LA COLLECTION NOSTRADAMIQUE RUZO

 

par Jacques Halbronn

 

            En cette fin Avril 2007 a lieu à New York la plus importante vente de nostradamica jamais tenu depuis les années Trente du siècle dernier, avec la vente de la collection de l'Abbé Rigaux [1] .

            Il y a 25 ans paraissait la traduction française d'un ouvrage d'abord paru en langue espagnole [2] sous le titre Le Testament de Nostradamus. En 1985, nous avions rencontré Daniel Ruzo à Salon de Provence puis à Paris et il nous avait dédicacé son livre.

            Ce qui caractérise ce que nous appellerons le phénomène Ruzo - comme il y a, sur un autre plan, un phénomène Nostradamus- tient au fait qu'à la différences des ouvrages conservés dans les bibliothèques publiques, la collection Ruzo est restée très largement inaccessible et ce jusques à présent. D'ailleurs, l'on ignore pour l'heure ce que vont devenir les pièces de cette collection mais au moins l'on a copie de nombre de pages de titre, ce qui est déjà fort précieux au niveau de l'approche iconographique qui nous paraît une méthodologie essentielle de la recherche nostradamologique par delà la question du contenu, laquelle est généralement privilégiée par la plupart de ceux qui se consacrent à ce domaine.

            Nous avions déjà connaissance de certains joyaux de la Collection Ruzo avec les Présages Merveilleux pour 1557 - dont deux pages avaient été reproduites dans le Testament de Nostradamus - dont la "vraie" Epître à Henri II - et l'Almanach pour la même année [3] - il est vrai conservé à Milan [4] dans sa traduction italienne - et nous disposions de quelques pages de titre: celles de la Pronostication pour 1555 ainsi que des deux éditions du libraire rouennais Raphaël du Petit Val, reproduites notamment en tête du Répertoire Chronologique Nostradamique (RCN) de R. Benazra- Ed. de la Grande Conjonction, 1990, Paris.

Patrice Guinard a pu obtenir communication de la part des organisateurs de la vente copie du contenu de la Pronostication pour 1555 [5] . On observe que le mot "Présage" est utilisé au niveau mensuel . Mais contrairement à ce qu'il affirme, le terme ne désigne pas le seul quatrain mensuel mais bien aussi - sinon surtout - le propos en prose qui suit le quatrain, même si le quatrain est placé en tête de chaque développement. Il semble bien que la Pronostication pour 1555 nous montre que la place du quatrain au sein des publications annuelles a évolué. Le quatrain ne sera associé au calendrier que dans un deuxième temps - c'est déjà le cas de l'almanach pour 1557. En vérité, cette évolution n'avait rien d'inévitable dans la mesure où le quatrain se trouvera donc par la suite dissocié du présage en prose figurant en un autre endroit. Il semble donc que le terme "présage" qui sera utilisé au XVIIe siècle pour désigner les quatrains des almanachs ait précisément été choisi sur la base de la Pronostication pour 1555, laquelle figurait en premier dans le Recueil des présages prosaïques généralisant ainsi la présentation de la dite Pronostication à celle de l'ensemble des almanachs tels qu'ils apparaissent dans le manuscrit. Changement donc de statut du quatrain au sein de l'oeuvre nostradamique à partir de l'almanach pour 1557 qu'il ne faut pas nécessairement interpréter comme une promotion, dans la mesure où sa place au sein du calendrier et non plus avec les Présages en prose le déconnecte de son support, ce qui pose d'ailleurs la question de l'interrelation entre texte en prose et quatrain, laquelle était clairement posée dans la Pronostication pour 1555, le seul document à nous être parvenue de l'activité de Nostradamus au cours de la première moitié de la décennie.

Un autre enseignement de la Pronostication pour 1555 est une vignette placée à la fin de l'ouvrage et représentant les luminaires et les cinq planètes, sous la forme de cinq étoiles accompagnées de leurs glyphes respectifs. Or, dans les vignettes censées représenter Nostradamus, y compris au titre de la dite Pronostication pour 1555, les étoiles figurent mais sans les glyphes correspondants. Dans les publications des années suivantes, on trouvera la même vignette au titre mais sans la vignette complémentaire présente à la fin de la Pronostication pour 1555 et qui en fournissait en quelque sorte la clef.

