L'INSTRUMENTALISATION

 DU VOYAGE DE NOSTRADAMUS À LA COUR

 

 

par Jacques Halbronn

 

 

        Dans son étude consacrée au voyage à la Cour, P. Guinard [1] ne résiste pas à la tentation de voir dans la parution des Centuries une des causes de l'invitation/ convocation reçue par Michel de Nostredame.      

" Certes les almanachs et pronostications de Nostradamus parus à la fin des années 50 ont probablement battu tous les records de vente pour l'époque, mais il n'est pas certain que le recueil de quatrains comprenant la préface à son fils César, ne doive être pris en compte. Antoine Couillard, dès janvier 1556, entreprend une critique de ce texte en en citant d'abondants extraits. Même si les publications annuelles ont connu une diffusion beaucoup plus large, un recueil aussi nouveau, atypique et énigmatique que les Prophéties, a dû compter dans la décision royale. Par ailleurs la première édition des Prophéties est parue en mai 1555 et un retirage vraisemblablement dès la fin mai ou courant juin 1555 (cf. CURA, CORPUS NOSTRADAMUS 31). Or l'Almanach pour l'an 1555 et la Pronostication pour la même année (contenant les premiers quatrains versifiés), sont parus à l'automne 1554. Il est très improbable que la réactive Catherine ait attendu tout ce temps pour donner ses directives, et beaucoup plus vraisemblable qu'elle les donnât dans les jours qui suivirent sa lecture du recueil prophétique."

        Faut-il, une fois encore, rappeler que les extraits de la Préface à César que l'on trouve chez Couillard ne signifient aucunement que la dite Préface introduisait initialement les Centuries? Les exemples abondent d'épîtres recyclées pour introduire d'autres textes que ceux initialement prévus à commencer par l'Epître à Henri II figurant en tête des Présages Merveilleux pour 1557 avant d'être remaniée pour finir par introduire un lot de Centuries [2] .

        L'idée selon laquelle les Centuries auraient "fait" la réputation de Nostradamus est au demeurant bien illusoire surtout si celles-ci ne s'accompagnaient pas d'un commentaire comme ce sera le cas au XVIIe siècle recensant un certain nombre de réussites prévisionnelles. Or, les éditions des Centuries (anti) datées des années 1550 ne comportent aucun commentaire et on ne connaît d'ailleurs aucun commentaire de cette époque... On n'insistera jamais assez à quel point la connaissance de la fin du XVIe et celle du siècle suivant sont indispensables à l'appréhension du phénomène Nostradamus, tant dans la forme que dans le fond.

        Cette façon de vouloir "glisser" les Centuries aux côtés des parutions annuelles de Nostradamus, quant à elles bien attestées, ne serait-ce que par les réactions de certains adversaires, se retrouve, chez P. Guinard, à propos des conditions d'hébergement de Nostradamus à Paris.         

" César se trompe vraisemblablement sur le lieu où son père aurait consulté les enfants royaux, à supposer qu'il les ait effectivement vus, car la cour avait migré à Saint-Germain-en-Laye, et non à Blois, durant cette période (cf. Dupèbe, 1983, p.172). La véracité de son récit a été mise en doute depuis la découverte d'une lettre de Nostradamus adressée en 1561 à un certain Jean de Morel, lequel aurait été son hôte parisien. Or Nostradamus a pu être logé une dizaine de jours chez le cardinal de Sens, Louis de Bourbon-Vendôme (et non Antoine de Bourbon comme l'écrit Dupèbe qui confond le roi de Navarre avec son oncle, p.172), avant de l'être chez Morel. Les dix-douze jours d'alitement, et peut-être de maladie feinte, entre le 15 août et les 25-27 août, cadrent parfaitement avec le récit de Jean Guéraud. Et Nostradamus a pu quitter la capitale vers le 7 ou 8 septembre, ce qui lui aurait permis d'être hébergé au moins quelques jours chez ce Morel. En outre, les trois publications de 1556 pour l'année 1557, semblent avoir été dédiées directement ou indirectement aux personnages auprès desquels Nostradamus a pu trouver un accueil chaleureux lors de son périple parisien : le roi et la reine, mais aussi Antoine de Bourbon, le neveu de son hôte. En effet Louis de Bourbon-Vendôme (1493-1557), l'archevêque et cardinal de Sens, était le seul oncle survivant d'Antoine, à qui Nostradamus dédicace sa Pronostication pour 1557. Et s'il n'a pas dédié son texte à son hôte, mais à son neveu, le roi de Navarre, c'est peut-être qu'il "pressentait" que celui-là décèderait cette même année 1557. "

