BENOIST RIGAUD ET LA PRODUCTION PSEUDO-NOSTRADAMIQUE

DU DÉBUT DES ANNÉES 1580

 

par Jacques Halbronn

 

        La question lancinante qui reste posée au sein du milieu nostradamologiue est la suivante: est-ce que la production des années 1580 reprend celle des années 1550 ou est-ce la production des années 1550 qui est antidatée et ne fait que se calquer sur celle des années 1580?

        Déjà en 1990, dans son Répertoire Chronologique Nostradamique [1] , Robert Benazra  constatait  "vingt ans de silence" (p.118)  et  notait  : "Il semble que Benoist Rigaud ait joui de l'exclusivité de l'édition des Centuries pendant vingt ans, de 1568 à 1588. "(p. 82).  Mais entre1568 et 1588, il n'aurait pas profité de cette exclusivité pour publier les Centuries à moins d'admettre que l'on ait publié avec la date de 1568 des éditions plus tardives, ce qui correspondrait déjà à des éditions antidatées.  Le paradoxe , c’est que c’est précisément, selon nous, durant cette période « muette » que le canon centurique se constitua !

        Dans un article de son  Dictionnaire Nostradamus, Patrice Guinard , "Vraye Prognostication Nouvelle pour l'An 1552 de Cl. Fabri  [2] revient in fine sur ce point : à propos de la fortune du nom de Fabri [3] ".

Un certain Anthoine Fabri, "Docteur en medecine & Astrophile de Prelz en Argonne", le fils de Claude (?) comme le suppose Brind'Amour, publiera un almanach "sérieux" pour l'année 1582 chez Benoist Rigaud, l'Almanach ou Diaires, avec les tresamples presages, pour l'an 1582. A cette occasion, l'éditeur lyonnais reprend, en la retournant, une partie de la vignette (l'image d'une sphère armillaire  empoignée) de son édition de la première partie des Prophéties de Nostradamus."

        P. Guinard signale une lettre significative datée de la  fin  janvier 1580  et non de  janvier 1581 comme il l'écrit :

"Le nonce Anselmo Dandino envoie encore, en janvier 1580, à l'agent du nonce à la Curie Giambattista Schiani une édition française des Prophéties [4] vraisemblablement l'un des nombreux retirages de la fameuse édition Rigaud de 1568." . P. Guinard ne cite pas le passage exact de cette lettre  rédigée en italien. En fait, le terme utilisé dans la lettre est "Pronostico  de Nostra Dama" et le terme ne renvoie pas avec certitude - c'est le moins que l'on puisse dire- aux Centuries - Cloulas, qui en 1970 ne devait guère être spécialisé dans l'oeuvre de Nostradamus a rendu par "prophétie", sans même savoir que c'est sous ce nom que certaines éditions des Centuries parurent.  Il est écrit dans la missive que l'on n'a pas trouvé de vieille édition latine ou italienne du texte signalé  mais seulement une édition moderne en français. L'hypothèse la plus probable est celle  d'une référence  à Il vero Pronostico calcolato dall'Eccellentissimo Astrologo et filosofo M. Michel Nostradamo Francese, Bologne,  A. Benatio, 1566 [5] . Parution déjà ancienne - et adressée  au Pape Pie IV - que cette traduction italienne, ce qui explique qu'il ait  fallu  pour Dandino, installé à Paris,  envoyer à Rome  ce qu'il regrette-  une édition exclusivement accessible  en langue  française, plus récente,  à l'exemple de  cette  publication de Crespin Archidamus, la  Pronostication generale du ciecle solaire qui se fait en  XXVIII ans & dure perpetuellement etc,   Lyon, Jean Patrasson, 1576 [6] ou encore, pour une période plus tardive, la  Pronostication  astronomique  pour six années (...) premièrement de l'an MDLXXXVI,  du même Crespin, [7] Il s'agirait dans ce cas de pronostics pluriannuels, de "vaticinations perpétuelles"  - le manuscrit qui est en fait un recueil  de pièces recopiées après coup les unes à la suite des autres, selon l'ordre chronologique - on y trouve  la forme "per ano", ce qui impliquerait une présentation chronologique systématique absente des Centuries.. .Notons que Cloulas ne reproduit pas le passage concerné - d'ailleurs assez difficile à déchiffrer par ailleurs -  mais ne fait que l'évoquer. On n'a pas retrouvé d'édition signée Michel Nostradamus et parue dans les années 1550,- laquelle a probablement du exister, sous le nom de Prophéties, d'où l'utilisation ultérieure, dans le cours des années 1580,  d'un tel titre pour désigner un tout autre contenu.

