Nostradamus et le syncrétisme chronologique

par Jacques Halbronn

La grande faiblesse des bibliographies nostradamiques  parues sur papier  en 1989 et 1990, à savoir celles de Michel Chomarat et de Robert Benazra tout comme la fragilité des chronologies proposées par d'autres depuis comme celle de Patrice Guinard, sur le site du CURA, sans oublier celle que R. Benazra a mise en ligne sur son site Espace Nostradamus tient à ce que l'on pourrait appeler le syncrétisme chronologique.

            Ces trois chercheurs - et l'on pourrait évidemment en citer bien d'autres - partent du principe qu'il existe une chronologie unique de la production nostradamique et plus particulièrement centurique, à telle enseigne que R. Benazra, dans le  Répertoire Chronologique Nostradamique, que nous avons édité, en 1990,  va jusqu'à numéroter les éditions, ce qui laisse évidemment supposer que leur succession obéit à un processus unique.

            Or, bien des éléments nous conduisent à penser que telle n'est pas la bonne méthode et qu'il existe plusieurs généalogies et plusieurs scénarios qui, initialement s'opposaient et que l'on a fini par combiner. Seule la disparition de certaines éditions a pu laisser croire une telle chose.

            Sans vouloir développer outre mesure la question dans cette bréve mise au point, prenons le cas de l'édition Barbe Regnault, portant comme date de parution 1560 et  proposant une addition de 39 'articles" à la dernière centurie (ouvrage signalé par R. Benazra, RCN, pp 51è52.): Les Prophéties de M. Michel Nostradamus. On connait ce document au travers des éditions parisiennes de 1588-1589 qui s'y référent mais dont le contenu ne correspond pas: il semble que dans tous les cas de figure, il n'ait comporté que 7 centuries.

            Mais dans ce cas, comment expliquer le cas des éditions 1557 Antoine du Rosne qui comportent déjà 7 centuries? En effet, il semble bien que l'addition de 39 articles "à la dernière centurie" et "pour l'an 1561" coincide peu ou prou avec ce qui deviendra la VIIe Centurie. Autrement dit, il est hors de question, selon ce schéma, que les éditions que nous connaissons marquées 1557 aient pu paraître avant 1561. Ce qui d'après ce scénario aurait pu paraitre en 1557 ne devait comporter que six centuries terminées par l'avertissement latin. 

            En fait, n'auront été conservées que des éditions 1557 amplifiées reprenant un état correspondant  à celui de l'édition Barbe Regnault 1560, avec quelques quatrains supplémentaires à la fin de la VIIe Centurie. Au demeurant, initialement, en 1560, il ne devait  pas encore être question, stricto sensu, d'une septiéme Centurie mais d'une "Addition pour l'an 1561".

            Il faut comprendre que deux scénarios s'opposèrent dans les années 1580 et cela se manifeste jusque dans les Bibliothèques de La Croix du Maine et de Du Verdier, chacune exposant un scénario différent. La Croix du Maine prône une chronologie d'éditions parues du vivant de Nostradamus, il donne l'année 1556 alors que Du Verdier étaie une chronologie d'éditions posthumes, il donne l'année 1568. Dans un cas, une édition à 7 centuries, dans l'autre à 12.

            On comprend miex, dès lors, ce que nous entendons par syncrétisme chronologique consistant à dire que l'on est passé des éditions de 1555 à celles de 1557 puis à celles de 1568.  En réalité, l'édition 1560 perdue mais suffisamment présente néanmoins, constitue un terminus sur le plan quantitatif  pour le scénario court et il convient de la rattacher aux éditions 1588-1589, tout en sachant que ces éditions parues du vivant de Nostradamus style 1555-1556-1557-1560 ont été fabriquées dans les années 1580. Rappelons que sous la Ligue, du moins dans le camp favorable à la maison de Guise, les éditions à 10 centuries n'ont pas cours, pas plus que l'Epître à Henri II.

            IL est donc tout aussi absurde d'envisager la parution en 1558 d'une édition à 10 centuries puisque seul le scénario court situe les premières éditions du vivant de Nostradamus et 10 centuries est un schéma de scénario long.
            Certes, à partir des années 1590, le canon nostradamique aura-t-il intégré en un seul les deux scénarios, non sans toutefois mettre en place deux volets chacun introduit par une Epître; mais avant cette période, il importe de présenter deux chronologies comme dans un arbre généalogique. Mais c'est justement alors que l'on va basculer dans le syncrétisme et les nostradamologues par la même occasion.

            Encore, cet amalgame ne sera-t-il pas si assuré que cela puisque par la suite des scissions interviendront  qui conduiront à  la coexistence, sur de nouvelles bases, d'un canon long et d'un canon court mais cette fois l'enjeu ne sera plus en rapport avec les Centuries VIII-X mais il visera les Présages et les Sixains que rejetteront les partisans du canon  court.

            C'est donc bien à une nouvelle conception de la chronologie des éditions centuriques que nous invitons les nostradamologues, faute de quoi ils ne cesseront de se heurter à des incohérences et à des invraisemblances.

Un nouveau chantier nostradamique

Signalons l'annonce, le ier février, par Patrice Guinard d'un Dictionnaire Nostradamus, sur le site du CURA.
Ce " sera à la fois un Catalogue, une Bibliothèque en ligne, et un ensemble d'articles et de commentaires critiques" . Rappelons l'existence de la Bibliothèque Nostradamus en ligne de Mario Gregorio (GB) ainsi que celle du précieux Dictionnaire Nostradamus du québécois Michel Dufresne (1989).
"Suite à une recherche que j'ai effectuée l'an passé sur un millier de catalogues de vente de collections privées ou de libraires, principalement des XVIIe et XVIIIe siècles, cette recherche laborieuse mais instructive, qui n'a pas été engagée par les bibliographes spécialisés de l'astrologue salonais, et qui pourra s'étoffer ultérieurement en raison du nombre beaucoup plus grand de catalogues existants, peut-être dix milliers, m'a permis d'y voir plus clair dans la chronologie des oeuvres de Nostradamus, et en particulier pour les Prophéties et pour le Traité des Fardements et des Confitures".
P. Guinard précise : "Dans un premier temps je me limiterai au XVIe siècle (..) Les lecteurs et spécialistes qui pourraient m'apporter leur aide sont les bienvenus". Il semble bien que le site du CURA sera désormais focalisé sur les études nostradamiques. Signe d'un certain désamour pour le débat proprement astrologique?

JH

31. 01. 06