VERS UNE MODÉLISATION

DE LA SUCCESSION DES ÉDITIONS CENTURIQUES

 

par Jacques Halbronn

        Quinze ans environ après les bibliographies de Michel Chomarat (1989) et de Robert Benazra (1990),  pendant lesquels des questionnements ont été formulés, notamment au sein de nos propres travaux, Patrice Guinard propose dans son Dictionnaire Nostradamus [1] un nouvel  état bibliographique des Centuries parues du vivant de Nostradamus [2] . Précisons que pour notre part, nous considérons qu'absolument aucune édition des Centuries telles qu'elles figurent dans le canon tel qu'il s'est établi de façon définitive dans le cours du XVIIe siècle,  ne parut au cours de cette période.

        Ajoutons aussitôt que nos conclusions n'excluent pas pour autant qu'aient été publiés, de son vivant; des quatrains sous le nom de Nostradamus, ni que le titre "Prophéties de M. Michel Nostradamus" n'ait été utilisé pour recouvrir quelque texte. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que des contrefaçons ne se servent de quelques données authentiques pour produire du faux.. C'est même l'enfance de l'art.

         Personne ne conteste non plus que les épîtres en prose qui figurent dans le dit canon n’aient  existé sous une certaine forme. Et il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que l'on puisse trouver des attestations tant d'une préface à César que d'une Epître à Henri II, à ce détail près que cela n'implique aucunement que les dits textes introduisaient les Centuries telles qu'elles se présentent dans le canon. Que l'on retrouve chez Couillard ou chez Videl des passages qui figurent dans la  Préface à César telle qu'elle apparaît dans le dit canon ne saurait donc étonner et ce d'autant moins que les contrefaçons ont fort bien pu se servir de Couillard et de Videl pour compiler la dite Préface centurique. Il faut bien, en effet, que les faussaires aient leurs propres sources et soient suffisamment bien documentés, que ce soit sur le fond comme sur la forme.

         En ce qui concerne les éditions centuriques  Antoine du Rosne [3] , nous avions déjà exprimé la thèse selon laquelle elles avaient du être précédées, dans la production des fausses éditions centuriques, d'autres éditions et cela pourrait être le cas de la contrefaçon parue sous l'enseigne d'Olivier de Harsy, 1557, que mentionne P. Guinard mais dont on ignore tout du contenu à l'instar de l'édition Sixte  Denyse 1556.: On lit chez  La Croix du Maine : "Les quadrains ou propheties dudit Nostradamus, ont esté imprimez à Lyon l'an 1556 par Sixte Denyse & encores à Paris & autres lieux, à diverses annees." (Bibliothèque, p.330). . S'agit-il ici des Centuries? Comparons avec la mention de Du Verdier qui est nettement plus explicite

comme si entre temps cet ouvrage était paru, entre 1584 et 1585,  avec la mention contrefaite  Benoist Rigaud 1568.::

titre Du Verdier : Dix centuries de Prophéties, par Quatrains (...) imprimées à Lyon, par Benoist Rigaud, 1568”

         P. Guinard propose à bon escient de corriger Sixte en Estienne mais ce faisant il néglige l'hypothèse d'une corruption du nom du libraire, qui serait le fait de faussaires. Il est un peu facile de corriger les fautes des faussaires au lieu de tirer des dites fautes les conclusions qui s'imposent. C 'est ce que ne se prive pas non plus P. Guinard de faire pour l'édition Olivier le Hardy qu'il "corrige" en Olivier de Harsy (cf supra). Notons que c'est au milieu des années 1580 que la mention Sixte Denyse apparaît dans une bibliographie et cela correspond en effet, selon nos travaux, à la période où se met en place le tout premier canon centurique dont il ne nous reste aucun exemplaire.

        Venons en justement  au cas Barbe Regnault, un de ces libraires auxquels rétroactivement les faussaires attribuèrent diverses publications nostradamiques. On a trois textes qui lui sont ainsi attribués ou plutôt assignés:

Commençons par deux publications annuelles:

Pronostication nouvelle pour l'an 1562, Paris, pour la veuve Barbe Regnault

L'almanach pour l'an 1563 , Paris, pour Barbe Regnault

On notera le changement de présentation de la libraire: parisienne  elle est d'abord, si l'on respecte la chronologie inhérente aux deux pièces,  la Veuve Barbe Regnault puis elle devient Barbe Regnault, tout court, ce qui nous semble assez incongru. Aurait-elle entre temps perdu son statut de veuve?