Cette affaire de correspondance italienne nous rappelle celle de l’ambassadeur vénitien qui aurait à la mort de François II, en 1560,  signalé tel quatrain centurique. Or, le manuscrit se contente de parler d’une prédiction mensuelle qui peut parfaitement correspondre à une publication annuelle de Nostradamus.

        Au vrai,  la thèse selon laquelle rien ne serait paru entre 1568 et 1588 parait de plus en plus douteuse. Iil semble bien en effet que les Centuries aient été  disponibles au début des années 1580, sous la forme de publications antidatées pour correspondre au vivant de Nostradamus ou aux années suivant immédiatement sa mort,  sans que l'on ait à supposer qu'il s'agisse d'emprunts à des éditions de la fin des années 1560 qui auraient été conservées.  Une telle acrobatie dans la chronologie des éditions est révélatrice d'une incapacité à admettre que l'on ne dispose pas de toutes les éditions parues d'une part et qu'il ait existé des éditions antidatées d'autre part.

        Selon nous, c'est bel et bien au début des années 1580 que le premier canon centurique se mit en place, récupérant notamment  la production crespinienne de la décennie précédente et plus largement la production néo-nostradamique de la fin des années 1560.

        En ce qui concerne la production pour 1582, P. Guinard ne signale pas que Benoist  Rigaud publia non seulement  l'Almanach ou Diaire  d'Anthoine Fabri, mais aussi l'Almanach  d'Himbert de Billy ainsi que le Diaire ou Journal  de Claude Morel. Dans l'ouvrage de Fabri et d'Himbert  de Billy, l'on trouve des quatrains, et même  dans un cas deux fois douze quatrains, à la fois au sein du calendrier et en tête des prédictions mensuelles...

       

C'est dire que le libraire lyonnais s'était  alors fortement investi dans les almanachs. Certes, l'on trouve dans cette production des vignettes qui sont proches des éditions du même Rigaud  se présentant comme parues en 1568. Mais l'on peut tout à fait inverser la perspective et considérer que ce sont les éditions datées de  1568 [8] qui recourent aux mêmes motifs que celles pour 1562.  P. Guinard ne note pas que le Diaire ou Journal pour l'an 1582 de Claude Morel, que publie le dit Rigaud, comporte une vignette "nostradamienne", représentant un homme vêtu typiquement et tenant une sphère armillaire.
En fait,  "les portraits des savants et des personnalités de la Renaissance  montrent souvent ceux-ci avec une main sur une sphère armillaire qui représente alors le sommet de la connaissance et de la sagesse" [9]. Or, la BNF comporte un recueil factice rassemblant toutes les publications annuelles de Rigaud. Guinard ne signale pas non plus l'Almanach et amples prédictions pour l'an 1582 de Marc Coloni, paru à Paris chez Claude Montr'oeil  lequel ouvrage comporte des quatrains qui se retrouvent parmi ceux attribués à Nostradamus, sans que le dit Coloni ne se revendique explicitement  de Nostradamus.