P. Guinard note à juste titre qu'il existe des variantes quant à la vignette, notamment dans certains cas le "logo" M. de Nostredame, figurant en bas à gauche, comporte un M. suivi d'un point et dans d'autres cas, le M est sans point. La forme la plus correcte semble être celle où le M. (pour Maistre) est suivi d'un point, marquant l'abréviation. L'on observe que la dite vignette figure en tête des Pronostications en 1555, 1557, 1558, 1560 et 1562, ce qui montre la persistance du même modèle sur une certaine durée et ce tant chez Brotot et Volant à Lyon que chez Kerver et Guillaume Le Noir, à Paris. Les quelques variantes à propos de cette vignette, certainement inspirée comme nous l'avons indiqué à diverses reprises de l'iconographie du Kalendrier des Bergers ou d'ouvrages ayant emprunté à celui-ci, sont, à vrai dire, bien peu de choses en comparaison de l'autre type de vignette 'sans la frise zodiacale" que l'on trouve dans les contrefaçons des années 1560 de Barbe Regnault et de Thibaut Bessault lesquelles inspireront malencontreusement les contrefaçons des années 1580 notamment en ce qui concerne les éditions centuriques ainsi que les publications de Iean Maria et Marc Coloni.

            Le dessin, figurant dans la Pronostication pour 1555, représentant les luminaires et les cinq planètes se retrouve dans le motif qui apparaît, par la fenêtre, dans un coin de la vignette censée représenter Nostradamus. Mais certaines vignettes comportent, par erreur, six et non point cinq planètes, représentées sous la forme de cinq "étoiles". On ne peut donc parler d'une simple "addition" d'une étoile mais bien d'une initiative trahissant une connaissance incertaine de l'astronomie et par voie de conséquence, ici, de l'astrologie.

            La série à six planètes correspond à la production des faux almanachs Barbe Regnault. Thibaut Bessault, laquelle comporte sous le fauteuil une croix de Lorraine [6] ce qui n'est probablement sans rapport avec les intérêts de la maison de Guise.

            En revanche, cette même vignette, qui inverse la position des luminaires par rapport à la vignette des Pronostications, quand elle est placée en tête des éditions Macé Bonhomme 1555 et Antoine du Rosne 1557 ou au titre de la Paraphrase de Galien par Nostradamus, chez ce même libraire ( 1557 et 1558) ne comporte plus que cinq planètes, comme si, entre temps, l'on avait corrigé une telle erreur. On notera que les almanachs pour 1565 et 1567 comportent un personnage, en scène d’extérieur, cette fois, et contemplant un ciel comportant bien plus de cinq planètes comme si l’on avait oublié que sur le dessin d’origine il s’agissait de planètes et non d’étoiles. Une telle évolution est confirmée au début du XVIIe siècle dans la vignette de la Grande Prophétie et Prononstication (sic) des Laboureurs pour les             ans 1615, 16. 17. 18 & 19 avec une Prononstication perpétuelle par M. I. Hilmenius, Troyes, Pierre Chevillot où figurent entre les deux luminaires toute une pluie d’étoiles.

            A noter encore un autre cas, figurant chez Coloni (1582) , Pierre Mesnier (1589 et édition non datée) et dans l'édition anglaise de l'almanach pour 1563 : la position des luminaires et le nombre de planètes est identique à celle des vignettes de Pronostications mais il n'y a pas de frise zodiacale et le personnage campé y adopte une gestuelle différente et sans croix de Lorraine. Il convient de considérer cette vignette comme appartenant à une autre série que celle de Barbe Regnault, plus fidèle, en plus d'un point, au modèle des Pronostications.

                        Tout se passe comme si dans les années 1580, par un étrange concours de circonstance, les faussaires avaient reproduit les deux vignettes dérivées et jamais la vignette matricielle, Pierre Mesnier adoptant celle qui nous est conservée par l'almanach pour 1563 - mais qui a du exister préalablement en France - et la Veuve Nicolas Roffet celle de la série Barbe Regnault. C'est à partir des publications de cette dernière que l'on aurait constitué les contrefaçons Macé Bonhomme 1555, Antoine du Rosne 1557 et Galien, non sans toutefois rétablir le "bon" nombre de planète ni garder la croix de Lorraine.

                        La thèse inverse de la nôtre, soutenue notamment par P. Guinard, voudrait que la série Barbe Regnault ait été inspirée de Macé Bonhomme 1555 et par la série Antoine du Rosne et que par la suite sous la Ligue, la veuve Nicolas Roffet aurait repris la vignette Barbe Regnault, en en conservant même la croix de Lorraine.