En ce qui concerne les Centuries qui seraient également parues chez  Barbe Regnault, en 1560, on notera le lien flagrant avec les éditions parisiennes des dites Centuries, parues à Paris, en 1588-1589,  tant chez Pierre Ménier que chez la Veuve Nicolas Roffet ou chez  Charles Roger et la dite Barbe Regnault puisque le sous-titre renvoie nommément à une édition pour 1561, sans toutefois donner le nom de Barbe Regnault. Brunet atteste en effet de l'existence - ce qui ne signifie pas de l'authenticité! - d'une édition intitulée pareillement - avec la mention caractéristique  "pour l''an Mil cinq cens soyxante & un de trente neuf articles" -  et qui serait parue en 1560 chez la libraire parisienne. Notons que nous sommes là dans un contexte très parisien, les libraires des années 1580 se référant à  la production parisienne des décennies 1550-1560.

        Pour ce qui est  d'une édition anglaise de Centuries, en  1563, il semble bien qu'il s'agisse de l'almanach pour 1563 dont on possède un exemplaire et qui est la réplique du faux almanach Barbe Regnault pour cette même année. Cet exemplaire ne date aucunement en réalité de cette période et comporte une vignette que l'on retrouve en 1589 chez Pierre Ménier, non pas que Ménier s'en soit servi mais bien que le dit almanach dérive de la production du dit Ménier [4] . Et l'on pourrait en dire de même des éditions 1555 et 1557 qui dérivent, de par leur vignette, de l'édition Veuve Nicolas Roffet de 1588, également conservée [5] . On notera que la British Library a conservé des pièces déterminantes du corpus  nostradamique, notamment au niveau des vignettes. Quant à la BNF, elle a un fonds néonostradamique assez riche tant en français qu’en italien..

        Un détail toutefois à ne pas négliger- et que nous avions déjà relevé - la vignette de l'almanach  anglais pour 1563 n'est pas la même que celle de l'almanach français  dont elle est censée être la réplique. L'anglaise est conforme à la vignette Ménier et la française à la vignette Veuve Nicolas Roffet.

        Tout se passe donc comme si les deux libraires parisiens avaient différencié leurs contrefaçons respectives en recourant à des vignettes différentes recouvrant des contenus identiques. Il nous semble donc probable qu'il y ait eu un faux almanach Barbe Regnault 1563 produit par la veuve Nicolas Roffet et un faux almanach Barbe Regnault 1563 produit par Pierre Ménier.  On a conservé la version Veuve Nicolas Roffet pour l'édition française et la version Pierre Ménier pour l'édition anglaise du dit almanach pour 1563. On a là une belle illustration de la cuisine des libraires  des années 1580 produisant des éditions censées parues du vivant de Nostradamus et rappelons que la vignette Veuve Nicolas Roffet est celle qui l'aura emporté pour la fabrication des éditions Macé Bonhomme 1555  et Antoine du Rosne 1557. Nous ignorons si la vignette Pierre Ménier a servi pour des éditions non retrouvées. Ajoutons que la vignette Veuve Nicolas Roffet est elle-même reprise de la vignette ayant servi à la fin des années 1570 et au début des années 1580 pour les publications annuelles de Jean Marie et Marc Coloni.

        Revenons sur cette édition Barbe Regnault 1560  dont la véritable date de parution est de plus de 20 ans plus tardive tout comme d'ailleurs la pronostication et l'almanach précités.  Comment serait-elle donc compatible avec une édition Antoine du Rosne 1557 alors que cette dernière comporte déjà  le contenu de la dite édition Barbe Regnault et notamment l'addition de 39 articles pour 1561?