        En vérité, il semble très improbable que Michel de Nostredame ait séjourné chez le cardinal de Bourbon "avant de l'être chez Morel", ce séjour là étant lui bien attesté par une correspondance. P. Guinard cherche à "caser" le cardinal aux côtés du sieur Morel, mêlant ainsi le vrai et le faux.

        Guinard trouve néanmoins étrange que Nostradamus n'ait dédié aucune des publications au dit Cardinal alors même qu'il adressa à Antoine de Bourbon, de la même famille, sa Grand' Pronostication pour 1557. Là encore, l'on passe d'un cas avéré à un autre qui l'est beaucoup moins, Nostradamus ayant, selon Guinard, préféré s'adresser à Antoine qu'à Louis, "pressentant" (!) que ce dernier n'en avait plus pour longtemps.

        Mais pourquoi César mentionne-t-il le Cardinal de Bourbon? Nous signalerons simplement la place considérable d'un autre Louis de Bourbon, prince de Condé, mort en 1568, dans le commentaire des Centuries tel que recueilli dans le Janus Gallicus [3] . Il semble bien que les Centuries aient été l'objet de récupérations exégétique par les divers camps en présence et que l'un de ceux-ci devait être bien proche du parti Bourbon alors que l'autre l'était de celui des Guises, ce qui expliquerait la dédicace de l'almanach Barbe Regnault pour 1563 à François de ,Lorraine, duc Guise [4]       
En ce qui concerne les parutions pour l'an 1555, P. Guinard [5] signale la Pronostication pour 1555 qui se présente comme parue à Lyon:

"Le privilège d'impression, commun à ces trois ouvrages (mais très partiel dans la Pronostication) et daté du 14 octobre 1556, est accordé pour une année au parisien Jacques Kerver et au lyonnais Jean Brotot. Les opuscules lyonnais n'ont pas été retrouvés. Il est spécifié au privilège de l'almanach : "Et par ce que plusieurs libraires & autres tant de ceste ville de paris qu'autres lieux sont coustumiers contrefaire & falcifier les noms d'aultruy en telz cas & matieres D'almanachz. Seront iceulx Almanachz & prognostications paraphez dudict Keruer ou Brotot." (f. A2r). L'almanach, que j'ai tout récemment réédité (CURA, CORPUS NOSTRADAMUS 41), n'est pas paraphé, mais contient l'estampille de l'imprimeur royal Jacques Kerver. De même pour les Présages. En revanche, l'estampille de Kerver n'apparaît pas dans la Pronostication, sans doute par manque de place. En 1556, circulaient déjà des faux Nostradamus, preuve s'il en était besoin, du succès considérable de ces opuscules. "

        Selon nous, la fausse Pronostication pour 1555 recourt en effet à un modèle lyonnais et non parisien, si tant est qu'à cette date, Kerver publiait déjà Nostradamus. Il est possible que certaines différences entre la présentation de la Pronostication pour 1555 par rapport à celle pour 1557 soit due à une différence de libraires mais la présence de quatrains dans la dite Pronostication pour 1555 est un élément décisif pour rejeter celle-ci à moins de considérer que l'on ait changé les règles du jeu entre 1555 et 1557.