                        Si l'on suit un tel raisonnement, la Veuve Roffet n'aurait donc pu s'inspirer des vignettes Macé Bonhomme-Du Rosne puisque sa vignette,, comporte la croix de Lorraine et vraisemblablement, bien que cette partie soit coupée dans le seul exemplaire dont nous disposions, conservé à la British Library, un nombre erroné de planètes, vue la superposition de la partie conservée avec les autres vignettes de la série Regnault. Ce ne peut non plus un être un apport original de la dite Veuve puisque ces particularités sont déjà attestées dans la série Regnault-Besssault laquelle ne comporte pas d'édition des Centuries, et pour cause, étant donné que celles-ci n'étaient selon nous point parues lors de sa publication au cours des années 1560 ( 1561, 1562-1563). Notons à quel point la recherche nostradamologique est à la merci de la non-conservation d'une pièce : une vignette en partie tronquée, conservée à Londres constitue une pièce à conviction majeure dans le dossier d'une chronologie critique des éditions centuriques. Sans cette édition datée de 1588, l'on aurait pu douter qu'une telle vignette ait existé dans les éditions centuriques de la ligue. Pierre Ménier, pour sa part, a utilisé une vignette attestée en deux éditions mais aussi chez Marc Coloni mais une telle vignette, du fait qu'elle diffère sensiblement et de la vignette des Pronostications et de celle des prétendues premières éditions des Centuries, dans les années 1550, n'aurait pas suffi à fournir le chaînon manquant entre les dites prétendues éditions et les faux almanachs Regnault des années 1560. Le lien entre les années 1580 et les années 1560 est mis en évidence par le sous-titre des éditions centuriques parisiennes: "reveues & additionnées par l'autheur, pour l'an mil cinq cens soicante & un de trente-neuf articles à la dernière centurie". Il ne semble pas que les divers libraires parisiens qui se référaient ainsi à cette décennie aient été conscients qu'ils exploitaient un fonds d'almanachs et de pronostications qui échappaient au contrôle de Michel de Nostredame. Tout se passe au fond comme si entre les années 1550 et 1560, la production nostradamique avait changé de vignette- d'où l'abandon de la vignette des années 1550 après l'édition lyonnaise 1562 de la Pronostication (Collection Ruzo).

L'erreur des faussaires aura consisté à reporter aux années 1550 une vignette qui n'apparaît, chez des libraires parisiens qu'au début des années 1560, comme l'atteste la Collection Ruzo. Décalage certes de quelques années seulement mais qui n'en est pas moins anachronique. Insistons enfin sur cette filière parisienne entre Barbe Regnault et Thibaut Bessault, dans les années 1560 et Charles Roger, Pierre Mesnier et la Veuve Nicolas Roffet dans les années 1580 qui offre un parallèle avec une filière lyonnaise restant largement, tout au long de cette même période et au delà, au sein de la même famille, celle des Rigauds, lesquels pourraient d'ailleurs être responsables des éditions centuriques lyonnaises (Macé Bonhomme et Antoine du Rosne) antidatées aux années 1550. Qu'il y ait eu transmission de matériel et de matériau d'une génération à l'autre, au sein du milieu des libraires, ne saurait nous étonner outre mesure et l'on ne devrait donc pas s'extasier sur quelques signes ostensibles d'authenticité, comme la reproduction - du fait d'une certaine conservation - de lettrines et de bandeaux d'époque...

             Cependant, on le soulignera, toute cette activité de contrefaçon, ou en tout cas de "restauration" plus ou moins complaisante du passé - ne va pas sans quelque invraisemblance au niveau chronologique qui fragilise sensiblement un tel édifice visant à remanier la "vie de Nostradamus". Ce qui n'aura pas empêché une telle opération de résister jusqu'à nos jours à la critique nostradamique, jusqu'à ce que la très récente exhumation, en quelque sorte de la collection Ruzo, non pas tant en ce qui concerne les éditions centuriques pour lesquelles son apport est à peu près nul mais en ce qui touche à la production - au cours des années 1560- 1570- des publications annuelles, tant nostradamiques que pseudo ou néo-nostradamiques - vienne apporter -du moins à nos yeux- le coup de grâce, du fait de la reconstitution de l'environnement iconographique et de son évolution. Il nous faut souligner à quel point l'apport de la Collection Ruzo - insuffisamment exploitée, il faut bien l'avouer, par Daniel Ruzo lui-même - nous aura permis de prendre toute la mesure - en atteignant une certaine masse critique - d'un passage de relais entre Lyon et Paris, sur le marché nostradamique - notons que Lyon sera absent de la production d'éditions centuriques à la fin des années 1580, laissant le terrain à Paris, Rouen, Cahors et Anvers avant de le réinvestir dans les années 1590 - nous faisant renoncer à la thèse que nous avions précédemment défendue, du fait de la relative rareté de certaines pièces, d'une production de faux almanachs antidatés.