Or, la vignette de ce dernier document est d'un très grand intérêt puisqu'elle ne se distingue que par quelques détails de celle qui orne les éditions des Prophéties portant les dates de 1555 et 1557. ainsi que des publications Barbe Regnault que sont la pronostication pour 1562 [10] et l'almanach pour 1563. [11] . Or, en ce qui concerne la production Barbe Regnault - nous ignorons à quoi ressemblait la fausse édition à laquelle il est référé dans les éditions parisiennes de la fin des années 1580 - l'on observe que la même vignette est affectée à un almanach et à une pronostication, ce qui n'est pas attesté pour les éditions que nous connaissons, les almanachs pour 1561 [12] 1562 [13] et 1563 ( paru à Avignon) n'en comportant pas.  Même anomalie avec cet almanach de Coloni pour 1582 tant et si bien que l'on pourrait le  considérer comme contemporain avec l'almanach Regnault pour 1563. Mais là encore, l'on peut toujours faire le malin en disant que ce sont les éditions 1580 qui sont la réplique des éditions 1560, le seul problème étant que -comme nous l'avons souligné - il est fort peu concevable que l'on ait utilisé pour un almanach  une vignette de type pronostication, pour 1563; même si c'est une fausse édition d'époque... En revanche, vingt ans plus tard, une telle impropriété ne choquerait plus personne puisque le public n'a plus accès aux autres almanachs des années précédentes. Il est assez évident que les biblographes  lyonnais de Nostradamus ont considérablement sous-estimé l’importance des années 1570-1580 dans la mise en place du corpus nostradamique et notamment en ne prenant pas la mesure du phénoméne Coloni, pourtant assez bien représenté à la Bibliothèque de Lyon La Part Dieu.

                Ajoutons que les dites vignette Coloni ou Barbe Regnault ne sont pas identiques à celles des Pronostications de Nostradamus parues dans les années 1550, notamment pour 1557  et 1558 sans parler des éditions douteuses (Pronostication pour 1555 et Significations de l'Eclipse de 1559)

                Selon nous, c'est bel et bien au début des années 1580 que cette nouvelle mouture d'un personnage dans son étude  est apparue. On en connaît deux versions qui semblent avoir été en concurrence.

vignette A  le personnage tend la main gauche  vers la sphère armillaire, la main droite pointant un passage d'un document placé sur le bureau

vignette B  le personnage a la main gauche posée sur le bord du document  et de la main droite parait rédiger avec une plume  ou s'aider dans sa lecture  au moyen d'une  baguette.

 La première en date (vignette A)  semble avoir été celle que l'on retrouve à la fin de la décennie chez le libraire parisien Pierre Ménier, dans ses éditions des Centuries, c'est-elle que l'on retrouve dans la version anglaise de l'almanach pour 1563. Ces deux vignettes semblent avoir circulé parallèlement puisque l'oiriginal français de cet almanach comporte l'autre vignette (B). De la même façon,  la libraire Veuve de Nicolas Roffet, recourt-elle  aussi à cette autre vignette B  pour publier un contenu identique à celui paru chez Ménier.( avec la vignette A).

        La fortune de la vignette B aura été sensiblement plus remarquable que celle de la vignette A puisque c'est elle qui aura servi à illustrer les fausses éditions 1555 et 1557 dont on nous rebat les oreilles.

        P. Guinard conclue ainsi son article: " A quelle fin publie-t-on à peine quelques années après la parution des premières éditions des Prophéties, en 1561, une édition tronquée et facétieuse (Paris, Regnault) qui mêle des quatrains des Prophéties à ceux de l'Almanach pour l'an 1561 ? Les raisons en sont simples, et il est inutile d'imaginer des complots, des ateliers de fabrication clandestine au service de tel ou tel camp politique ou idéologique, ou une réécriture laborieuse des oeuvres du salonais que personne n'était en mesure d'imiter, et certainement pas les scribouillards et auteurs de billevesées du type Fabri, "Mi. Nostradamus dit le jeune" et autres Crespin dit Archidamus. Nostradamus est imité, plagié, transfiguré, parce que son nom fait vendre. Il est parodié, caricaturé, pastiché, pour les mêmes raisons. Et il aura fait vivre un certain nombre d'imitateurs, de plagiaires et de faussaires qui en retour attestent de la diffusion de ses oeuvres, car même le mystificateur le plus averti finit toujours par se trahir".