        Toute la question est de déterminer à quoi correspondent les dits "articles". L'explication de loin la plus probable est qu'il s'agit de ce qui deviendra la Centurie VII - à laquelle justement P. Guinard accorde un traitement particulier dans l'étude susnommée.  Le fait que l'avertissement latin soit placé à la fin de la VIe Centurie plaide dans ce sens, puisque la centurie VII s place de la sorte "off limits", extra muros. Or, le sous-titre de l'édition de  1560- figurant pareillement dans les éditions parisiennes  de 1588-1589 - est bien  "additionnees par l'Autheur (...) à la dernière centurie".

        Les éditions Antoine du Rosne correspondent selon nous à l'état du canon centurique de la fin des années 1580 et en tout état de cause à un état postérieur à la dite édition Barbe Regnault qui est à 39 quatrains et non à 40 et 42 quatrains - ce qui implique une addition supplémentaire-- comme on le voit pour les dites éditions lyonnaises. D'ailleurs, tout se passe comme si l'on avait voulu  raccorder à Lyon ce qui l'avait été initialement à Paris en choisissant des libraires lyonnais, Macé Bonhomme,  Antoine du Rosne, Benoist Rigaud.

        C'est dire que ces éditions Antoine du Rosne qui nous ont été conservées sont douteuses puisqu'elles sont en quelque sorte un  double faux, puisque elles sont datées de 1557 et donc d'avant 1560, ne respectant même pas la chronologie des faussaires. En outre, comme le rappelle P. Guinard, elles ne comportent même pas la mention d'une addition à la IVe Centurie, après le 53e quatrain, à la différence des éditions de 1588 et 1589 et probablement de l'édition Barbe Regnault 1560 à laquelle ces dernières se référent. Comment dès lors auraient-elles pu faire immédiatement suite à une édition Macé Bonhomme 1555 à 53 quatrains à la IVe Centurie?

        Et ce qui vaut pour les éditions Antoine du Rosne vaut également pour une quelconque édition 1558 à 7 centuries, donc antérieure également à l'édition Barbe Regnault qui est censée ajouter une VIIe Centurie.....La chronologie ne tient pas.

        Certes, l'étude des éditions 1588 -1589 peut laisser perplexe puisque celles-ci ne comportent pas la Centurie VII canonique, qui se trouvera dans l'édition d'Anvers 1590 et encore avec 35 quatrains seulement. Tout se passe comme si le contenu de ces éditions parisiennes ne correspondait pas à leur titre.  A la place des quatrains de la VIIe Centurie, l'on nous  y propose des quatrains d'almanachs (dits présages) issus de l'almanach pour 1561 mais ne se présentant pas comme tels avec, à plusieurs reprises,  des  vers dans un ordre différent..

        Robert Benazra [6] va jusqu'à écrire :" Les autres sont ceux qui devaient être publiés comme présages pour l'Almanach pour 1561. Nous ignorons pourquoi ils furent supprimés (sic) de l'almanach imprimé par Barbe Regault et intégrés dans l'édition 1561 des Centuries". Or, l'on sait que ces quatrains parurent bel et bien dans un almanach de Nostradamus  pour 1561 [7] , chez le libraire parisien Guillaume Le Noir.

        En tout cas, ce n'est sûrement pas une coïncidence si les quatrains choisis pour remplacer - si l'on peut dire - les 39 quatrains de la VII e Centurie - sont issus de l'almanach pour 1561 alors que c'est justement l'an 1561 qui est mis en avant au titre.. On a là d'ailleurs une pratique qui se retrouve pour le faux almanach Barbe Regnault pour 1563 lequel puise également dans une collection de Présages pour des années antérieures. De toute évidence, les faussaires avaient accès à une collection de Présages et rappelons que ceux-ci étaient conservés des décennies plus tard, comme cela ressort du Recueil de Présages Prosaïques (portant la date de 1589)  et du Janus Gallicus. (1594).  Cette présence  des Présages dans les éditions parisiennes de la Ligue  est d'autant plus significative que ceux-ci sont absents d'une édition comme celle de Benoist Rigaud 1568 censée être parue à cette date alors qu'ils figurent en revanche dans nombre d'éditions troyennes du XVIIe siècle, émanant du libraire Pierre Du Ruau.