            D'un point de vue épistémologique, nous insisterons sur l'importance qu'il y a à ne pas écraser la chronologie en assimilant une décennie avec la suivante : les années 1550 ne sont pas les années 1560, les années 1580 ne sont pas les années 1590 et nous dirons même que la première moitié des années 1580 n'est pas la seconde moitié des dites années.... C'est en négligeant ce point que, précisément, les faussaires - et dans une certaine mesure les nostradamologues - auront, à la fin du compte, failli.

                      

            Si les derniers textes de P. Guinard parus dans sa série du Corpus Nostradamus revêtent un certain intérêt, notamment au niveau iconographique [7] , l’on est quand même très surpris de ne pas voir l'auteur citer les travaux qui ont précédé les siens dont visiblement il s'est inspiré et dans lesquels il a puisé ; nous voulons notamment parler de notre propre collection (Bibliotheca Astrologica) et plus spécifiquement de diverses études qui en émanent que nous avons publiées sur Internet [8] , notamment entre 2004 et 2006.

En revanche, P. Guinard sans citer notre nom se permet des attaques à notre encontre sans pour autant jamais citer nos travaux mis en ligne depuis la parution en 2002 de nos Documents Inexploités sur le phénomène Nostradamus :

"Ces signes évidents de falsification montrent que les contrefaçons n'ont pas pour priorité d'imiter les originaux et de se faire passer pour eux, contrairement à ce que soutient certain spécialiste auto-proclamé du plagiat et de l'édition antidatée, mais au contraire de se démarquer et de s'affirmer en tant qu'édition concurrente. Il n'est pas de contrefaçon qui résiste longtemps à l'expertise, et les contrefacteurs signent leurs ouvrages, les marquent, et occupent par ce faire le marché qui est le leur : le plus souvent celui du commerce et de la parodie. Faute de comprendre ces logiques de la contrefaçon, on risque de s'aventurer sur la voie de thèses indéfendables, si tant est que le ou les auteurs de ces thèses ne deviennent pas la proie consentante de leur propre canular, au départ échafaudé pour des milieux de recherche dans lesquels règne sur ces questions une arrogance souvent égale à leur ignorance. La multiplicité des faux, tous signés d'une manière ou d'une autre, sert finalement la connaissance des originaux et informe sur l'existence et le contenu d'ouvrages et d'éditions perdues [9]  ».

            Ce que semble, en tout cas, oublier P. Guinard, c'est que ce sont justement ces publications annuelles contrefaites qui ont induit en erreur dans les années 1580 les libraires qui voulurent produire les éditions centuriques datées des années 1555 et 1557 en en adoptant les vignettes sans s'apercevoir que celles-ci différaient de celles des publications authentiques.

            Que nous réserve, par ailleurs, la connaissance d'autres pages de titre de la Collection Ruzo, reproduites dans le catalogue Swann et plus largement sur le site de Mario Gregorio [10] ?

            Si l'on suit l'ordre des planches du catalogue de vente Swann [11] ), l'on découvre pour la première fois la page de titre d'une Pronostication Nouvelle pour l'an mil cinq cens soixante-deux composée par maistre Michel Nostradamus, Docteur en médecine, de Salon de Craux en Provence, A Lyon, Antoine Volant & Pierre Brotot. (planche 18), ouvrage signalé dans le RCN, pp. 50-51 comme étant non pas de Pierre mais de Jean Brotot. On n'avait pu étudier jusques à présent qu'une contrefaçon, La Pronostication Nouvelle pour l'an mil cinq cens soixante deux. Composée par Maistre Michel Nostradamus Docteur en Médecine de Salon de Craux en Provence, A Paris, pour la veuve Barbe Regnault [12] .

Ce qui nous intéresse, c'est que ces deux pronostications pour 1562 ne comportent pas la même vignette. L'édition de Lyon comporte une vignette conforme à celle des Pronostications pour 1555 1557 et 1558, ainsi que des Significations de l'Eclipse de 1559; celle de Paris une vignette identique aux éditions centuriques de Macé Bonhomme (1555) et Antoine du Rosne (1557) et qui se retrouve aussi sur l'almanach pour 1561 et pour 1563, tous deux parus à Paris, chez Barbe Regnault (Collection, Ruzo et Bib. Mun. Lille) mais aussi chez la veuve N. Buffet pour l'an 1561 (Collection Ruzo). A noter l'utilisation d'une vignette de pronostication pour un almanach. Il semble bien que ce soit dans ces années 1560-1563 que la production de faux almanachs et/ou pronostications de Nostradamus se soit développée, conduisant à l'apparition d'une vignette concurrente de celle adoptée par Nostradamus ou ses libraires pour ses Pronostications. Or, c'est cette même vignette des faux almanachs qui figure sur les éditions centuriques 1555 et 1557, vignette au demeurant adoptée en 1588 par la veuve Nicolas Roffet pour une édition des Prophéties, ceci expliquant très probablement cela.