        En fait, il semble bien qu'une autre vignette - "C" - ait joué un rôle important, celle où le personnage tient dans une main une sphère armillaire et dans l'autre un compas à pointe séche, ce qui n'est le cas ni de la vignette "Galien", ni de la vignette "Pronostication". mais bien le cas de la vignette utilisée pour le Diaire ou journal pour l'an 1582 avec les prédictions de Claude Morel; paru chez Benoist Rigaud ( cf supra) mais aussi dans le Présage Général et sommaire discours prognostic sur l'année 1578 d'Himbert de Billy (cf supra). Et il nous apparaît que la vignette du premier volet de l'édition Benoist Rigaud 1568 (reprint Chomarat 2000) pourrait fort bien être dérivée et  extraite d'une scène comportant le dit personnage à la sphère. armillaire: dans la main gauche, le compas, dans la main droite, la sphère armillaire.

Vignette

        Cette vignette se retrouve sur la page de titre de la Prophétie merveilleuse commençant ceste présente année & dure iusques en l'An de grand'Mortalité que l'on dira MDLX VIII par Mi. de Nostradamus, Paris, Guillaume de Nyverd, [14] parue en 1566. Il est possible que ce soit une telle publication qui ait inspiré la présntation et la date de l'édition Benoist Rigaud, 1568.  Cela dit l'almanach de Nostradamus pour 1566,  Lyon, Anthoine Volant et Pierre Brotot- [15] comporte une vignette semblable, au compas et à la sphère armillaire. Mais l'on pourrait remonter à la vignette du Période de Turrel, paru au début des années 1530 et dont la frise est reprise pour les vignettes des Pronostications pour 1557 et 1558, notamment. 

        Nul ne conteste, au demeurant,  que Nostradamus ait été imité et  P. Guinard le sait fort bien : le probléme n'est pas là. Il s'agit de déterminer si les éléments communs entre les Centuries et les imitateurs viennent de ce que les imitateurs ont emprunté aux Centuries ou si ce n'est pas plutôt les Centuries qui ont emprunté à la production néonostradamique..

        On joue sur les mots et cela relève du sophisme:  il y a des imitateurs de Nostradamus. Donc s'il y a des points communs entre les imitateurs et Nostradamus, cela ne peut être que le fait des imitateurs qui ne peuvent faire autre chose qu'imiter.

        Nous nous portons en faux contre une telle attitude: il conviendrait déjà par définir ce que l'on entend par imitateur et distinguer ce terme de celui de plagiaire. Or, selon nous ces imitateurs ne sont pas des plagiaires, c'est à dire qu'ils ne s'approprient pas des textes de Nostradamus. Qu'ils s'affublent du nom de Nostradamus, qu'ils prétendent à une filiation improbable ne signifie pas pour autant que nous ayons affaire à des plagiaires.

        Il ne s'agit évidemment pas d'affirmer que c'est Nostradamus qui  se serait approprié le travail de ses imitateurs, ne serait-ce que parce que le dit Nostradamus meurt dès 1566, c'est à dire au début du processus et notamment avant les publications d'Antoine Crespin. Ce que nous disons, c'est que ceux qui élaborèrent le canon centurique au tout début des années 1580 n'hésitèrent pas à se servir de la production néonostradamique.  Ajoutons que les emprunts à cette littérature aux fins de constituer un corpus centurique n'ont nullement épuisé celle-ci, ce qui montre bien  que la dite littérature n'était pas tributaire du corpus nostradamique mais que c'est l'inverse qui est vrai..

