LE NOMINALISME PROPHÉTIQUE

DANS LE DISCOURS CENTURIQUE

 

Par Jacques Halbronn

        

         Il convient de distinguer au moins deux stades dans le processus centurique. Dans un premier temps, les noms propres nous paraissent avoir jouer un rôle tout à fait déterminant et ce n’est que dans un second temps que l’on s’est contenté de prophéties plus vagues et donc pouvant correspondre à un plus grand nombre de situations.

         Il est d’ailleurs probable que lorsque certains textes historiques ont été empruntés, l’on ait cherché à gommer ce qui pouvait y être par trop spécifique. C’est dire que le centurisme est pris entre deux exigences contradictoires ; ajouter de la précision ou en enlever, selon que l’on a besoin de textes de remplissage pour remplir les « grilles » centuriques ou que l’on cherche à frapper les esprit par des pronostics ne laissant aucun doute sur le personnage visé.

D’où l’importance des anagrammes dans les quatrains centuriques comme Chiren pour Henri, Mendosus pour Vendôme, Norlaris pour Lorraine, Nizaram ou Nirazam pour Mazarine et dans les sixains de Robin pour Biron.

Les exégétes, également, ont voulu trouver des noms propres comme Grand lu Grain pour faire allusion à Gabriel d’Orges, c’est à dire Montgomery [1] , celui qui porta en 1559 un coup mortel à Henri II.. Signalons aussi le nombre de fois où Loin est lu Louis pour correspondre à Louis de Condé, dans le Janus Gallicus.

Au début de la Pronostication nouvelle pour 1562, composée par maistre Michel Nostradamus , Lyon, A Volant & P. Brotot [2] , l’on trouve dans l’Epitre à Jean de Vauzelles la formule suivante : » comme quand j’en mis Lorsque un œil en France regnera. Et quand le grain de Bloys son amy tuera »

Tout se passe comme si le public de la période s’étendant entre le milieu du XVIe siècle et celui du XVIIe siècle, soit les cent ans qui précédent la parution de l’Eclaircisseeent, accordait le plus grand crédit aux mentions nominales comme ce Marquis du Pont, figurant à la Centurie VII, quatrain 24. Par la suite, par la force des choses, il fallut bien se satisfaire d’allusions plus vagues, à mesure que l’on s’éloignait de la période où l’on pouvait encore ajouter des versets, ce qui sera le cas dans la second partie du XVIIe siècle et au delà.

 A la lumière de telles considérations, il nous semble que le débat autour du quatrain I, 35 est assez vain :

Le lyon jeune le vieux surmontera

En champ bellique par un singulier duelle

Dans caige d’or les yeux luy crevera

Deux classes vue puis mourir mort cruelle

   

De deux choses l’une, ici : ou bien l’on trouve un nom propre , tourné de quelque manière que ce soit, ou bien il n’y en a pas et le quatrain appartient alors à la catégorie des quatrains sans finalité prophétique précise. Le paradoxe veut que ce soient parfois de tels quatrains qui auront largement contribué, à un certain stade, au succés de l’ exégése centurique.

Dans le cas de I, 35, il s’agit probablement d’un quatrain que l’on a voulu délester de ses significations les plus nettes, surtout s’il renvoyait à des événements depuis longtemps accomplis et non d’un quatrain auquel des significations précises ont été ajoutées.

On aurait donc deux cas opposés : soit un quatrain qui a « perdu » sa spécificité d’origine, soit un quatrain qui s’est vu « enrichir » d’une spécificité supplémentaire.

Cette recherche du quatrain susceptible de frapper par son extréme précision , on l’appréhende singulièrement dans le cas de IX, 18 :

 Le lys Dauffois portera dans Nansy

Iusques en Flandres electeur de l’empire

Neufve obturée au grand Montmorency

Hors lieux prouez delivre à clere peyne 

 

 Les commentateurs ont vu dans Clere peyne, une allusion au nom du bourreau qui aurait décapité Montmorency, sous Louis XIII. Peu importe ici que cette question du nom du dit bourreau ne soit pas parfaitement clarifiée…

 Il reste que tout quatrain comportant un nom propre est éminemment recherché, quand bien même l’ensemble du quatrain ne se relierait pas aisément au nom ainsi mis en exergue.

L’importance accordée aux noms propres est exprimée caricaturalement avec le pillage de guides de voyage, surabondant en la matière, comme l’a monré Chantal Liaroutzos, comme on peut le voir pour le quatrain Varennes (IX, 20), qui défraya tant la chronique.