            Usage en effet atypique quand on sait à quel point les almanachs de Nostradamus sont dépouillés de toute vignette comme le confirme une pièce "inédite" de la Collection Ruzo, à savoir l'Almanach pour l'an 1560, Paris, Guillaume Le Noir (planche 12), lequel ne comporte pour tout ornement que l'enseigne du libraire, représentant un noir, jeu de mot sur le nom du dit libraire. Dans les années qui suivront (almanachs pour 1561, pour 1562, pour 1563), un quatrain fera son apparition sur la page de titre. Ainsi, avons-nous la preuve que jusqu'en 1560, les almanachs de Nostradamus n'affichaient point d'almanach, ce qui est l'indication de ce que le quatrain n'était pas alors un élément déterminant et ce durant la période supposée marquante de la diffusion des quatrains centuriques, à savoir les années 1550, avec à la clef le voyage à la Cour de l'astrologue aux quatrains merveilleux...L"on voit que l'absence de vignette ou de quatrain peut se révéler aussi instructive que leur présence...

            On notera cependant que la version en langue anglaise de l'almanach pour 1559, dont l'original français n'est pas conservé, comporte bel et bien un quatrain en page de titre: An almanacke for the yeare of oure Lord God 1559 composed by Mayster Mychael Nostradamus, Doctour of Phisike. Four lines upon all the yeare etc

            Comment expliquer - à moins que l'almanach anglais ne soit la traduction d'une contrefaçon française plus tardive- que l'almanach pour l'année suivante 1560 de la Collection Ruzo ne comporte pas de quatrain au titre? L'almanach pour 1557 n'en comporte pas. On ne connaît pas la page de titre de l'almanach pour 1558. Il est possible que l'almanach pour 1560, Paris, Guillaume Le Noir, ait suspendu la présence d'un quatrain au titre puis l'ait adopté pour 1561 et 1562. Elle est également attestée sur l'almanach pour 1563, Avignon, Pierre Roux. Signalons d'ailleurs que cette pratique ne se poursuivra pas pour les almanachs concernant 1565, 1566 et 1567, tous trois porteurs en revanche de vignettes. Rappelons enfin qu'en 1560 une ordonnance, prise lors des Etats Généraux d'Orléans s'en prend aux almanachs et entend régir leur circulation, ce qui pourrait avoir déterminé une nouvelle politique de communication favorisant la mise en avant du quatrain comme figure de proue de l'almanach des années 1561-1563. Le quatrain en page de titre sera adopté par la mouvance néonostradamique comme c'est le cas pour la Prognostication er amples Prédictions de l'an (...) mil cinq cens soixante-sept par Mi. de Nostradamus, Paris, Guillaume de Nyverd dont on connaît deux éditions diversement dédiées quatrain au demeurant non centurique.(Collection Ruzo et Wolfenbüttel (Allemagne). Le quatrain dans ce cas échappe au cadre de l'almanach tout comme la vignette, en d'autres occurrences, échappe au cadre de la Pronostication : c'est le mélange et la confusion des genres.

            Une autre pièce de la dite Collection (n° 36) qui retient notre attention s'intitule Les Centuries et Merveilleuses Prédictions de M. Michel Nostradamus contenant sept Centuries dont il en y a (sic) trois cents qui n'ont encores iamais esté imprimées, A Rouen, Pierre Valentin, sans date.

            Titre remarquable en ce qu'il comporte la mention "sept centuries" qui ne figure au titre d'aucune édition connue. Titre plus complet que celui des autres éditions dont les titres seraient alors tronquées ou au contraire addition ultérieure?