        Soulignons qu'il n'existe pas un seul et unique groupe de faussaires. Tout indique au contraire une certaine diversité et le fait que leurs démarches ne sont pas nécessairement compatibles, d'où l'inanité qu'il y a à rechercher une seule et unique logique et une chronologie continue et  d'un seul tenant, ce qui a été le grand tort des bibliographies parues dans les années 1989-1990. Il y a eu, ainsi,  la génération des imitateurs de Nostradamus qui fut suivi de celle  des plagiaires des dits imitateurs. Il  y a eu les faussaires se servant de vignettes différentes: 

- ceux utilisant la même vignette -que l'on nommera vignette Zéro-  que celles des pronostications 1557 et 1558

- ceux utilisant la vignette A  et ceux utilisant la vignette B.

 

Vignettes zéro et Galien

        Et puis, il y eut les faussaires plaçant l'addition à la sixième centurie en 1560 (Barbe Regnault) avec marque additionnelle à la quatrième centurie  et ceux la situant en 1557 (Antoine du Rosne) sans marque additionnelle à la quatrième centurie.

        Pour conclure cette brève mise au point,  ce qui nous apparaît comme déterminant, c'est de reconnaître que la toute première édition des Centuries date du début des années 1580 et que cette édition manque. Benoist Rigaud a certainement été impliqué dans le projet en question et cela explique que par la suite, l'on ait eu droit à une édition Benoist Rigaud 1568, signalée en 1585 par Antoine du Verdier [16] .  La mention de l'année 1568 révéle très vite la volonté d'antidater les Centuries; intention confirmée par le fait que l'on ne dispose d'aucune édition des Centuries  tout au long des années 1570. Le début des années 1580 correspond bel et bien à  l'émergence d'un Nostradamus redivivus.  En tout état de cause, Benoist Rigaud a largement contribué, dans les années 1570 à la diffusion de l’œuvre du prétendu faussaire  Crespin avant de préférer ressusciter Nostradamus lui-même, ce  à quoi il se résoudra somme tout assez tardivement, au cours des années 1580.  En  fait,   dès 1575, l'on sait que Rigaud publiait  Jean-Maria Coloni.

         On a conservé à la Bibliothèque de Lyon La Part Dieu  une édition parisienne de Jean de Lastre, faite à partir d'une édition Benoist Rigaud. L'iconographie de couverture est  très proche de celle qui servira pour  Anthoine Fabri,  sept ans plus tard dont on connaît la fortune pour la confection de certaines éditions datées de 1568.  Tout nous pousse à considérer que l'iconographie dite nostradamique est issue d'une iconographie  néo-nostradamique ou para-nostradamique -c'est à dire où le nom de Nostradamus n'est même pas mentionné mais qui adopte le principe de quatrains mensuels, lesquels ne sont même pas nécessairement issus du corpus nostradamique.  Il semble notamment que la vignette de l'astrologue dans son étude ait été utilisé pour représenter toutes sortes d'astrologues,  de Claude Morel en 1582  à  Edmond  Le Maistre en 1578  (Advertissement et Présages pour six ans, Paris, Jean de Lastre, [17] . Il nous semble que la vignette de la pronostication de Nostradamus  pour 1557 et 1558 .ait  été reprise avec des variations comme  dans le Présage général d' Himbert de Billy, en 1578 où la vignette de l'étude est entourée d'une frise zodiacale, à l'instar de la dite vignette des dites Pronostications, la dite vignette  ayant été curieusement utilisée par M. Chomarat,  pour son reprint 2000. . Cela expliquerait également pourquoi l'almanach pour 1582 d'Himbert de Billy comporte en son titre six vignettes zodiacales. Même les vignettes des dieux planétaires qui figurent sur certaines éditions Rigaud   des Centuries pourraient avoir été empruntées  à des prédictions pluriannuellles - chaque année y  étant  présentée sous l'égide de telle ou telle vignette planétaire, comme pour les  Prévoyances pour six années jusques à l'an MDLXXXII, par Jean Maria Coloni, piedmontois, excellent mathématicien, citoyen de Romans en Dauphiné... (Avignon, 15 décembre 1575.) Or, si ces vignettes sont tout à fait à leur place dans un tel contexte, la présence de telle ou telle d'entre elles  en tant que vignette de titre  ne fait guère sens, ce qui montre bien dans quel sens l'emprunt s'est effectué.

