CONTREFAÇONS ET IMITATIONS PARUES OU CENSÉES PARUES DU VIVANT DE NOSTRADAMUS
par Jacques Halbronn
Si l'on peut relativement aisément accepter que des éditions antidatées des Centuries aient pu être produites par le milieu des libraires, il est a priori plus difficile d'envisager la mise en chantier de faux almanachs et encore plus de pronostications antidatés. Nous avons cinq exemples d'une telle production: - les Significations de l'Eclipse de 1559 - la Pronostication pour 1555 - la Pronostication pour 1562 - l'almanach pour 1563 (à vignette) en français l'almanach pour 1563 en anglais Ces cinq pièces comportent d'ailleurs tous une vignette celle de la Pronostication pour 1557 ou 1558 dans le cas des deux premiers documents et celle de la Paraphrase de Galien pour les deux suivants, et un troisième type de vignette pour le dernier. La diversité des vignettes indique des centres de production de faux distincts ( [1] Dans deux cas, celui des Significations et celui de la Pronostication pour 1562, il n'y a pas de quatrains mais seulement de la prose. Ajoutons qu'une Pronostication n'est pas censée comporter de quatrains et c'est pourtant le cas de la Pronostication pour 1555. Il convient également de prendre en compte le cas des éditions parisiennes des Centuries datées de 1588 et 1589 et qui comportent in fine des quatrains de l'almanach pour 1561 sans toutefois le préciser, une partie d'entre eux figurant en addition à la centurie VII, dans certaines éditions du XVIIe siècle. Enfin, rappelons que le Janus Gallicus (1594) comporte 141 "présages" que l'on retrouvera dans les dites éditons du XVIIe siècle qui les y ont pris. Le fait que tant de présages aient été ainsi commentés dans le JG atteste de leur statut qui ne se réduit pas/ plus à l'année pour laquelle ils étaient initialement parus. Un almanach comme celui de 1563 comporte des quatrains issus des années 1555, 1557 et 1562., étant entendu que ceux de l'année 1555 se retrouvent dans la Pronostication pour l'année en question [2] . ll y a donc tentative de recyclage de quatrains en les réassignant à l'année 1563. Le choix des quatrains du dit almanach ne fut probablement pas fortuit bien que nous n'en connaissions pas de commentaire, si ce n'est l'Epître à un duc de Guise, un Lorraine, qui s'y trouve mais qui ne s'y réfère pas explicitement. Le fait que le dédicataire soit un Guise est important dans le cadre de l'époque de la Ligue, puisque les Guises étaient les chefs du parti catholique face au "dauphin" réformé, Henri de Navarre. L'on voit mal comment l'almanach pour 1563 pourrait être paru, comme l'affirme P. Guinard, à cette date étant donné qu'il reprend certains quatrains parus l'année précédente, pour 1562. : celui pour février et pour octobre 1562, attribués d'ailleurs à d'autres mois; juillet et novembre 1563, respectivement. La supercherie aurait été éventée très vite. En revanche, vingt ans plus tard, le risque était devenu minime d'un tel recoupement; vu que ceux qui auraient conservé l'almanach pour 1562 ne devaient pas être légion, pour ne pas parler des quatrains empruntés à des années encore antérieures.. En ce qui concerne les quatrains pour 1555 que l'on trouve dans l'almanach Barbe Regnault pour 1563, la question est assez délicate vu si l'on sait qu'ils sont issus de la Pronostication pour 1555, qui fait elle-même partie des contrefaçons susmentionnées. Ajoutons qu'il existe encore une source pour ces quatrains, c'est le Recueil des Présages Prosaïques, qui constitue une mine pour des faussaires. [3] Cette production censée dater du vivant de Nostradamus pourrait avoir influé sur l'antidatation des éditions centuriques. L'on peut, en effet, raisonnablement supposer que du fait d'une certaine dérive, l'on aurait commencé par publier un type de texte conforme à ce qui était paru du vivant de Nostradamus puis on aurait continué avec des textes ne correspondant même pas - si ce n'est éventuellement par leur titre - à ceux parus de son vivant. En tout état de cause, on a des exemples de recours à des textes introduisant ou constituant des publications annuelles, pluri-annuelles ou ponctuelles et recyclées au profit du corpus centurique. C'est le cas des deux Epîtres, à César et à Henri II. Dans le cas de la première, nous savons, par plusieurs témoignages, qu'un tel texte a existé, sous une forme quelque peu différente, au lendemain de la naissance du fils de Nostradamus. Dans le cas de la seconde, le point de départ semble bien avoir été l'Epître placée en tête des Présages Merveilleux pour 1557, ouvrage dont nous avons récemment montré [4] qu'il avait servi pour la composition de certain passage des Significations de l'Eclipse.. Le cas de contrefaçon le plus significatif pourrait être celui de la Pronostication pour 1555. dont les quatrains figurent pourtant bel et bien en tête de la série figurant dans le Recueil des Présages Prosaïques, ce qui tend à montrer, selon nous, que le dit Recueil comporte des pièces suspectes et intègre délibérément des éléments bien postérieurs à la vie de Nostradamus. La présence de quatrains au sein d'une Pronostication n'est pas conforme au schéma nostradamique tel que nous le connaissons à partir de la production pour 1557. Les Pronostications pour 1557 et 1558 comportent pourtant la même vignette, ce qui n'est pas le cas pour la Pronostication pour 1562. Inversement, l'almanach pour 1563 ne devrait pas comporter une vignette, les almanachs n'y ayant pas droit à cette époque. En revanche, les almanachs pour 1565, 1566 et 1567 en comporteront tout comme les éditions centuriques (anti)datées de 1555, 1557 - avec une