            Rappelons que les éditions Antoine du Rosne comportent le titre suivant, avec la même incorrection "il en y a " au lieu d'"il y en a" comme cela sera corrigé dans les autres éditions portant elles le titre "Prophéties" (cf Paris, 1588 et 1589, Cahors, Jacques Rousseau, 1590, Benoist Rigaud, 1568) , faute qui figure également chez un autre libraire de Rouen, Raphaël du Petit Val, en 1589 et dans celle d'Anvers 1590 (Bib. Arsenal) . Dans toutes les autres occurrences de cette série "il en y a", il est écrit:

"Les Grandes et Merveilleuses Prédictions de M. Michel Nostradamus dont il en y a trois cens qui n'ont encores iamais esté imprimées" (Rouen, Anvers)

ou bien Les Prophéties de M. Michel Nostradamus dont il en y a trois cens qui n'ont encores iamais esté imprimées" (Antoine du Rosne)

            La pièce non datée de la collection Ruzo comporte en outre un titre principal offrant une variante:

"Les Centuries et Merveilleuses Prédictions" au lieu de "Les Grandes et Merveilleuses Prédictions".

            Quant à son contenu, l'éditeur américain du catalogue Swann de la collection Ruzo, Tobias Abeloff [13] , note que la septième centurie de l'édition Valentin ne comporte 32 quatrains. Rappelons que l'édition d'Anvers en a seulement 35 si l'on compare aux deux éditions Antoine du Rosne (Bib. Budapest et Utrecht) respectivement à 40 et 42 quatrains.

             Plusieurs questions se posent, on s'en doute, à propos des cinq pièces de cette série "il en y a".

            En ce qui concerne le titre principal, l'on a d'une part le titre "Merveilleuses Prédictions" - si l'on fait abstraction du début du titre et "Prophéties", de l'autre. Quel est le titre le plus ancien, le plus authentique? .Et par ailleurs est-ce que, au début du titre du premier groupe, "Centuries " est une corruption de "Grandes" ou bien est-ce l'inverse? On serait enclin à trouver assez redondant la forme "Grandes et Merveilleuses Prédictions " et plus consistante la forme "Centuries et Merveilleuses Prédictions" et ce d'autant que cela indiquerait qu'au départ, on aurait eu des "Centuries" (de prophéties en quatrains) suivies de "Prédictions" qui pourraient en avoir été le commentaire, l'interprétation. Ce qui va dans ce sens est la présence redoublée du mot "Centuries" dans l'édition Valentin face aux autres pièces d'où le mot Centuries est totalement absent au titre.

            Rappelons que pour nous le titre est souvent décalé par rapport au contenu de l'ouvrage auquel il est assigné et renvoie à un état plus ancien du dit contenu. Nous pensons donc que le titre de l'édition Valentin, quelle que soit sa date de parution réelle, nous renseigne sur une formulation plus ancienne - à situer au milieu des années 1580 - qui aura survécu.

            Le passage au titre "Prophéties", attesté dans les éditions parisiennes de 1588-1589 indiquerait dès lors la disparition du commentaire et le seul maintien de "Centuries de prophéties."

            Si l'on en revient à notre observation initiale à savoir la mention de "700" au sous-titre dans la seule édition Valentin, s'agit-il là encore d'un ajout ou bien est-ce un élément qui aura été expurgé mais que l'on ne trouve même pas au titre des éditions Antoine Du Rosne 1557 de la même série "en y a" pourtant pourvues d'une septième centurie.

             Qu'est-ce qui expliquerait au demeurant un tel ajout ou au contraire une telle soustraction au titre? Revenons sur le titre de l'édition Valentin : Les Centuries et Merveilleuses Prédictions de M. Michel Nostradamus contenant sept Centuries dont il en y a (sic) trois cents qui n'ont encores iamais esté imprimées      

             Il semble logique que "'trois cens" fasse pendant à "sept cents". Notons que les éditions parisiennes qui ne comportent pas "en y a" ont aussi cette forme abrégée sans référence à un ensemble de 700 Centuries.

            Comme on l'a noté plus haut, il nous semble que le titre principal de Valentin est en accord avec le sous-titre : on nous parle de Centuries dans un cas et on reprend le terme dans la suite. Double présence du mot Centuries au titre de l'édition Valentin alors que le mot n'est pas proposé dans les autres éditions du corpus "en y a" et plus largement dans les éditions "en y a",du moins en leur titre car le corps de l'ouvrage comporte bien en tête de chaque série de quatrains le mot "Centuries". Puisque le terme figure tant de fois à l'intérieur de l'ouvrage, pourquoi en est-il absent - à l'exception de l'édition Valentin, en couverture?