 

        Il est vrai que si l'on examine la traduction italienne de l'almanach pour 1557, que P. Guinard a obtenue de la Bibliothèque Ambrosiana de Milan [6] - et dont nous reproduisons ci-après des extraits - l'on trouve un mélange des deux genres au titre même: Pronostico e Tacoyno Francese, Milan, Innocentio Cicognera.. C'est le mot Tacoyno qui signifie Almanach. On notera l'adjectif 'Francese", alors que l'on précise plus bas qu'il est traduit du français. Le terme "Tacoyno francese" semble avoir été une appellation contrôlée. L'on songe à une sorte de Kalendrier et Compost des Bergers lequel comporte également des quatrains mensuels et qui était un grand succès de librairie depuis la fin du XVe siècle, avec notamment des traductions anglaises [7] . On rappellera que la vignette des Pronostications est reprise de l'iconographie du dit Kalendrier. On est donc surpris de constater que P. Guinard - dans la présentation de cet ouvrage ne signale pas que celui-ci n'indique pas de date d'échéance, ce qui lui confère le caractère d'une prophétie perpétuelle. En fait, l’on ignore la date de parution de cette traduction italienne.

 

doc1

 

 

Almanach italien

 

        Quant à la vignette de la traduction latine, rappelons que l'almanach français correspondant n'en comporte pas à la différence de la Pronostication, ce qui montre bien que l'on a mélangé les genres. Cette vignette italienne n'est au demeurant pas la copie de la vignette française même si son motif est assez semblable, à savoir un homme étudiant des documents.

        On notera que ce document mentionne en son titre qu'il est dédié à Catherine de Médicis, alors que la version française conservée ne l'indique pas./

"Con la lettera per la qual esso Taycono (sic) e dedicato alla Christianissima e Serenissima Catarina, Regina di Franza"

         Or, les Présages Merveilleux pour la même année 1557 signalent, quant à eux, en leur titre, l'identité du dédicataire, Henri II, époux de la dite Catherine.

        Il y a là une anomalie qui suscite quelque interrogation. Et si l'almanach pour 1557 n'était pas repris d'une sorte de prophétie perpétuelle dédiée à Catherine de Médicis et dont on aurait conservé la traduction italienne? Dans ce cas, la première attestation de quatrains d'almanachs serait déplacée à 1559, avec une traduction anglaise, puisque l'original français ne nous en est pas parvenu.

        Dès lors, le Pronostico e tacoyno francese serait au départ non pas un almanach annuel mais un almanach perpétuel, genre qui serait à l'origine des Centuries bien plus que ne le seraient les quatrains d'almanachs. La filiation iconographique entre cet ouvrage et le Kalendrier des Bergers – mais aussi des Bergères (cf planche ci-dessous) s'expliquerait donc en ce que Nostradamus aurait ainsi fait concurrence au dit Kalendrier [8] .

 

 

KALENDRIER DES BERGERS

 

 

Non pas qu'il n'y aurait pas eu d'almanach pour 1557, comme l'attestent les privilèges accordés aux libraires, pour un tel ouvrage mais celui-ci n'aurait pas comporté de quatrains. Ce sont les quatrains de la version française du Pronostico e Tacoyno Francese qui auraient été par la suite interpolés dans le dit almanach pour 1557. P. Guinard note que la date de l'Epître de 1556 à la Reine n'est pas exactement la même.

        Le débat reste ouvert car il s'agit d'une question plus complexe, à savoir le mode de rédaction des dits quatrains et dont nous traiterons ultérieurement. Ce que l'on retiendra, c'est que les quatrains d'almanachs peuvent aussi, dans un autre contexte, servir à d'autres usages à caractère perpétuel et vice versa. Il reste que ce Tacoyno nous apparaît comme un chaînon entre les quatrains des almanachs et ceux des Centuries. L’’expression « quatrains de Nostradamus » [9] pourrait bien ne désigner qu’une suite de 12 quatrains mensuels non reliés à une année particulière.

