, il vise à renforcer le crédit de l'entreprise centurique de génération en génération et donc le temps des contrefaçons n'est pas révolu et les amateurs en matière de subterfuge sont encore légions, au nom de la raison d'état centurique, sous les masques les plus divers et parfois les plus respectables.

JH  08. 02.

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1 (RCN, p. 17),