EVOLUTION DU STATUT DU QUATRAIN
DANS LES ALMANACHS DE NOSTRADAMUS

 

par Jacques Halbronn

 

                        Il ne faudrait pas penser que la place du quatrain dans l'oeuvre nostradamique n'aurait pas changé au cours des années, ce que pourrait faire croire l'étude du Recueil des Présages Prosaïques , point insuffisamment mis en évidence par B. Chevignard [1] . Le corpus nostradamique constitué par les almanachs et pronostications permet en effet de percevoir des changements significatifs quant au statut du quatrain d'"almanach, lequel sera désigné au XVIIe siècle, sous le nom de "Présage".. Nous examinerons le cas de trois pièces :              

la Pronostication pour 1555 (Collection Ruzo) , l' Almanach pour 1557 (Collection Ruuzo) et l' Almanach pour 1562 (Archives du Royaume, Bruxelles)

                        Dans le premier cas, paru en 1554, le quatrain figure non pas dans une pièces intitulée almanach mais portant le nom de Pronostication.

 
Pronostication pour 1555


Almanach pour 1557

                        Pour chaque mois, l'on nous fournit un quatrain immédiatement suivi d'une brève étude en prose de la situation du dit mois. L'ensemble quatrain ¨ + étude de la Lune en signe et en aspect s'appelle ici Présage. Point important: le calendrier quotidien n'est pas fourni.

                        Dans le deuxième cas, paru en 1556, dont on dispose d'une traduction italienne ( [2] ) conservée à la Bibliothèque Ambrosiana de Milan, l'étude quotidienne est insérée entre le quatrain et l'exposé en prose, ce qui permet au lecteur de disposer, jour après jour, d'une sorte d'horoscope, au sens moderne du mot tel que la Presse le propose. A noter que dans l'édition italienne, la présentation quotidienne diffère de l'édition française en ce que le "calendrier" se réduit à une sorte de formule lapidaire sans aucune mention du signe traversé par la Lune ni du saint du jour. Les positions de la Lune ne sont fournies qu'une fois par semaine, lors de la nouvelle lune, du premier "quart", de la pleine lune et du dernier "quart" (quartier). Le traducteur italien aura donc préféré ne garder dans ce calendrier que les "oracles" du jour sans explication sous-jacente.

                        Ainsi, entre la Pronostication pour 1555 et l'almanach pour 1557, l'on a vu s'intercaler des "oracles" quotidiens qui ont certainement contribué au succès de l'ouvrage.

                        Avec l'almanach pour 1562, une nouvelle étape est franchie, puisque l'almanach est désormais constitué de deux volets, l'un comportant le quatrain et le tableau des positions de la Lune en signe au jour le jour avec les "oracles" correspondants et l'autre comportant le développement en prose chaque fois avec l'appellation de Prédiction, terme ici synonyme de présage, les deux terme d'ailleurs étant interchangeables dans le cadre des almanachs. Une épître sépare les deux volets.

                        Désormais, les termes de "prédiction" et/ou de "présage" semblent bien ne plus inclure le quatrain ou le tableau des oracles quotidiens mais ne concernent que la partie proprement rédactionnelle, placée en seconde partie de l'almanach, d'où probablement la raison de l'expression "Présage Prosaïque" par opposition vraisemblablement à la première partie...                                    Nous disposons d'un manuscrit retranscrit par Henri Douchet, il y a environ un siècle, et dont la Bibliothèque de Lyon La Part Dieu conserve une copie de la dite retranscription imprimée, absente des collections de la BNF. Ce manuscrit ne comporte pas le moindre quatrain et ne concerne que l'épître au pape Pie IV -différente d'ailleurs de celle figurant en tête de l'almanach pour 1562, paru à Paris chez Guillaume le Noir et Iehan Bonfons, - ainsi que le volet "prosaïque".

                        Un tel document manuscrit [3] nous conduit à envisager que Nostradamus ne serait pas l'auteur des quatrains de ses almanachs ou du moins qu'il ne le fut plus au bout de quelque temps. Là encore, le Recueil des Présages Prosaïques risque d'induire en erreur puisque l'on y a réintégré le quatrain en tête de la Prédiction mensuelle, sur le modèle de la Pronostication pour 1555.. Mais une telle présentation masque la disparité du corpus de référence et tend à exagérer l'importance à accorder au quatrain et surtout la part de Nostradamus dans la composition des dits quatrains.

                        On aura voulu, ainsi, très probablement, renforcer ainsi l'image d'un Nostradamus poète, versificateur de façon à crédibiliser la posture d'un Nostradamus auteur de centuries de quatrains à une époque -1589 - où les quatrains étaient le seul élément commenté dans le Janus Gallicus qui paraîtrait dans la foulée.

