NOSTRADAMUS ET SES "HAINEUX"

 

par Jacques Halbronn

 

        Dans une récente étude intitulée "La (sic)  fol s'y fie de Monstradabus, 1558  [1] , parue dans le cadre de son  Dictionnaire Nostradamus on line,  Patrice Guinard [2] cite notre article paru il y a 15 ans dans la revue Réforme, Humanisme, Renaissance  consacrée à une pièce imprimée que nous avions découverte au département des manuscrits de la BNF. Et de fait, la pièce qu’il a trouvée fait partie du club fermé des textes antinostradamiques parus entre 1557 et 1561 dont aucun, malheureusement pour  les tenants de certaines thèses, ne s’en prend aux Centuries et le dernier en date  qui ait été exhumé ne fait pas exception...

La pièce ainsi  découverte par P. Guinard  - qu’il faut féliciter -  est marquée par un constat ironique - fou serait celui qui se fierait à  Nostradamus -  sur le fait que Nostradamus -rendu par Mostradabus, l'anagramme nostra pour monstra s'étant répandu, damus devenant dabus, c'est à dire d'abus -  n'avait  pas su prévoir la perte de Calais restée si longtemps anglaise- faible compensation à la perte de St Quentin -  par le duc de Guise - Description de la Prise de Calais -  survenue en 1557, l'année pour laquelle celui-ci avait publié toutes sortes de textes (almanach, pronostication, présages). Cette pièce ne figure nullement au titre de l'ouvrage dans lequel elle se trouve mais en annexe et de fait elle avait échappé aux recherches extensives  des nostradamologues des années 1980 comme d'ailleurs bien d'autres pièces. ; il est vrai que ces chercheurs dépendaient souvent du zèle des bibliothécaires auxquels ils s’adressaient, par correspondance….

 Etrangement, il ne semble pas que le reproche sera fait au lendemain de la mort d'Henri II d'un tel échec prévisionnel. D’aucuns diront que c’est parce qu’il n’y eut pas échec…. [3] .  Etait-ce parce que déjà  Nostradamus avait cessé - du moins provisoirement jusqu'en 1561 - d'être sous les feux de la rampe- ce qui ne dura que quelque temps  avant et après le voyage à la Cour -  du fait précisément des attaques dont il fut l'objet en 1558 et d'une certaine saturation qui aboutirait en 1560 à un sévère contrôle de telles publications [4] . Au demeurant, les adversaires de Nostradamus - qu'ils soient ou non astrologues - le mettent en garde quant à  une telle perspective s'il continue à dépasser les bornes de l'astrologie encore qu'il fasse la part de l'abus et celle  de l'échec.

         En revanche, ce qui est assez étonnant de la part de quelqu'un qui anime depuis des années un site Internet, il  omet de signaler  quatre articles parus depuis sur le site de Robert Benazra, l'Espace Nostradamus, à savoir: 

"Les épîtres nostradamiques, leur fortune,  en France et en Italie",

 "Avatars du centurocentrisme et du nostradamocentrisme",  et

"Enquête sur les deux plus célèbres vignettes nostradamiques"

"Du caractère partisan des Centuries".,

 ce qui rend son travail, par ailleurs méritoire, quelque peu décalé. Rappelons que nous avons publié plus d'une centaine d'articles sur Espace Nostradamus entre 2002 et 2005 et que dans le numéro 26 du CURA,  certains de ces textes sont commentés par P. Guinard et quelques autres.  Guinard s'imagine peut-être que toute est dans tout et que ce que nous avons publié en 1991 dispense de lire ce que nous avons écrit depuis... Il est particulièrement inconvenant, dans le domaine de la recherche, de s'arrêter sur un texte déjà ancien sans tenir compte des prolongements ultérieurs apportés par son auteur.