        Mais pourquoi,  à la base,  ce choix de l'an 1561 dans la fausse édition Barbe Regnault? Il semble bien que l'on ait voulu, comme il est explicitement indiqué, ajouter des quatrains à un état à 6 centuries et dont on a dit qu'il se concluait par le Legis Cautio, souvent corrompu en Legis Cantio. Il a donc bien du exister dans la série des faux, une édition à six centuries qui n'a pas été retrouvée et qui pourrait avoir comporté la date de 1558, celle de l'Epître centurique à Henri II. Le problème, c'est que la dite Epître centurique est censée introduire... les Centuries VIII, IX et X.. Il nous faut donc admettre que la dite Epître introduisait initialement autre chose que les dites Centuries. On ne parle pas ici de l'Epître placée en tête des Présages Merveilleux datée de 1556 - et qui est authentique- mais de la première mouture de la fausse Epître à Henri II datée de 1558. Et encore, cette fausse Epître n'introduisit-elle pas d'emblée des Centuries, Crespin la signalant au début des années 1570 sans  préciser ce point [8] . D'ailleurs, en 1588, il n'est pas question, dans les éditions centuriques,  d'une Epître   à Henri II mais bien de la Préface à César, l'épitre centurique au Roi n'étant en fait selon nous attestée qu'au siècle suivant avec les Centuries VIII-X.

                P. Guinard écrit à propos de la VIIe Centurie:    "Nostradamus a initialement conçu sa fameuse septième centurie "inachevée" et "incomplète" en dépit des mentions qui semblent l'infirmer, afin de contrecarrer et démasquer toute velléité frauduleuse, et il a probablement imaginé que des zélateurs piégés s'autoriseront à la compléter ultérieurement par un appendice (les 58 sizains du supplément dit de Sève). Mais précisément, ce supplément apocryphe est la meilleure preuve de l'organisation initiale ! Et la probabilité est quasi nulle que de supposés faussaires imaginent un dispositif aussi ingénieux et dont j'ai analysé les premières données dans de précédents articles [9] et surtout qu'ils puissent en reproduire les articulations d'une édition à l'autre". Ainsi, cette addition à la VIe Centurie aurait été "programmée" par Michel de Nostredame.

                P. Guinard poursuit :  "Car si l'on se met à fabriquer des quatrains, il n'y a aucune raison d'imaginer des centuries incomplètes, dont l'organisation serait précisément en contradiction avec les mentions apposées au texte : "dont il en y à trois cents qui n'ont encores jamais esté imprimées" (en 1557) alors qu'on ne compte que 286 ou 289 quatrains, et : "trois Centuries du restant de mes Propheties, parachevant la miliade" (préface à Henry II du 27 juin 1558) alors qu'il manque encore une vingtaine de quatrains, même en incluant ceux parus à cette date dans les almanachs"

                Autrement dit,  P. Guinard  s'interroge sur le décalage entre le titre des documents et leur contenu, que nous avons déjà évoqué plus haut. Selon lui, les faussaires ne se seraient pas "amusé" à suivre une telle voie alors qu'un prophète, lui, peut avoir eu quelque message mystérieux à faire passer. C'est donc Nostradamus qui a tout structuré. CQFD.

                En réalité, de tels  décalages et autres centuries "incomplètes",  peuvent s'expliquer tout autrement que par on ne sait quel plan obscur - et si "ingénieux" aux dires de P. Guinard -  dû au cerveau d'un seul homme.  Nous pensons que les éditions correspondant exactement aux titres utilisés n'ont pas été conservées et que l'on ne dispose que d'éditions dérivées de celles-ci et quelque peu décalées. On l'a vu pour les éditions de 1588-1589.. Quant aux éditions Antoine du Rosne, tout en ayant le même titre, elles n'ont pas le même contenu, au niveau de la Centurie VII, et donc pas le même nombre de quatrains, ce qui montre à quel point titre et contenu sont décalés, découplés.;"dont il en y a trois cents qui n'ont encores iamais esté imprimées".

                Il est un fait que si l'on ajoute 300 quatrains aux 353 quatrains de l'édition à 4 centuries, l'on arrive non pas à 639, 640 ou 642 quatrains mais à 653.quatrains.  Mais si l'on admet qu'il y a eu des additions de quatrains conduisant à des centuries "incomplètes", du moins dans un premier temps, soit la IVe et la VIIe Centuries; alors nous avons  un premier noyau constitué des Centuries V et VI - inconnues de Crespin - auquel on aurait ajouté un lot de 300 quatrains, soit les Centuries I, II et III., d'où la formule annonçant la présence de 300 quatrains non encore imprimées.  Evidemment, il ne faut pas prendre pour argent comptant la numérotation canonique des centuries.