         Ainsi, tant sur le plan des textes que des images, les éditions des Centuries auront puisé dans un réservoir, un vivier  d'almanachs, de pronostications et autres "prévoyances" parus dans les années 1560-1570. Un des cas les plus typiques est celui des éditions troyennes du XVIIe siècle  qui empruntent leur personnage en  vignette à la littérature néonostradamique telle qu'elle est attestée notamment en 1568.. La vignette qui figure sur les éditions 1555 (Macé Bonhomme)  et 1557 (Antoine du Rosne) , empruntée à la vignette de la Paraphrase de Galien,  se trouve déjà  sur la page de titre de l'almanach pour 1578 de Jean-Maria Colony sans aucune référence directe  à Nostradamus.  On notera que les bibliographies nostradamiques sont loin d'avoir recensé  toute cette littérature qui ne porte  pas nécessairement  le nom de Nostradamus, ce qui était le critère choisi., d'où, par exemple,  l'absence de Colony dans leurs travaux. En ce qui concerne les vignettes de personnages, il nous semble assez évident qu'elles sont inspirées de celle figurant dans les Pronostications de Nostradamus tout comme les quatrains le sont des Almanachs du même Nostradamus. Ce qui est acceptable diachroniquement, à savoir le cas des variantes au cours des décennies suivantes ne l'est guère synchroniquement en tant que parution simultanée comme ce serait le cas si en 1557 avaient circulé plusieurs vignettes du même Nostradamus, celles des pronostications et celle des Prophéties centuriques. Notons que les dites variantes ne comportent pas le nom "M. de Nostredame" à la différence  des vignettes originelles  des Pronostications. Il faut bien parler d'un syncrétisme regroupant en un seul et même corpus tout ce qui touche de près ou de loin à un certain astro-prophétisme, s'originant formellement - plus que sur le fond -  dans la production nostradamienne de départ.

        Cela dit, la situation s'inverse - mais évitons les anachronismes et ne confondons pas les époques, les décennies se suivant et ne se ressemblant pas!- : alors que le canon centurique récupére la production néonostradamique des années 1560-1570, en revanche, au cours des années 1580-1590, il existe bien des almanachs qui puisent dans le dit canon centurique et dans les Présages.  On note, a contrario,  que si les néonostradamistes étaient des plagiaires, comme on leur en fait le procès, pourquoi n'auraient-ils pas emprunté aux quatrains des almanachs comme le feront les faiseurs d'almanachs des deux dernières décennies? Or, force est de constater que l'on ne trouve pas trace d'un Présage chez Crespin!

        En ce qui concerne la présence des quatrains de l'almanach pour 1561 au sein des éditions parisiennes de 1588 et 1589, il conviendrait quand même de se demander quelle en était la source en cette fin des années 1580.  L'on peut supposer que l'on aurait puisé dans le Recueil des Présages Prosaïques, mais l'on peut aussi, plus raisonnablement,  admettre que les "Présages" aient fait l"objet d'un recueil imprimé dans lequel les faiseurs d'almanachs et les éditeurs parisiens auraient puisé. Un tel recueil de présages aurait fait l'objet d'un commentaire - possiblement de Dorat -  repris au sein du Janus Gallicus.- Ce revival nostradamique aurait donc connu  d'une part une publication des quatrains des almanachs et d'autre part des quatrains néonostradamiques, les deux corpus se retrouvant au sein du dit Janus Gallicus de 1594. Il nous semble très improbable que l'on ait pu produire un faux almanach -  truffé de quatrains issus des almanachs de Nostradamus -  comme celui qui nous a été conservé pour 1563 sans disposer d'un recueil de Présages et le dit recueil - à ne pas confondre avec le manuscrit du Recueil des Présages Prosaïques à la diffusion très restreinte -  a certainement été imprimé de façon posthume, donc après 1566.  Cette cohabitation du recueil de "vrais" présages en vers et de celui des  "faux" quatrains centuriques se retrouve dans les éditions parisiennes de la Ligue et dans le Janus Gallicus. Au XVIIIe siècle,  les "présages" seront éliminés comme le montre la fausse édition Pierre Rigaud 1566.