 

La réponse de Nostradamus aux attaques

        On regrettera que P. Guinard, dans son étude, n'aborde pas la façon dont Nostradamus réagit aux attaques dont il fut l'objet, ce qui fut le thème de notre exposé - resté inédit -  lors du Colloque Nostradamus de 1985, à Salon  de Provence, peu avant l'exposé -"Feux croisés" -  qu'Olivier Millet donna sur le même sujet l'année suivante, [5] non sans nous demander certaine référence bibliographique.. Est-ce que les propos de Nostradamus au sujet des dites attaques ne seraient pas éclairants? Au titre de la Pronostication pour 1557, est indiqué "Contre ceux qui tant de foys m'ont faict mort" mais la  même formule figure aussi en sous titre de l'Almanach et des Présages Merveilleux pour cette même année 1557.  Mais c'est dans les Significations de l'Eclipse de 1559 que l'on trouve les développements les plus intéressants même si nous pensons qu'il s'agit d'un faux  car un faux peut fort bien récupérer, bien plus tard, des passages authentiques d'une épître datée de 1558, à l'instar de celle contrefaite envoyée à Henri II, se substituant à celle figurant en tête des Présages Merveilleux pour  1557.     Selon Robert Benazra , "Brind’Amour pense que c’est dans les Présages merveilleux que Nostradamus attaquait les trois astrologues qui avaient médit de lui à la Cour, provoquant les réactions d’Hercules le François, Laurens Videl". Ce dernier reconnaît, dans sa Déclaration que ce sont  les "présages de l'an 1557 qui ont esté cause  que je me suis diverti (c'est à dire écarté) de toute bonne opinion". Mais le terme "présage" est utilisé pour tout pronostic mensuel et peut convenir aussi bien pour l'almanach que pour les Présages Merveilleux. Quant au mot Pronostication, il est, quant à lui, réservé, pour l'approche selon les quatre temps ou  saisons.

        D'après le contenu  de la riposte de Nostradamus, ne serait-il  possible d'identifier le texte par rapport auquel Nostradamus réagit?   Guinard ne s'y est  point essayé, ce qui serait la moindre des choses, même si Olivier Millet n'y avait non plus songé, il y a 20 ans. Nostradamus en tout cas cite un Hercules Gallicus.(p. 458), ce qui serait évidemment à rapprocher de La Première Invective du seigneur Hercule le François contre Nostradamus, traduite du latin, Lyon, Michel Jove, 1558. Nous reproduisons ci-après en fac simile  cette fort longue réponse de Nostradamus aux attaques dont il faisait l'objet  mais un passage nous interpelle:

"Cicéron (...) avec tant de bons preceptes de philosophie ne s'osoit vendiquer n'attribuer ce nom de Philosophe & ce gros animal est si temeraire  & si hebété d'entendement de se dire Philosophe (...) Asseure toy que si tu estois  ce que tu te dis philosophe, que tu ne l'aurois pas mis".  Il est  fait référence, un peu plus loin, à un titre d'ouvrage : ""mais scais -tu que tu seras philosophe avec tes pnostique (sic,  lire pronostique au singulier)  que  tu dis estre merveilleux. Vrayment pour un tel gallophe comme tu es, tu debvois bien mettre merveilleux".  Or, Nostradamus est censé avoir publié les Présages Merveilleux pour 1557 n'est-il donc pas étrange qu'il se mette  ainsi à  ironiser en  1558 sur l'épithète "merveilleux"? Cet  adjectif  figure également dans l'épître à Catherine de Médicis, figurant dans l'almanach pour 1557 ; "comprenant d'abondant une partie de l'année merveilleuse LVIII & encores quelque chose de l'année LIX qui sera l'année de la paix universelle" L'on sait que cet épithète figure sur une série des Centuries,  parues à Rouen et à Anvers, dans les années 1588-1590: Les Grandes et merveilleuses prédictions de M. Michel Nostradamus etc.