                        Cette absence du mot "Centuries" se maintiendra, à notre connaissance; jusqu'en 1649. C'est justement à Rouen que paraissent alors chez trois libraires de la ville, Jacques Cailloué, Jean Viret et Jacques Besogne, Les Vrayes Centuries de Me Michel Nostradamus sans d'ailleurs le sous titre "dont il y a etc"... [14] qui devient l'année suivante, à Leyde, Les Vrayes Centuries et Prophéties [15] , titre qui sera aussi dans les années 1660 celui des éditions d'Amsterdam, mais il s'agit là désormais d'éditions à dix centuries et comportant les deux épîtres à César et à Henri II - sans compter l'Epître de 1605 à Henri IV introduisant les sixains - et non plus la seule épitre au fils de Nostradamus comme pour la série jusque là abordée.(sur le passage d'un à deux volets, voir notre étude sur les éditions Antoine du Rosne, in Estudes Nostradamiennes, site grande-conjonction.org). Notons cependant que dès 1620, l'on trouve un Petit Discours ou Commentaire sur les Centuries de Maistre Michel Nostradamus, imprimées en l'année 1555, sans date [16] .

En outre, le terme "Centuries" figure en tête du second volet :"Les Prophéties de M. Michel Nostradamus. Centuries VIII, IX, X. qui n'ont iamais esté imprimées" (Benoist Rigaud, 1568, Cahors, Jacques Rousseau etc ). Or, ce second volet restitue un état antérieur, si l'on admet qu'il exista bel et bien en 1585 un ensemble à dix centuries, succinctement mais dûment décrit par Antoine du Verdier dans sa Bibliothèque parue à Lyon en cette année 1585.. Ajoutons - last but not least - l'édition parue en 1588 à Rouen chez Raphaël du Petit Val des Grandes et Merveilleuses Prédictions de M. Michel Nostradamus, divisées en quarte (sic) Centuries. Encore une erreur au titre avec quarte au lieu de quatre. Et l'on notera que l'édition Macé Bonhomme 1555 - dont le titre se limite à Les Prophéties de M. Michel Nostradamus - pourtant à 4 centuries, ne comporte pas cette mention en son titre Or, cette édition de 1588 fait également partie de la Collection Ruzo [17] bien qu'absente, nous est-il apparu, du catalogue Swann lequel ne se veut d'ailleurs pas exhaustif : "from the Collection of the late Daniel Ruzo"..

                        Tout se passerait donc comme si la réémergence du second volet et de l'Epître à Henri II aurait réintroduit le terme Centuries, ce qui nous conduit à penser que le terme avait du initialement figurer au titre du premier volet ou plus vraisemblablement au titre général d'un ensemble d'un seul tenant et que l'édition Valentin est seule à nous restituer.

                        Bien entendu si l'on soustrait 300 de 700 on en arrive à 400. Mais une anomalie nous frappe alors: on nous parle de sept centuries dont il y aurait 300 qui n'auraient pas été imprimées. Il ne s'agit évidemment pas de 300 centuries. Ce nombre ne peut renvoyer qu'à des quatrains ou en tout cas à des "prédictions".... Mais le nombre 300 évoque aussi, ipso facto, des centuries. En supprimant le mot Centuries, une telle aporie n'existe plus. Il y a là comme un télescopage dans l'édition Valentin entre l'approche par centuries et celle par quatrains. En fait, il conviendrait de comprendre non pas "trois cens" mais "trois centuries"....Il s'agirait alors d'une abréviation, ce qui se confirme par la présence en toutes lettres du mot Centuries au second volet de toutes les éditions connues. Dès lors, le titre de l'édition Pierre Valentin ne comporterait pas moins de trois mentions du mot Centuries! Mais, dans ce cas, les autres éditions du groupe "en y a " et "y en a" comporteraient ainsi en abrégé le mot Centuries, au moins en une occasion, ultime, et ce en dépit de l'absence du dit mot dans le début et au milieu du titre. On aurait pu d'ailleurs avoir "dont il en y a trois", au lieu de " dont il en y a trois cens". Reconnaissons que le titre "Valentin" est pauvrement écrit en français, puisque outre la forme imparfaite "en y a ", on aurait cette mention superfétatoire et en outre abrégée "trois cens". De là à penser que les rédacteurs du titre- à distinguer tout à fait du contenu - n'étaient guère familiers avec la langue française, il n'y a qu'un pas que nous serions tentés de franchir en ces temps où la Ligue était fortement sous influence espagnole et peut-être plus encore, au niveau linguistique, flamande, de par les Pays Bas Espagnols et notamment Anvers, ville d'expression flamande, où paraît une édition de l'ensemble ici examiné, en 1590. En quelques mots "dont il en y a trois cens", l'on observe une assez étonnante accumulation de maladresses et de lourdeurs : inversion de "il y en a " en "il en y a", répétition rendue inutile par le relatif "dont" et abréviation peu usitée pour le moins du mot Centuries en "Cens". Mais ce "dont" - qui signifie que l'on extrait un élément d'un ensemble plus vaste et qui esr souvent un substitut de "d'où" ("dont" a pour étymologie le latin unde)- laisse bien entendre que le mot Centuries est censé avoir précédé ce pronom relatif .... Un tel sous-titre bien alambiqué, on l'a dit, sera totalement évacué des éditions du XVIIe siècle de la série "Vrayes Centuries et Prophéties". L'on en conclura au caractère suspect de toutes les éditions ne comportant pas le mot Centuries avant le "dont".