        Décidément, le phénomène nostradamique dans sa dimension exégétique appartient  au XVIe siècle finissant  et au siècle suivant.  En fait le seizième siècle ne s'arrête-t-il pas  aux années 1580 avec la mise en place de la Ligue (Norlaris)  d'une part  et la mise sur orbite des Bourbons (Mendosus) de l'autre?.  Les années 1550-1560 ne constitueraient que la préhistoire du nostradamisme, ni plus ni moins...
Il serait donc  grand temps de ne plus s'évertuer à rattacher et replacer  ce qui s'est passé à partir des années 1580 et au-delà  dans les limbes du milieu du XVIe siècle.  Les seiziémistes se trouvent ainsi  en grande partie dépossédés au profit des dix-septiémistes, ce qui expliquerait un certain nombre de résistances  à nos thèses chez les dits seiziémistes. et  les conduit à entériner toutes sortes de  contrefaçons, ce qui n'est évidemment pas à leur honneur. Une meilleure connaissance du phénomène de l'emprunt - notamment au niveau de la formation des langues - ne serait certes pas inutile à ceux qui se déclarent  aptes à décrire la genèse du corpus nostradamique: le XVIe siècle fut notamment fortement marqué par l'emprunt à l'italien, par la francisation d'un grand nombre de mots. De nos jours, la notion de francisation de l'emprunt sur le plan formel ne fait plus guère partie du bagage intellectuel, d'où un certain désarroi chez les modernes chercheurs qui prennent des vessies pour des lanternes dès qu'un problème de source se pose. Ce qui est étonnant, chez les nostradamologues,  c'est d'avoir à observer l'existence d'une barrière épistémologique  : l'on aurait le droit de parler de sources vers le dit corpus  avant 1555 mais après 1555, il n'y aurait plus que des influences à partir de celui-ci. On aura compris que nous nous portons en faux contre une telle méthodologie. Entre le temps  où Nostradamus constitua son oeuvre et le temps où elle trouva sa formulation définitive,  un siècle plus tard,  aura bel et bien existé un temps intermédiaire, antithétique, c'est à dire intégrant de nouveaux éléments  - selon un schéma thèse-antithèse-synthèse - qu'il est impératif de restituer.

JH          7 juin 2006

Note :
voir aussi mon "Enquête sur les deux plus célèbres vignettes nostradamiques" ,
Espace Nostradamus, site ramkat.free.fr, du 15 janvier 2005


[1] , (Paris, La Grande Conjonction

[2] Une parodie "antidatée" parue à la fin des années 50

[3] : (cf notre article sur Fabri in  Estudes Nostradamiennes)

[4] (Ivan Cloulas, Correspondance du nonce en France Anselmo Dandino 1578-1581, 1970, p.14),

[5] (BNF Res. V 1196

[6] (BNF V 21366)

[7]   (Bibl. Lyon La Part Dieu,  Res 315920; cf  planches in M. Chomarat et J. P. Laroche, Bibliographie Nostradamus,  Baden-Baden, V. Koerner, 1989,  pp. 50 et 76). 

[8] (cf  vignette du premier volet,  Benoist Rigaud,  1568 [8]

[9] (ref. Wikipedia, sur Internet.

[10] (Bibl. Munich) 

[11] -(Bib. Mun. Lille

[12] (Ste Geneviéve),

[13] Archives Royales, Bruxelles) 

[14] (Bibl Ste Geneviéve)

[15] (Osler Library, Montreal)

[16] , dans sa Bibliothèque (Lyon, B. Honorat)

[17] BNF Res. pV 289)