         N'aurait-on pas finalement  attribué à Nostradamus, dans les Significations-  dont le but était de faire annoncer post eventum  par Nostradamus la mort d'Henri II  -   un texte du à l'un de ses adversaires et d'ailleurs  n'y retrouve-t-on pas des passages issus de l'Eclipsium de Leovitius, en première partie? En outre,  dans le même passage,  il est question d'un "hérétique ou plutost  heresiarche',  mais cette accusation n'émane évidemment pas d'un huguenot. Rappelons que si Nostradamus fut pris  à partie par les Protestants, il fut également accusé de pencher en leur faveur. [6] .  Ajoutons que dans l'Epître de Nostradamus à  Antoine de Navarre, père du futur Henri IV, figurant dans la Pronostication pour 1557 il est bien question de philosophie: " Pour ce voyans les  anciens philosophes que le plus grand de Dieu estoit le scavoir (...) A l'exemple  desquelz me suis appliqué à spéculer  sur les significations des choses occultes & les déclairer d'an en an".   C'est dire que le passage sur les " pronostics merveilleux et sur les "philosophes"  ne nous semblent pas devoir être attribué à Michel de Nostredame mais bien plutôt  à l'un de ses adversaires réagissant aux parutions du dit Nostradamus pour 1557 mais ajoutons que déjà dans ces parutions, Nostradamus était sur la défensive , ce qui signifie que certaines  attaques auront précédé les dites parutions visant des publications antérieures tandis que . d'autres auront fait suite à la production nostradamique pour  1557. On notera que l'on s'en prend dans le dit passage à un almanach : "Tu es une grand' beste pour un Almanach & avec tes advertissements de Bocace", il semble donc bien que ce soit Nostradamus la cible et que l'on en ait  fait celui qui  s'en prenait à ses adversaires... 

        Il nous apparaît que le texte antinostradamique utilisé dans les Significations de l'Eclipse de 1559 ne nous soit connu que par ce biais, il y constitue d'ailleurs une bien longue parenthèse au sein d'"un exposé censé être consacré aux  périls annoncés par une éclipse et semble bien inconvenant, somme toute, au sein d'une Epître  adressée  au vice-légat d'Avignon.  Il conviendrait en fait de le compter parmi les  textes hostiles à Nostradamus. Certains seront surpris qu'un texte antinostradamique ait pu servir pour fabriquer un texte nostradamique. Ce serait oublier qu'il a du exister une sorte de bibliothèque nostradamique incluant les textes des adversaires de Nostradamus : l'on sait notamment  que ce fut le cas  du Monstre d'Abus de La Daguenière, texte paru chez    Barbe  Regnault en  1558 comme cela fut également le cas pour "le Fol  qui s'y fie  de Monstradabus"-(, dont il est fait usage au sein du Recueil des Présages Prosaïques (et très vraisemblablement des Prophéties d'Antoine Couilard.(1556). Cela vient confirmer les doutes sur l'authenticité des dites Significations lesquelles comportent notamment une référence douteuse  à "la seconde centurie de mes Prophéties". D'ailleurs, le ton de cette attaque nous semble bien proche de celui d'autres attaques contre Nostradamus et sa véhémence, somme toutes, assez étrangère au style de Michel de Nostredame.

        Quant au personnage d'Hercule François, il semble qu'en réalité il ait été utilisé satiriquement par les adversaires de Nostradamus du fait précisément que le dit Nostradamus recourt à une telle formule dans ses publications annuelles.  Etant donné qu'il s'agit d'un échange polémique, chacun des protagonistes peut avoir à se plaindre de la médisance et de la calomnie de l'autre : ainsi aurait-on calomnié Nostradamus devant "les monarques", ce dont Videl se défend...

        On observera à la lecture du texte qu'un mot semble manquer : "pour avoir inséré en tes ignares & sans savoir etc". Quel est le mot auquel est associé "ignares"? Il semble que ce mot - "escrits" par exemple -  ait disparu et ait pu figurer dans la version d'origine. Le style du texte inséré à la fin des Significations est bien dans le style d'un Laurent Videl, astrologue qui oppose son travail à celui de Nostradamus, dans sa Déclaration des Abus, ignorances et séditions de Michel Nostradamus. Le fait de traiter l'autre d'ignorant/ignare  et d'âne le caractérise: " Regarde, Michel, je te prye si tu es encores plus ignare & gros asne que je ne dis". La Daguenière également utilise cette image : "asne à longues oreilles" à son endroit et parle d'"asneries et battelleries". Nostradamus auquel  Videl reproche sa "nouvelle astrologie"  n'est guère en effet en position de taxer ses adversaires d'ignorance. Il ne nous semble donc pas qu'il ait pu écrire: "ce qui sembleroit impossible à plusieurs asnes ebetés (sic) & ignares"

