LA QUESTION DES SOURCES DU CORPUS NOSTRADAMUS

 

par Jacques Halbronn

 

            Il a été récemment questions dans le milieu nostradamologique d'une source des deux premiers vers du quatrain centurique I, 84, lui-même issu d'un texte latin figurant dans la Pronostication pour 1557 [1] ; il s'agit d'un extrait d'une oeuvre d'Ulrich Van Hutten (début XVIe siècle) lequel aurait également été "pillé" en ce qui concerne l'Almanach pour 1556, tel qu'on le connaît d'après le Recueil des Présages Prosaïques, quel qu'en soit le compilateur qui n'est pas nécessairement Jean Aimé de Chavigny.

            A propos d'un passage du dit almanach pour 1556, P. Guinard : " La première sentence est empruntée au début du poème d'Homère (Iliade, 1.3) et se rapporte à Achille, l'irremplaçable Arjuna de l'épopée grecque. La seconde semble empruntée aux épigrammes du luthérien Ulrich von Hutten (1488-1523), adressées à l'empereur Maximilien, grand-père de Charles Quint et fondateur de l'empire dont il héritera : "Paulus habet gladium, sed non ferit, occidit illo. At malus hic multis intulit "

             P. Guinard avait déjà signalé une source du quatrain I, 3. :

            "On lit dans le commentaire de Barthélemy Aneau l'expression "une Republicque vexée" (p.68) qu'on retrouve au troisième vers du troisième quatrain des Prophéties, lequel serait aussi le premier quatrain / explicitement "prophétique" du corpus Nostradamus semble se placer dans la tradition "emblématique" d'Alciat, comme dans celle d'Horus Apollon dont il a traduit Les Hiéroglyphes quelques années auparavant "

            Tout un pan de la recherche nostradamologique aura consisté à retrouver des sources de tel ou tel quatrain, de tel ou tel passage de la préface à César. L'on pense à la Guide des Chemins de France ou au Compendium de Savonarole.

            Dans certains cas, l'on peut en tirer argument pour dater tel texte nostradamique empruntant à tel autre dont on connaît la date de parution.

            P. Brind'amour, notamment, identifia certaines sources latines.....En revanche, il se garda bien de rechercher dans les quatrains l'écho d'évènements postérieurs aux années 1550..... Rappelons notamment la recherche entreprise autour des deux premiers quatrains de la Première Centurie et faisant apparaître les noms de P. Crinitus, Jamblique, Cornelius Agrippa.

            Il convient, en effet, de distinguer radicalement ces deux types de sources: dans un cas, nous dirons qu'il s'agit d'emprunts littéraires et dans l'autre d'emprunts événementiels.

            Des motivations bien différentes nous semblent jouer dans chaque cas. Si dans le second cas, il s'agit bel et bien de toucher une certaine opinion publique, éventuellement d'agir sur elle, en abordant des sujets brûlants, dans l'autre, en revanche, il s'agirait surtout de conférer une certaine coloration prophétique, hermétique à l'ouvrage concerné.

            Nous dirons que dans tous les cas, l'on s'éloigne des années 1550, soit en amont, en allant puiser dans une littérature prophétique séculaire, soit en aval en s'inscrivant dans des problématiques liées aux Guerres de Religion, à la Ligue, appartenant au plus tôt à la décennie 1560.

            Il existe un troisième type de source qui concerne le corpus néo-nostradamique et qui consiste à récupérer au profit du canon centurique des textes figurant dans le dit corpus.

            Or, ce type III peut parfaitement recouper les types I et II et si I et II empruntent à III,; ils peuvent être taxés d'emprunts en réalité dus à III....

            C'est dire qu'avant de parler de sources auxquels Michel de Nostredame aurait eu directement accès, il importe de se montrer extrêmement prudent....

            Est-ce ainsi Nostradamus, comme le rapportait l'abbé Torné -Chavigny - qui aurait lourdement récupéré des pans entiers de Savonarole ou de Charles Estienne?. A vouloir affirmer que Nostradamus est bien l'auteur des Centuries ou de la version centurique de la Préface, n'importerait-il pas de se demander si l'on veut faire de Nostradamus un compilateur besogneux? C'est bien là quelque cadeau empoisonné que d'attribuer à Nostradamus de tels documents truffés d'emprunts.