                A partir de là, il suffit d'admettre que les additions correspondant aux Centuries IV et VII ne modifient pas une telle présentation si ce n'est que nous avons l'édition Barbe Regnault qui indique une addition de 39 articles à la "dernière centurie". . Mais dans ce cas, l'on devrait avoir eu une édition annonçant une addition de 53 quatrains, soit la Centurie IV. Or, un tel intitulé ne nous est pas parvenu, les éditions Macé Bonhomme, bien que comportant les 53 quatrains additionnels à la IVe Centurie ne l'indiquant pas à leur titre. De là il retourne que ces éditions sont "dérivées" d'une édition ne comportant pas un tel ajout après la "dernière" centurie, ce qui exclue, ipso facto, qu'il puisse s'agir de la toute première édition tout comme, on l'a vu, les éditions Antoine du Rosne, sont également "dérivées"  tout comme d'ailleurs l'édition Barbe Regnault 1560.. L'on peut d'ailleurs penser  que le scénario de l'addition à la dernière centurie tel qu'il figure au titre de la dite édition Regnault aurait été calqué sur un précédent scénario relatif à l'émergence des 53 premiers quatrains de la Centurie IV.

                 Il est évident que si l'on ne tient pas compte de l'existence d'éditions dérivées maintenant le titre des éditions dont elles dérivent tout en apportant des additions, des appendices,  le corpus centurique tel qu'il nous est parvenu paraîtra tout à fait incohérent et rendra possible les élucubrations que l'on sait cherchant bien vainement de sauver les apparences d'un ensemble resté  lacunaire en dépit de sa richesse relative en l"état.

                Pour nous résumer, il faut considérer  que n'ont été conservés que les éditions dérivées des Centuries, c'est à dire le troisième stade. On n'a conservé ni les éditions d'origine  comportant leur véritable date de parution, du moins pas avant les années 1588-1589, ni même la première génération de contrefaçons correspondant aux titres. On en est réduit à recourir à une pléthore d'éditions dérivées, soit la deuxième génération de contrefaçons, une sorte de canon bis, qui est celui qui d'ailleurs le seul à nous rester.

                Recensons ces éditions dérivées dont il nous manque d'ailleurs l'édition Barbe Regnault 1560 qui a au moins le mérite de se présenter comme telle, c'est  à dire avec une addition annoncée au titre. Une telle "dérivation" figure également au titre des éditions parisiennes 1588-1589.

                En revanche, les éditions dérivées comportant une addition à la IVe centurie ou à la VIIe,  ne l'indiquent pas et se présentent à l'identique, en leur titre,  des éditions antidatées  de première génération. Il est possible que de telles mentions aient existé et dans ce cas, on aurait affaire à une troisième génération d'éditions dérivées, celles qui tout en comportant une addition ne l'indiquent pas.

                En définitive,  les problèmes qui se posent aux nostradamologues seraient dus à un artefact de la conservation. Le fait que l'on n'ait conservé que l'ultime degré des éditions dérivées, ce qui est au fond est logique puisqu’il s'agit de l'état le plus tardif, donc le plus récent, a conduit à la situation que l'on connaît fort bien illustrée et représentée  par un Patrice Guinard.

                Imaginons, a contrario, que l'on ait conservé et les éditions non dérivées et les éditions dérivées de première génération, l'on se ferait probablement une toute autre idée de la chronologie des éditions centuriques et l'on percevrait plus clairement de quelle façon les contrefaçons sont  issues d'éditions qui ne sont pas antérieures au milieu des années 1580.

                Il faudrait dès lors employer le terme d'éditions "dérivées" à plusieurs niveaux:

1° il y a les contrefaçons dérivées d'éditions de la fin du XVIe siècle - et non l'inverse contrairement à ce que soutient Robert Benazra  

2° il y a les éditions dérivées additionnelles (EDA) qui sont issues des dites contrefaçons mais qui comportent des quatrains supplémentaires qui constitueront les Centuries IV et VII.