        Par ailleurs, la formule attribuée à Nostradamus '"Quelle cause te vient esmouvoir de calumnier celuy qui ne fait ne dict mal à personne du monde?" se retrouve dans la  Déclaration  de  Videl lequel se plaint des attaques de Nostradamus. En fait, les propos de Videl et de Nostradamus se recoupent quelque peu puisque l'un et l'autre sont astrologues et c'est probablement pour cette raison que les faussaires aient pu les croire interchangeables, oubliant cependant que la référence aux "pronostics merveilleux" pouvait trahir le procédé. Mais il est vrai que les Présages Merveilleux ne figuraient pas dans la collection dont ils disposaient; le Recueil des Présages Prosaïques- véritable mine pour les contrefaçons - se contentant d'indiquer : " D'un autre présage sur la mesme année qui ne se trouve point, dédié à la Magesté du Roy tres Chrestien. Passages sugillez et calomniez par un haineux de l'auteur pour ne les avoir entendus et retirez d'un sien livre imprimé à Paris 1558".  Il est ici fait référence à La Daguenière qui en avait aussi contre les dits Présages Merveilleux mais sans les désigner par leur titre exact à la différence du passage inclus dans les Significations de l'Eclipse  qui sera le 16 Septembre 1559, Paris, Guillaume  le Noir, ce libraire ayant bel et bien publié des almanachs de Nostradamus comme celui pour 1560  ainsi que celui pour 1561 et qui sait pour 1559, cet almanach n'ayant été conservé, en ses deux parties séparées  qu'en anglais. C'est dire que le travail des faussaires est bien informé et qu'il a déjoué le travail de plus d'un bibliographe.

 Eclipse

L'on trouve dans le corps  des Présages Merveilleux, un passage auquel fait certainement référence le texte  des Significations de l'Eclipse et que nous retranscrivons :

"..., mais sont un tas de bestes brutes ignorantes qui ce (sic pour "se")  meslent de vouloir ensuivre mon umbre & par calumnie ne cessent de mesdire (...) Dient ce que leur semblera : cela principal ou lon prent la doctrine ne scauroit entrer nullement  dans leurs cerveaux asbestis, ebetez (sic) & privez de toute congnoissance Mathematique, ce sont les  ignorans qui occultement me font guerre. Dans cette lune, trois de ceux qui de moy contre raison & le droict devant les Monarques m'ont calumnié: à la fin de lannée n'auront gueres loisir de parler. Je prie à Dieu qu'ilz puissent  avoir bonne cognoissance de moy & changeront leur mauvais propos en bien; l'un que je congnois ne parlera iamais, je suis desplaisant (sic)  de linconvenient qui luy adviendra avant le bout de l'année. Or laissons un tas de videlas pour veaux qu'ilz regardent bien s'ilz ne trouveront dans le revolu de ceste lune survenir de grandes nouvelletez, ..."
                           (fol  g ii recto)

Est-ce un hasard, en effet, si  certaines expressions vont figurer dans les  Significations ?

" Or je suis presdestiné en cest estre que tous ceux qui à l'encontre de moi escrivent sont totalement  bestes brutes, asnes ebetés & deceuz grandement  de toute leur voye etc" [7] Ne serait-ce pas justement  ce jeu consistant à resservir les formules de l'adversaire - à l'instar d'un Antoine Couillard - qui expliquerait la confusion entre texte et anti-texte?

        Echange de bons procédés:  La Daguenière permet de reconstituer en partie une oeuvre de Nostradamus et   un faux nostradamique permet de restituer en partie  le texte d'un de ses "haineux".  Probablement,  donc, oeuvre  perdue de ce Videl -  dont on retrouve peut-être les initiales à la fin de la Première Invective  du  Seigneur  Hercules le François contre Monstradamus: L. V. C. M.. Peut -être s'agit-il d'une Seconde Invective? 
 
  

Nostradamus en butte à la censure

        Si l’on veut avoir accès  à un texte majeur de Michel de Nostredame en prose, il  convient  de lire la longue épître que celui-ci adressa au pape Pie IV. [8] Laquelle semble avoir connu quelques vicissitudes..  Cette  belle  épître à Pie IV  nous est connue d’une part par un manuscrit qui en a été conservé, ce qui témoigne de l’importance qu’on lui accorda et de l’autre d’une version italienne d’époque. En

revanche, la version imprimée de l’almanach nouveau pour 1562  ne fournir qu’une part très modeste de la dite Epître- [9]   et nous apparaît comme censurée... Ajoutons que me manuscrit fit l’objet d'une édition au tout début du XXe siècle. et dont nous avons  eu copie grâce à la Bibliothèque de Lyon La  Part Dieu [10] . Ce manuscrit cesse ainsi d’être considéré comme un simple brouillon. Pour nous, cette épître fait référence et nous permet de nous faire une idée du vrai Nostradamus. Elle n’a cependant pas été incluse dans le canon centurique.