        Pour en revenir au voyage de Nostradamus à la cour, suscité par une réputation dont on ne connaît pas avec précision le fondement, nous dirons qu'il y a eu instrumentalisation du dit voyage aux fins de mettre en place la chronologie des Centuries. Ce ne serait donc pas par hasard que l'année 1555 aurait été choisie pour dater une prétendue première édition des Centuries. De même, ce voyage sert aussi à expliquer la mise en place d'un second lot de Centuries, au retour de la Cour, comme il ressort du contenu de l'Epître à Henri II. Rappelons que le passage se référant à l'entrevue est déjà évoqué dans l'Epître au Roi placée en tête des Présages Merveilleux pour 1557.

        Le voyage sert donc d'axe chronologique à la fois pour expliquer que ce sont des Centuries qui auraient suscité le dit voyage de 1555 tout comme d'autres Centuries en auraient été en quelque sorte la conséquence...

        Faut-il rappeler que l'histoire des deux "premières" Epîtres centuriques est d'une rare complexité et qu'il est probable que la première Epître centurique ait été dédiée à Henri II. Ce n'est qu'ensuite que l'on aurait jugé bon de constituer un premier train de quatre centuries dont on aurait situé la production avant le voyage, comme cause du dit voyage. Dès lors, l'on ne serait pas passé de 4 à 7 centuries mais .... de 7 à 4 centuries. En bref, l'on ne saurait exclure que l'édition à 4 centuries - et se présentant comme telle en son titre - parue chez Raphaël du Petit Val en 1588 ait été dérivée d'une édition à six ou sept Centuries et que l'on ait scindé la Centurie IV en deux parties.

De telles manipulations doivent-elles surprendre, consistant à mettre en place des éditions antérieures n'ayant en réalité jamais existé et offrant certains traits de plus grande ancienneté? Cela devrait en tout cas rendre prudents ceux, parmi les nostradamologues, qui prennent pour argent compte de tels procédés de rajeunissement ou de régression/involution des éditions. Comme le note d'ailleurs Daniel Ruzo dans une note en espagnol : "Des erreurs ont été corrigées pour donner l'impression qu'il avait existé plusieurs éditions" [10] .

Qu'il y ait eu, en tout cas, des techniques de vieillissement des éditions, tant dans la forme que sur le fond ne fait guère de doute et il ne s'agit pas de tomber dans tous les piéges qui nous sont ainsi tendus...

       

JH

19. 01. 07

         



[1] (Corpus Nostradamus. Site CURA.free.fr

[2] Cf notre ouvrage, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002

[3] cf . notre étude « Le Janus Gallicus comme base d’une édition critique des Centuries », Espace Nostradamus, http://ramkat.free.fr).

[4] Cf notre étude10 - Du caractère partisan des Centuries Espace Nostradamus/ Analyse)

[5] « Les publications de l'année 1556 pour l'an 1557 », Corpus Nostradamus.

[6] (cfLa traduction italienne de l'Almanach pour 1557 Corpus Nostradamus),

[7] (cf J. Halbronn « L'astronome et le pasteur (Du subterfuge du Kalendrier et Compost des Bergers aux astrologues fictifs. », site CURA.free .fr

[8] cf nos Etudes sur les éditions ptolémaïques de Nicolas Bourdin, postface au Commentaire sur le Centiloque, Paris, La Grande Conjonction, 1993

[9] Ed. Sixte Denyse 1556, in Bibliothèque La Croix du Maine, Lyon, 1584

[10] signalée par Mario Gregorio (forum Nostradamus RG), lors de l'acquisition par celui-ci de certains ouvrages de la collection Nostradamus de ce collectionneur d'origine péruvienne


 
Web www.grande-conjonction.org

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