Il nous semble donc que les quatrains les plus délibérément prophétiques sont ceux qui sont écrits post eventum - ,le cas des anagrammes de Mazarin ne fait guère débat - alors que ceux qui sont les plus vagues peuvent avoir précédé puisqu’ils ne comportent pas un degré suspect de précision.

Dans l’Epître à d’Ornano intégrée dans le Janus Gallicus, l’auteur, Jean Aimé de Chavigny se complait à dévoiler un certain nombre d’anagrammes, comme le fera Giffré de Réchac plus d’ un demi-siècle plus tard.

Selon nous, le prophétismes des XVIe et XVIIe siècles exigeait – pour être crédible)- que le prophéte puisse avancer des noms « propres » et l’on ne se satisfaisait pas alors de périphrases, tout en saluant les anagrammes comme appartenant pleinement aux régles du genre, tout comme d’ailleurs certains symboles figurant dans les gravures comme l’escargot de Bourgogne pour désigner le duc de cette Province, dans certaines additions du Kalendrier et Compost des Bergiers, dans des éditions de la fin du XV e siècle.

Si l’on compare avec le corpus pseudo- malachique [3] , l’on notera que les devises offrent souvent un très haut degré de précision en ce qui concerne l’identité des souverains pontifes, ce qui ne saurait surprendre étant donné que celles-ci sont démarquées d’histoires de la Papauté. Mais dans ce cas, le but ne consiste nullement à brouiller les pistes car on travaille sur un nombre beaucoup plus limité de textes, lesquels sont supposés se rapporter à des éléments biographiques très précis.

Une fois que l’on a admis que les Centuries ne sont pas parues du vivant de Nostradamus, la question de savoir si tel quatrain centurique a bien annoncé la mort d’Henri II perd une grande part de sa portée et de son enjeu [4] .

         Car, en effet, il ne s’agit plus de déterminer si tel quatrain a annoncé ou non cette mort, mais bien de quand date le dit quatrain…

 Le cas du quatrain I, 35 ne saurait faire partie des quatrains rédigés post eventum, étant donné ce que nous appelons son caractère insufisamment spécifique et d’autres quatrains seront mobilisés qui comporteront une référence jugée explicite au « parricide ».

L’on pourrait d’ailleurs supposer que ce quatrain pourrait en effet être issu d’une chronique relative à la mort d’Henri II mais que l’on aurait tenté d’expurger de ce qu’il pouvait comporter de trop précis…

Il convient de distinguer en fait quatre cas de figure ;

 

-         les quatrains comportant un nom propre renvoyant à un événement précis.

-         Les quatrains comportant un nom propre qui a été placé par hasard, comme une série de noms de lieux, certains noms pouvant être lus ensuite comme de simples noms communs (cf quatrain Varennes)

-         Les quatrains qui ont été dépouillés de leur nom propre mais que l’on peut restituer au regard des sources, ce sont des quatrains recyclés..

-         - les quatrains comportant un nom propre non identifié comme tel : certains anagrammes, peuvent encore nous échapper et il est essentiel que l’on continue à en retrouver davantage.

 

La difficulté de mettre en place une phénoménologie des quatrains centuriques tient au fait que l’on risque de confondre ces différentes catégories de cas de figure. Le regard du nostradamologue ne saurait être celui de l’exégète. Pour l’un, il s’agit d’identifier les quatrains qui ont été élaborés aux fins de correspondre à un événement précis et donc après coup. Pour l’autre, il s’agit de prouver que tel quatrain a bien annoncé à l’avance tel événement, ce qui le conduit vers des quatrains dont le contenu a été délibérément estompé. Cela dit, le nostradamologue peut également rechercher les sources de tel quatrain dont certains éléments auraient été volontairement omis.

Dans le cas de I, 35, l’on pourrait à la limite supposer qu’il ait pu être inspiré par le récit de la mort d’Henri II en 1559- déjà ancien lors de la rédaction du canon centurique, dans les années 1580, et recyclé pour signifier autre chose, à l’avenant. De là à affirmer que ce quatrain aurait été réalisé avant la dite mort, il y a un pas que nous ne saurions franchir. Et, en tout état de cause, dès lors que la date de parution des premières éditions centuriques fait désormais débat, l’importance de savoir si ce quatrain annonçait ceci ou cela perd beaucoup de son intérêt….