 En revanche, l'Epître à  César et l'Epître à Henri II, qui appartiennent au dit canon,  ne furent pas traduites au XVIe siècle et il faudra attendre 1673 et Théophile de Garencières pour ce faire et encore, dans le cas de la Préface  à César, dans une mouture sensiblement différente de celle du canon.

Entre temps, on oublia complètement l'Epître à Pie IV qui ne fut pas retenue dans le canon centurique alors qu'elle aurait fort bien pu y  être recyclée, étant donné son intérêt prédictif.  Cette Epître est probablement, en tout cas, le texte le plus significatif et le plus authentique que nous connaissions de la main de Michel de Nostredame; elle se caractérise par le fait qu'elle couvre plusieurs années successives.  Elle se place au sein  de l'almanach pour 1562 et ses Prédictions mensuelles de la dite année.  Comme nous l'avons noté, l'almanach pour 1562 dont un exemplaire imprimé a été conservé ne comporte qu'une petite partie de la dite Epître et il semble qu'elle ait été censurée : rappelons que nous sommes au lendemain de l'Ordonnance d'Orléans qui traite des almanachs et renforce leur contrôle et Nostradamus n'était nullement épargné par ces mesures prises en 1560, au lendemain de la mort d'Henri II.. Il semble que la nouvelle équipe au pouvoir, dominée par les Guises, n'appréciait guère la perspective  de certains débordements prophétiques.

Impact de l'almanach pour 1561.

        Il semble, comme nous l'écrivions dans notre article [11] de 1991, que les réactions en question ne concernent pas l'almanach pour 1562 mais celui de l'année précédente, à la prédiction pour le mois de juin 1561 et qui traite de Pie IV  alors que si l'épître à Pie IV figurant dans l'almanach pour 1562 est bien datée d'avril 1561,  en revanche, la publication du dit almanach ne saurait avoir eu lieu avant la fin de l'an 1561!

        P. Guinard écrit dans son Dictionnaire Nostradamus [12] : "Le texte, au contenu relativement insignifiant, ne fait que confirmer le mauvais accueil fait aux oeuvres de Nostradamus par les polémistes protestants. Il a probablement été imprimé à l'automne 1561 peu après la sortie de l'Almanach nouveau pour l'an 1562, dédié au pape Pie IV.  Pourtant, dans le dit article, nous avions reproduit le passage de l'almanach pour 1561 (p; 45).

        S'il est certes tentant de rapprocher l'Epître de Nostradamus à Pie IV  de la Déclination des Papes,   l'on voit que la chronologie ne tient pas. Guinard ne nous explique pas en quoi la dite Epître, dont il n'analyse pas le contenu, a pu susciter de telles attaques alors que la prédiction pour juin 1561 s'intéresse aux astralités du jour de l'élection du Pontife, survenue en 1559 et donc encore récente lors de la préparation de l'almanach pour 1561.

 

Le lien des attaques avec les Centuries.

        Ce qui nous semble parfaitement abusif dans le travail de P. Guinard tient à la façon dont il essaie de relier les attaques qu'il inventorie avec la parution des Centuries.  Citons le:

"Nostradamus ose dédier les 300 derniers quatrains de son opera prophetica au roi de France Henry II. Les réactions hostiles ne se font pas attendre, et à partir de ces années, suite à la parution de ces deuxième et troisième volets, commencent à fuser de toutes parts des textes qui s'en prennent à l'outrecuidance du prophète salonais".  

et plus loin

 "Or, en 1557 et 1558, c'est-à-dire après la parution des second et troisième volets des Prophéties, rien n'apparaît dans le texte permettant d'appuyer leurs revendications. Au contraire, les sectes, comme les appelle Nostradamus, sont souvent présentées de manière négative. Certes certains vers des dernières centuries semblent annoncer l'accession au trône de la maison des Bourbons-Vendôme (cf. p.ex. Prophéties, IX 50 A-B), mais rien n'indique de conséquences religieuses à cet avènement : aucune trace d'une église réformée en France."