            Tel est selon nous le principal apport de l"exhumation - du coming out - de la Collection Ruzo. L'absence de certaines pages de titre aura, selon nous, retardé l'essor de la critique nostradamologique et ce d'autant que Daniel Ruzo, sauf le respect qu'on lui doit, ne semble pas avoir été en mesure d' extraire toute la substantifique moelle de sa précieuse bibliothèque, et notamment, peut-être en raison d'une connaissance moyenne de la langue française. C'est dire que cette recherche si elle ne se réduit certes pas à l'émergence de nouvelles pièces reste tributaire des inventaires et des recensions qui sont faites du corpus Nostradamus.

            Certes, le contenu des ouvrages de la Collection Ruzo ne nous est pas pour autant accessible, nous n'avons abordé ici que la question des pages de titre. Il est clair que l'examen du contenu se révélerait utile et il est à souhaiter que l'on puisse y accéder d'une façon ou d'une autre, notamment en obtenant des divers acheteurs- la vente ayant eu lieu le 23 avril 2007 - qu'ils diffusent sur Internet leurs documents respectifs [18] .     

                       

JH

21. 04. 07


[1] cf  Nostradamus. 16th-118th Century Books from the collection of the late Daniel Ruzo,  New  York, Swann, April 23, 2007

[2] El testamento autentico de Nostradamus, 1975

[3] cf titre et épître à Catherine de Médicis,  reproduits dans  nos Documents Inexploités sur le phénoméne Nostradamus, Ed. Feyzin, Ed. Ramkat, 2002

[4] ( Bib. Ambrosiana) 

[5]   Corpus Nostradamus, site CURA. Free.fr

[6] (cf P.  Guinard,  Les vignettes de Nostradamus (avec 87 vignettes commentées, dont une douzaine, inédites ou inconnues des nostradamologues), site CURA. free.fr) ,

[7] "Les éditions de l'oeuvre rabelaisienne pour servir à la compréhension de celles de Nostradamus"

" Quatre pronostications sous influence nostradamique (les pronostications "perpétuelles") "
" Les vignettes de Nostradamus (iconographie des almanachs et des prophéties)- Les vignettes de Nostradamus (iconographie des almanachs et des prophéties) "

[8] sur Espace Nostradamus (michel.nostradamus.free.fr) puis dans les Estudes Nostradamiennes (grande-conjonction.org), L'iconographie  nostradamique et le Kalendrier des Bergers I  et II  (Espace Nostradamus,  février 2004 et  6 mai 2005 ;  Enquête sur les deux plus célèbres vignettes nostradamiques, (Espace Nostradamus, Juin 2005) ; Claude Fabri, collaborateur de Michel Nostradamus", Estudes Nostradamiennes, février 2006 ;  «  Jean Maria Colony et les contrefaçons d’Antoine du Rosne et  Contrefaçons et imitations  parues ou censées parues du vivant de Nostradamus  ;  « Vers une modélisation de la succession des éditions centuriques », Estudes nostramiennes,  2006  ainsi que notre « Réponse aux observations parues dans le n° 26 du CURA consacré à Nostradamus »,  Espace Nostradamus septembre 2003, site michel. Nostradamus.free.fr,

[9]   « Les vignettes de Nostradamus (iconographie des almanachs et des prophéties »

[10] biblionostra.ath.cx

[11] cf aussi site  www.swanngalleries.com

[12] B. Bayerische, Munich

[13]   qui a fourni à certains nostradamologues, comme P. Guinard, des photocopies de certaines pièces mises aux enchères

[14] cf RCN, op. cit. pp. 206-207)

[15] (BNF Ye 7371),

[16] (BNF Ye 7380)

[17] (cf RCN, op. cit. p. 132 et planche en tête de l'ouvrage

[18] Mario Gregorio semble avoir pu obtenir un certain nombre de photocopies appartenant à la dite Collection et n’intéressant pas les bibliophiles.


 
Web www.grande-conjonction.org

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