            La question des sources affecte aussi celle de tout projet d'"édition critique. Faut-il notamment forcément supposer que la première édition des Centuries, quatrains et épîtres confondus, devait être impeccable? Si c'est Nostradamus lui-même qui a rédigé quatrains et épîtres tels qu'ils nous sont parvenus, l'on risque d'être tenté de lui attribuer un certain contrôle sur ce qui parait sous son nom. En revanche, si cela n'est pas le cas, il faudrait alors s'attendre à un ensemble assez peu soigné et au contenu parfois proche de l'inconsistance. Tout dépend, finalement, de la qualité, du statut, de celui auquel un texte est attribué.

                        Ce qui est assez patent, en tout état de cause, c'est que les pièces du canon centurique telles qu'elles nous sont parvenues semblent bien témoigner d'une certaine incurie, voire d'une indifférence par rapport au sens et au contenu de ce qui est ainsi reprise et transmis. On a fort peu d'exemples de correction et l'on peut se demander si dès le départ le produit n'était pas déjà assez imparfait voire inachevé, comme dans le cas d'un des quatrains " Roy de Bloys en Avignon régner".

                        Nous avons déjà signalé depuis quelques années un certain paradoxe à savoir qu'il est pour le moins étrange que l'on trouve, comme le voudrait un Peter Lemesurier, Outre Manche, des quatrains ou des bouts de quatrains se référant à des événements antérieurs au temps de Nostradamus....

                        Quel intérêt y aurait-il eu en effet à introduire des prophéties à des événements supposés connus de l'auteur des dites Prophéties? C'est ainsi que Roger Prévost (Nostradamus, mythe et réalité, Paris, Seuil, 1999) voir dans le fameux quatrain I, 35 non pas l'annonce de la mort d'Henri II mais un écho à la prise de Jérusalem en 1099...

                         Il se pourrait bien que les Centuries n'aient pas été présentées initialement comme étant l’œuvre de Nostradamus mais une compilation de textes plus ou moins anciens dont Nostradamus n'aurait été que l'éditeur scientifique. Va dans ce sens, le fait qu'un Nostradamus le Jeune ou un Mi. de Nostradamus se présentent, dans certains cas, comme "mettant en lumière" des documents retrouvés dans la bibliothèque du dit Michel de Nostredame. On voit donc que selon que l'on considère que ces textes sont de Nostradamus ou simplement issus de sa Bibliothèque, le regard critique ne sera pas le même.

                        La question qui se pose est de savoir si l'auteur des Centuries - quelle que soit son identité, singulière ou plurielle - a compilé des prophéties ou fabriqué de fausses prophéties, à partir de textes historiques, de chroniques rendus sous forme de prophéties.

.                       Comme dans bien des cas, la recherche nostradamologique aboutit à des effets inverses de ceux souhaités par leurs auteurs ; loin d'apporter des preuves d'authenticité et de paternité sous l'égide de Michel de Nostredame, il nous semble que ces études relatives aux sources - et qui parfois relèvent carrément du pillage et du plagiat - contribuent à nous éclairer sur les procédés et.... les sources des faussaires, trop heureux de pouvoir, à moindres frais, produire un matériau prophétique abondant, foisonnant et se prêtant à l'exégèse étant donné que bien des événement se répètent- l'histoire dit-on bégaie - Signalons à ce propos la thèse, défendue par P. Lemesurier et empruntant à l'astrologie, qui voudrait que Nostradamus ait signalé des événements passés - déjà de son temps -afin d'annoncer des événements à venir sous les mêmes configurations astrales, donc devant se ressembler sensiblement.       

               

JH                              

02 05 07                    



[1] (cf P. Guinard, article in Corpus Nostradamus, site cura.free.fr, http://fr.wikipedia.org/wiki/Nostradamus) 


 
Web www.grande-conjonction.org

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