vignette sur le modèle de la pronostication pour 1562 et de l'almanach Barbe Regnault pour 1563.. A ce propos, il nous apparaît comme extrêmement probable que l'édition Barbe Regnault disparue antidatée à 1560 devait comporter la même vignette 'Galien" que l'almanach 1563 et la Pronostication 1562. Et c'est ce même modèle, donc, qui aurait servi pour les dites éditions centuriques 1555 et 1557. Quant à la vignette du premier volet de l'édition centurique Benoist Rigaud 1568, elle emprunte à celle de l'almanach pour 1566 mais de façon encore plus frappante à la Prophétie merveilleuse de Mi. de Nostradamus, parue en 1566 et comportant en son titre l'an 1568 [5] . L'on observe donc un entrecroisement - une contamination en quelque sorte- entre les productions authentiques ou contrefaites concernant des parutions se présentant comme relevant du vivant de Nostradamus, conformes à ce que celui-ci publia effectivement et les éditions centuriques qui constituent un genre particulier qui ne nous semble pas être paru du vivant de Nostradamus et qui est celui de Centuries ne s'articulant pas sur un cadre chronologique dûment affiché. L'on sait que progressivement, les Centuries ont totalement évacué le premier groupe, comme on le remarque avec la fausse édition Pierre Rigaud 1566, qui ne comporte même plus les Présages. Et par ailleurs, ne sont-ce pas ces Présages qui auront inspiré le style de composition des quatrains centuriques à partir de divers textes en prose récupérés? On aura compris que les éditions centuriques auront été cadrées chronologiquement et quant à la présence d'épîtres et de quatrains, par les almanachs de Nostradamus et ceux qui auront été contrefaits, à commencer par celui concernant l'an 1563, se présentant comme paru chez la libraire Barbe Regnault. Certes, il a du exister des contrefaçons réellement parues du vivant de Nostradamus et il est tentant de situer toutes les contrefaçons du vivant de Nostradamus, à commencer par le dit almanach pour 1563. Ce fut probablement le cas de l'almanach pour 1562 [6] - sans vignette - qui ne correspond que partiellement avec le manuscrit conservé [7] et qui selon nous parut bel et bien à cette date. Ajoutons que dans les dernières années de la vie de Nostradamus;, au cours des années 1560, commencèrent à paraître des publications néonostradamiques comme cette Prophétie Merveilleuse que nous avons mentionnée et dont le titre ne renvoie aucunement à des centuries mais qui couvre une série d'années. On sera donc passé de contrefaçons parues du vivant de Nostradamus à des contrefaçons rétroactives de publications concernant des années précises, dans ce même cadre chronologique, pour en arriver à des éditions centuriques situées également du vivant du dit Nostradamus. D'ailleurs, en ce qui concerne le contenu des quatrains centuriques, le processus aura débuté du vivant de Nostradamus, dans la mouvance néonostradamique, à commencer par le tout premier quatrain de la première Centurie qui est placé en exergue de diverses productions de la dite mouvance, au cours des années 1560, avant et après la mort de Nostradamus. D'aucuns y verront la ^"preuve" que la dite Centurie était déjà parue alors. Pour nous, au contraire, c'est l'indication de l'existence d'un courant certes marqué par un certain mimétisme à l'égard de ce qui concerne Nostradamus mais qui ne consiste pas à reproduire du Nostradamus mais à le pasticher. Le terme "imiter" est parfois mal compris: pour certains, imiter, c'est plagier alors que pour d'autres, imiter, c'est faire "à la manière de". , c'est aussi, plus noblement, "prendre exemple sur" ou "suivre l'exemple de " comme dans l'Imitation de Jésus Christ. Il nous semble que cette ambiguïté sémantique est utilisée délibérément pour réduire tout imitateur à la condition de plagiaire... Ce n'est pas innocent: car s'il y a eu plagiat, cela signifie ipso facto que l'original préexiste à l'identique. Il conviendrait de voir en Michel de Nostredame la "matrice" d'un phénomène qui le dépasse sensiblement au lieu de tenter de rapporter le dit phénomène à lui seul, les autres protagonistes se voyant réduits à la portion congrue. Là encore, l'on peut jouer sur les mots et laisser entendre que Nostradamus n'aurait produit que des clones qui ne seraient que le pâle reflet de son oeuvre, c'est nier la valeur ajoutée de ceux qui en ont pris le relais . Que, par la suite, lors de la confection du canon nostradamique, qui fut gérée par les mêmes libraires qui avaient encouragé un temps la perpétuation du nostradamisme, par l'entremise de toutes sortes de personnages s'en revendiquant, l'on ait voulu tout attribuer au "premier" Nostradamus est de bonne guerre mais l'historien des textes ne saurait se laisser leurrer par de tels expédients. Les historiens du Zohar savent, notamment, que ce "canon" fut constitué de diverses pièces : "d'autres livres se réclamant du même style mystique apparurent. L'un d'eux, le Ra'ya Mehemna (le Berger Fidèle) fut incorporé au corpus du Zohar" [8] JH 24. 06. 06. [1] cf notre essai de modélisation des éditions centuriques successives, in Estudes nostradamiennes) [2] cf RCN, p. 59). [3] (cf l'édition partielle de ce manuscrit daté de 1589, par B. Chevignard, Présages, Paris, Seuil, 1999) [4] (cf "Nostradamus et ses "haineux", Estudes nostradamiennes [5] cf notre article, "Pour une modélisation de la succession des éditions centuriques, Estudes nostradamiennes) [6] - conservé à Bruxelles, aux Archives Royales [7] ( cf RCN, pp 52-54) [8] ( Janet Berenson-Perkins, Les secrets de la Kabbale.,trad. de l'anglais, Courbevoie, Ed. Soline, , 2005, pp. 134-135) |