Un des paradoxes du post prophétisme, c’est à dire des tentatives de prolonger les textes prophétiques au delà de leurs échéances naturelles tient au fait que les éléments les plus insignifiants et les plus édulcorés sont les plus recherchés, ce qui vaut notamment pour le méta-texte, comme nous l’avons montré en ce qui concerne la prophétie de la successsion des papes.

          Nous dirons que le but d’une édition critique des centuries serait d’identifier les événements auxquels renvoie a posteriori chaque quatrain ou les sources dans lesquelles tel ou tel nom propre ont été extraits (chronique, guide).en éliminant radicalement l’hypothèse d’un quatrain véritablement prophétique au moment de sa parution, ce qui n’exclue évidemment pas les coïncidences et les heureux hasards dans la limite du vraisemblable. Et là encore, l’on butte sur le nom propre qui apparaît bel et bien comme la condition sine qua non pour qu’un texte puisse être jugé comme réellement prophétique, d’où l’importance des anagrammes dans les sixains. Tout se passe comme si pour les mentalités des XVIe-XVIIe siècles, le « miracle » prophétique était la faculté pour un homme de « voir » ou d’entendre des noms propres. Sans le nom de Varennes, Georges Dumézil aurait-il , d’ailleurs, rédigé sa Sotie ?

IX, 20 :

De nuit viendra par la forest de Reines

Deux pars vautorte Herne la pierre blanche

Le moine noir en gris dedans Varennes

Esleu cap, cause, tempeste feu, sang tranche

 

         On a vite fait dans la foulée de voir dans « cap » une allusion à Capet….

 Encore de nos jours, dans les pratiques de voyance et de spiritisme, tout se construit autour de noms propres, le plus souvent d’un ensemble de prénoms - parfois de simples initiales – ajoutons le fait d’avancer des dates marquantes du passé - avant d’entrer dans la substance du message, parce que ces données ne « s’inventent pas » et s’imposent d’elles-mêmes.

Qu’il faille s’extasier sur le fait que « Nostradamus » ait annoncé la lutte entre « Mendosus » et « Norlaris » (ou Lorvarin dans les Présages d’almanachs) alors même que les noms de Vendôme et de Lorraine figurent par ailleurs « en clair », nous semble assez révélateur du fait qu’une prophétie ne comportant pas de mention nominale « directe » ou « renversée » ne pouvait défrayer la chronique et marquer les esprits. Exit le quatrain I, 35. Certes, une fois le mythe Nostradamus bien en place, il devint, en revanche, plus faisable d’interpréter certains quatrains ne répondant pas à ces normes mais l’on n’est plus alors dans la période de lancement mis dans la phase de croisière. Nous récusons donc cette mention si fréquente de I, 35 comme ayant été le quatrain perçu par les contemporains – tant immédiatement avant qu’immédiatement après – comme indicateur de la mort d’Henri II et même des décennies plus tard, un tel quatrain n’était pas encore, selon nous, suffisamment décisif à la différence des quatrains comportant le jeu de mots sur l’orge (Gabriel de Lorges) avec le mot grain. Que ce mot « grain » n’ait été finalement obtenu qu’au prix d’un changement de grand en grain en dit long sur le poids d’un tel impératif « nominal »...

         On notera que la présence d’un nom propre constitue au regard de la critique nostradamique un élément de suspicion même chez ceux qui affirment que Nostradamus était prophéte. Giffré de Réchac, un nostradamiste bon teint, n’hésite pas à exprimer son scepticisme à propos de Nizaram : « qui est Mazarin, au rebours des lettres » [5]

 C’est notamment ce qui a contribué à disqualifier les Sixains. C’est pourquoi les partisans du’une authenticité des talents prophétiques de Michel de Nostredame tendent à préférer travailler sur des quatrains ne comportant pas de nom propre, à l’instar de I, 35. Mais force est de constater qu’une centurie comme la septiéme est généreuse en termes de noms propres, puisque l’on y trouve mention du Marquis du Pont (quatrain 23)

« Grand de Lorraine par le Marquis du Pont » mais aussi les noms de Guise et d’Albe, au quatrain 29 : « Le grand duc d’Albe se viendra rebeller (…) Le grand de Guise le viendra debeller ». Ajoutons que cette Centurie VII se retrouve dans les éditions Antoine du Rosne, datées de 1557..