A lire P. Guinard, les attaques contre Nostradamus seraient dues à la parution des quatrains centuriques. Or, il n'en apporte aucune preuve. Les différentes attaques qu'il recense témoignent certes d'une animosité à l'encontre de Michel de Nostredame, au début des années 1560 mais tout comme en 1558, ce qui est en cause concerne des publications à caractère proprement astrologique  où chaque pronostic est dument daté et non des séries de strophes absconses. Quant à la présence d'allusions à la rivalité entre Bourbons et Guises, figurant dans les "dernières" Centuries, elle ne fait guère sens avant la mort d'Henri II, en 1559 et correspond aux affres du bref règne de François II avant de prendre une autre dimension sous la Ligue.

Le cas Barbe Regnault

P. Guinard  traite également assez cavalièrement de la question Barbe Regnault  dont on notera que cette libraire a plutôt publié des attaques contre Nostradamus (cf supra) :

"Le fol s'y fie est aussi l'un des chaînons manquants entre les invectives de 1558 ("Hercules Le François" et "Jean de La Daguenière") et les publications tronquées de la veuve Barbe Regnault parues au début des années 60 : l'édition facétieuse des Prophéties (1560-1561), et les pseudos Pronostication pour 1562 et Almanach pour 1563".

        En effet, les trois publications Barbe Regnault auxquelles Guinard fait référence, à savoir une édition des Centuries, un almanach et une pronostication, qui se seraient succédé de 1560 à 1562, ne sont nullement parues à cette époque mais plusieurs décennies plus tard! Donc on voit mal de quel "chaînon manquant" il peut s'agir. L'étude des vignettes - et il faut ajouter le cas de la traduction anglaise de l'almanach pour 1563 - correspond en effet à une autre époque où l'on se sert de la vignette Galien pour orner la production pseudo-nostradamique.  C'est autour de 1588 que la veuve Nicolas Roffet et Pierre Mesnier, deux libraires parisiens  introduisent, ce type de vignette, ce qui n'aurait pu se faire du vivant de Nostradamus car cela aurait du cohabiter avec la vignette officielle qui comportait la mention "M de Nostredame" figurant sur les Pronostications de Nostradamus.

        Contrairement à ce qu'écrit P. Guinard,  ces éditions sont plus anciennes que les éditions (anti) datées 1555, 1557 ou 1568 qui en sont dérivées. L'absence de mention d'une addition à la IVe Centurie, au delà du 53e quatrain dans les éditions Antoine du Rosne 1557 est assez étonnante quand on remarque qu'en 1588, la dite addition est bel et bien présentée comme telle. Editions trop polies pour être honnêtes que ces éditions 1557 qui nous apparaissent comme correspondant à un état ultérieur ayant évacué certaines articulations tout comme l'indication d'une addition après la VIe Centurie, avant qu'elle ne devienne VIIe Centurie..

         Le titre Prophéties de M. Michel Nostradamus est celui utilisé justement par les éditions parisiennes de la Ligue qui sont aussi celles qui utilisent les vignettes que l'on retrouve dans les éditions 1555 et 1557.

"Les meilleures éditions du texte des Prophéties restent les toutes premières, celles des années 1550-60 : les erreurs typographiques et les relectures hasardeuses du texte s'amplifient par la suite, quand ce n'est l'apparition d'éditions tronquées et facétieuses qui commencent à pulluler à la fin des années 80. Même Pierre Brind'Amour (1996), dans son commentaire critique de la première édition, celle de 1555, s'embarrasse encore de versions plus tardives (Rosset [sic] pour Roffet 1588 ; Ménier 1588, Sainct Jaure 1590, Poyet 1600, etc) qui ne font qu'obstruer sa lecture".

        Rappelons aussi que le texte d'origine de la Préface centurique à César est réapparu en 1672 dans la traduction anglaise de Garencières et par la suite dans l'édition du libraire lyonnais Antoine Besson. Selon nous, ce texte devait correspondre aux toutes premières éditions des Centuries, parue au début des années 1580 et qui n'ont pas été conservées..