                        Récapitulons: au départ, le quatrain constitue un "chapeau" en tête d'un présage prosaïque, puis il en est séparé par une étude de jour en jour liée au passage mensuel de la Lune à travers les 12 signes zodiacaux. Enfin, le quatrain n'est plus associé qu'à ce tableau tandis que le présage prosaïque est placée dans un second volet, ce qui rend fort ténu son lien avec le quatrain du mois correspondant.

                        Cela dit, nous n'excluons nullement que le quatrain des almanachs soit inspiré du présage du mois qu'il est censé qualifier. Nous pensons que dans bien des cas, il est constitué de mots figurant dans le dit présage et que c'est dans le présage en prose qu'il convient prioritairement de chercher la source du quatrain. Pour notre part, un tel travail compilatoire ne fut pas réalisé par Nostradamus lui-même, ce qui achève de briser l'image d'un Nostradamus auteur d'une "poésie oraculaire", selon le titre de la thèse de la chercheuse suédoise Anna Carlstedt, ce qui n'enlève rien à son travail dès lors que l'on évacue les considérations biographiques et que l'on s'en tient à la seule étude des quatrain, sans référence à tel ou tel auteur présumé.

                        A contrario, la Pronostication nostradamique va, quant à elle, ne plus entretenir la moindre promiscuité avec les quatrains, au delà de celle composée pour 1555, ce qu'attestent les Pronostications pour 1557 et 1558, ce qu'attestent les fac similis reproduits par B. Chevignard, dont on peut regretter qu'il n'ait pas intégré à la place de l'une de ces deux Pronostications, le fac simile d'au moins un almanach comme celui de 1557 ou de 1562, ce qui trahit une certaine insuffisance de sa documentation pour appréhender le Recueil des Présages Prosaïques.. En revanche, Chevignard nous fournit de surcroît le fac simile des Significations de l'Eclipse de 1559. Bref, Chevignard ne fournit dans ses annexes aucune pièce à quatrains, ce qui d'ailleurs serait en quelque justifié par le fait que ces quatrains ne sont pas qu'un élément assez second de la production de l'oeuvre de Michel Nostradamus, si tant est que ce fût la position affichée par le chercheur dijonnais.

            Autre évolution significative, celle qui introduit le quatrain sur la page de titre de l'almanach. Ce n’était pas le cas pour l'almanach pour 1557, cela ne le sera toujours pas pour l'almanach pour 1560 (Collection Ruzo) mais il semble que l'almanach pour 1559 ait déjà comporté son quatrain annuel en page de titre, si l'on s'appuie sur son édition anglaise, seule conservée. A partir de l'almanach pour 1561 (Bibliothèque Sainte Geneviève) , un tel quatrain figurera bien au titre tout comme pour 1562 et 1563 (Bibl. P. Arbaud, Aix en Provence, retranscription H. Douchet, début XXe siècle).. Cela ne sera en revanche plus le cas pour les almanachs pour 1565 (Bib. Pérouse), 1566 (Osler Library, Montréal, Québec) et 1567, dont on a conservé une édition italienne (Bib.. Cracovie)., une retranscription -introuvable ayant été publiée par H Douchet.. Il semble donc qu'il y ait une période de quelques années qui ait privilégié le quatrain de par sa présence au titre mais cette période fut relativement brève, environ durant cinq ans. Dans la ¨Pronostication pour 1555, point de quatrain au titre alors que celle-ci comporte 13 quatrains et pas davantage dans le cas de l'almanach pour 1557 en dépit de tous ses quatrains. Or ces années 1555 et 1557 sont celles qui sont supposées avoir été le théâtre des premières éditions centuriques. Si les quatrains, quel qu'en soit l'auteur, connurent une apogée, cela semble bien se situer au plus tôt à la fin des années 1550.

Almanachs pour 1559 (anglais) avec quatrain au titre, pour 1560 sans quatrain au titre, 1562, avec quatrain au titre

 
1565 (avec quatrain) , 1567 (sans quatrain au titre) plus Pronostication pour 1557 sans quatrain à la différence de la pronostication pour 1555.

            On notera la présence d'un quatrain sur la page de titre de la Prognostication et amples Prédictions pour 1567 par Mi. de Nostradamus (sic, Paris, Guillaume de Nyverd, dont existe deux éditions différemment dédicacées (Collection Ruzo et Bib. Wolfenbütel), ce qui témoigne d'une certaine vogue du quatrain dans cette mouvance néonostradamique dans laquelle les faiseurs de Centuries puiseront largement, encore que le quatrain en question n'ait pas été récupéré, ce qui montre bien que les quatrains néonostradamiques ne dépendaient pas du corpus centurique et pour cause, celui-ci étant plus tardif.

 

JH

28. 04 07



[1] ( Présages de Nostradamus, Paris, Seuil, 1999

 

[2]   RCN, p. 17

[3] (cf RCN,  pp. 52 - 54


 
Web www.grande-conjonction.org

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