         Véritable dilemme pour le rédacteur de prophéties : s’il ne donne pas de noms concernant ce qu’il prétend avoir déjà annoncé ou dans des textes antidatées, il ne se crédibilise pas mais s’il est trop précis, il risque fort que l’on pense que c’’est « trop beau pour être vrai ». La présence de noms par trop spécifiques reste ainsi un signe déterminant de contrefaçon, alors qu’un texte sans noms précis pour des raisons inverses sera à la fois moins concluant mais aussi moins suspect…. Dans certains cas, d’ailleurs, le nom propre est introduit au prix d’une retouche, comme lorsque dans le Janus Gallicus l’adjectif « loin » est rendu par le prénom « Loys », ou encore quand on change la ville de Bloys en « Loys » dans le corps même du quatrain ou dans la traduction latine placée en vis à vis, sous la forme Lodoicus..

         Que seraient les Centuries si elles n’étaient point truffées – ou censées l’être - de noms propres, y compris, selon certains, de noms de planétes inconnues au XVIe siècle, comme Neptune, nom qui fut attribué au milieu du XIXe siècle à une planéte transuranienne ?

Il est clair que pour le commentateur moderne moyen, la plus grande part des noms propres n’évoque plus grand chose et donc le dit commentateur sera plus attiré par la description assez générale de situations, ce qui ôte un certain degré de précision à l’éxégése centurique. Au vrai, les éxégétes de Nostradamus les plus assidus n’ont-ils pas fait l’effort de scruter avec vigilance des documents d’époque pour y repérer la moindre allusion « nominale ». ?

Rien ne remplace la mention d’un nom propre dans l’imaginaire prophético-divinatoire et dans ce que l’on pourrait appeler, toutes proportions gardées, une épistémologie prédictive. Sans un nom propre à la clef, on resterait dans le vague. : il faut impérativement un prénom, un surnom, un patronyme, un toponyme, et pas seulement un terme générique perçu comme relevant du discours ordinaire, récurrent et donc non prophétique. Notons, cependant, que certains noms sont récurrents et peuvent désigner les membres successifs d’une même maison, d’une même dynastie.

Au vrai, pourrait-on, parler d’un poéme réussi, qui serait truffé de noms propres ? Ce qui choque, précisément, dans le texte centurique, c’est cette abondance de noms qui ne font plus sens que pour quelques initiés – noms au demeurant intraduisibles et qu’il faut rendre d’une langue à l’autre tels quels.. Si l’on voulait imiter le style centurique, ne serait-il pas éminemment conseillé de semer ici et là quelque nom propre insolite susceptible de personnaliser le discours et donc de lui ôter toute prétention à l’universalité ?

Bien entendu, libre à chacun d’usurper une identité, de se faire passer pour celui qui est ainsi nommément désigné car un nom propre, cela s’emprunte. L’on songe à cette prophétie qui avait été faite à Catherine de Médicis de se garder de Saint Germain, ce qui l’aurait fait éviter cette ville. On dit que sur son lit de mort, elle aurait appris que le prêtre qui l’accompagnait en ses derniers instants s’appellait ainsi : Saint Germain….Par delà l’anecdote, plus ou moins authentique, l’on voit à quel point nos esprits sont frappés par une telle précision nominale. Et, au vrai, s’il est un domaine auquel l’astrologie ne peut guère prétendre, c’est bien de pouvoir fournir des noms propres malgré tout son arsenal, et c’est ce qui empêche, au demeurant, de qualifier d’astrologique le corpus centurique, pris dans son ensemble encore que l’astrologie soit en mesure de fournir quelques données géographiques grâce à ce que l’on nomme la chorographie mais aussi par un systéme de degrés longitudes, qui semble être au cœur de l’Epître à Henri II.

 

JH

16. 06. 07.


[1]   Sur les allusions centiriques  à Montgomery, cf  J. Halbronn «  Production néonostradamique et sources précenturiques » ;  « Réflexions sur les avatars des quatrains centuriques aux XVIe et XVIIe siècles », Espace Nostradamus, op. cit/.

 et P. Guinard,,  « Pronostication pour l'an 1552 » ,  Corpus Nostradamus 4  et «  Le quatrain 23 de la centurie VI  et la critique des méthodes dites rationalistes », Espace Nostradamus, op. cit.

[2]   cf M. Chomarat,   Bibliographie Nostradamus,  Baden-Baden, V. Koerner, 1989 ; p. 36

[3] Cf notre ouvrage Papes et Prophéties, op. cit.

[4] P. Guinard,  «  Le décès du roi Henry II deux fois présagé par Nostradamus », Corpus Nostradamus, op. cit.

[5]   Eclaircissement,  1656, P. 77

 
Web www.grande-conjonction.org

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