        Mais il reste que si l'on a fabriqué une fausse édition des Centuries  comportant une addition de 39 articles pour 1561, cela s'inscrit au sein de la mise en place des diverses éditions antidatées des Centuries. Cette contre façon pour 1561 est visiblement antérieure à l'édition Antoine du Rosne 1557 qui comporte déjà une septième Centurie et qui fut fabriquée sans tenir compte de l'existence de la dite édition Barbe Regnault, les faussaires ne se concertant pas entre eux. Car il ne faudrait surtout pas s'imaginer qu'il n'y eut qu'un groupe de faussaires. Nous en distinguons au moins trois :

       - ceux qui ont utilisé les vignettes des pronostications pour 1557 et 1558 pour fabriquer la Pronostication pour 1555 et les Significations de l'Eclipse de 1559

      - ceux qui ont ajouté 39 quatrains à un ensemble de six centuries, ce qui a donné l'édition Barbe Regnault et les éditions parisiennes parues en 1588- 1589 et comportant au titre mention de l'addition de 39 articles à la dernière Centurie.

       - ceux qui ont produit les éditions Macé Bonhomme et Antoine du Rosne, successivement à 4 et à 7 centuries, incluant donc le travail du deuxième groupe;  Cela a donné aussi les vignettes de  la Pronostication pour 1562 et de l'almanach pour 1563.

        P. Guinard insiste à juste titre sur le caractère contrefait de la Pronostication pour 1562  dont il précise que  le "destinataire pour lequel a été fabriquée une pseudo-épître de Nostradamus en 1561 -- c'est à -dire destinée à un mort depuis plusieurs années".  Cela ne signifie pas pour autant que cette Epître date de cette année là. Le type d'erreur dont il s'agit se commet d'autant plus aisément que la confection du faux est tardive.

        Force est de constater que les recherches de P. Guinard viennent une fois de plus confirmer que l'on ne dispose d'aucun document pour cette période faisant explicitement référence - et cela vaut aussi pour la correspondance - aux  fameux quatrains centuriques et que la réputation de Michel de Nostredame -qu'elle fut bonne ou mauvaise - ne tenait aucunement aux dits quatrains, y compris au lendemain de la mort d'Henri II, supposée avoir été annoncée par le quatrain I,; 35, donnée que l'on retrouve encore dans tant de développements sur le dit Nostradamus.  Un La  Daguenière qui ne se prive pas d'ironiser sur les quatrains mensuels des almanachs de Nostradamus, lui suggérant  désormais de s'exprimer "en termes  familiers, intelligibles, bons et bien aisez" n'aurait pas manqué  de s'arrêter sur des quatrains centuriques même pas datés  si ceux-ci avaient alors existé...Il y a dans le phénomène Nostradamus toute une mise en scène qui se mit en place après coup et qui exigea bien des complicités, à différents niveaux.     

        En conclusion, s’il est certes précieux de rechercher des pièces non recensées, dans l’ espoir assez vain de tomber sur quelque référence aux Centuries -  et dans ce cas il serait à craindre que l’on n’ait affaire à une contrefaçon antidatée – parue du vivant de Nostradamus. il convient également de confronter les textes dont nous disposons déjà depuis des lustres et qui ont encore des révélations à nous faire…

JH

22 mai 2005


[1] (Un document inconnu des nostradamologues parmi d'autres textes réformés)"

[2]   A ne pas confondre avec Pierre Guinard, directeur de la Réserve des Livres rares et précieux, à la Bibliothèque de Lyon La Part Dieu.

[3]   I, 35

[4]   cf J. Céard, La nature et ses prodiges,  Genéve, Droz, 1996

[5] dans le cadre des Journées Verdun Saulnier, à la Sorbonne  en 1986

[6]   cf H. Drévillon,  article « Nostradamus »,  Dictionnaire historique de la Magie et des science occultes, Paris, Livre de Poche, 200.

[7] ( Ed. Chevignard , Présages ,  Paris, Seuil, 1999, p. 457; dernière ligne, fol B III  recto.

[8]   Le regretté  R. Amadou  s’est intéressé à ce texte dans la revue Autre Monde.

[9] conservé aux Archives Royales de Belgique -

[10]   En revanche, la réédition de l’almanach de Nostradamus pour 1567, réalisée, dans le même cadre,  au début du Xxe siècle, semble introuvable.

[11]   In Réforme, Humanisme  Renaissance

[12]   Sur le site CURA.free.fr