3° il y a, enfin, les éditions dérivées additionnelles complétées (EDAC), qui ajoutent des quatrains à la IVe et à la VIIe Centurie. P. Guinard évoque le cas de la VIIe centurie et des 58 sixains venus la compléter, ce qui correspond à  certaines éditions du XVIIe siècle comme l'édition troyenne Pierre Chevillot, sur la base d'une série de 42 quatrains encore que les sixains ne s'y trouvent pas à la suite de la Centurie VII.. Or, le passage de 39 à 42 quatrains est déjà caractéristique de ces EDAC..  Mais il y a aussi les éditions venant "compléter' les 53 quatrains de la IV pour en faire une Centurie à 100 quatrains telle qu'on la trouve dans les éditions Antoine du Rosne 1557.  Dans ce groupe, il y a les EDAC qui indiquent l'addition au-delà de la première série de quatrains et il y a les EDAC qui ne l'indiquent même pas, comme on le voit pour les dites éditions Antoine du Rosne.

                Les nostradamologues sont ainsi placées devant un dilemme: soit dépenser de l'énergie pour faire ressortir la nécessité  des éditions disparues, soit pour justifier qu'"il n'y a pas d'édition manquante en se contentant de ce qui nous est parvenu et des dates indiquées complaisamment sur les pièces ainsi sauvegardées.

                Par delà le débat sur l'existence ou non d'éditions parues du vivant de Nostradamus, il conviendrait au moins de s'entendre sur la succession des éditions, vraies ou fausses.

                Nous proposons le modèle-"big bang") suivant, se mettant en  place en très peu d'années (environ entre 1580 et 1584),   en laissant de côté le problème de l'authenticité des dates:

 

1°Une première  édition à 2 centuries (V et VI selon la numérotation canonique), matériau d'origine non identifié, éventuellement  versification d'une oeuvre en prose posthume de Nostradamus.

2° Une édition à 3 centuries (I, II, III, selon la numérotation canonique) à partir d'un matériau crespinien

3° Une édition à 4 centuries, avec 53 quatrains à la suite de la IIIe Centurie, base de la future IVe Centurie.

   Une édition à 5 centuries (I  à  VI)  réunissant les deux éditions parues séparément.

  Une édition à 6 centuries  (I, II, III, IV (53 quatrains), V, VI) se terminant par l'avertissement latin à la fin de la VIe Centurie.

6° Une édition à 7 centuries (I à  VII) Barbe Regnault 1560. avec 39 quatrains à la suite de la VIe centurie ( base de la  future  VIIe. centurie)

7° Une édition à 10 centuries (I à X selon la numérotation canonique) Benoist Rigaud 1568 posthume.(addition de matériau crespinien pour former les centuries VIII à X)

  Une édition à 7 centuries (I à VII) avec suppression des centuries VIII-X. Préface à César (fin des années 1580).

  Une édition à 10 centuries (I à X) avec réintégration des centuries VIII-X  et  intégration de 58  sixains pour compléter la centurie VII . (XVIIe siècle). Préface à César en tête du premier volet. Epître à Henri II "à la miliade" en tête du second volet. Correspond à ce qui est paru en référence, au titre, à  Benoist Rigaud, Lyon, 1568, chez Du Ruau, à Troyes.

            

                Comme nous l'avons souligné plus haut, les éditions qui nous sont parvenus sont dérivées de celles qui figurent sur ce schéma et n'y figurent donc pas nécessairement. Il convient de les considérer comme des variantes, comportant soit des additions, des suppressions ou/et  des substitutions comme dans le cas des éditions parisiennes 1588/1589. 

                Par rapport à notre schéma, l'édition Macé Bonhomme 1555 correspond au niveau 3 mais avec suppression de la mention addition à la "dernière centurie".Quant aux éditions Antoine du Rosne 1557 qui sont nettement distinctes par le nombre de quatrains mais aussi par la présence de l'avertissement latin uniquement dans l'exemplaire de la Bibliothèque d'Utrecht, elles correspondent au niveau 6 mais avec addition à la VIIe centurie et suppression de la mention  de l'addition à la "dernière centurie"., soit un état postérieur à l'édition Barbe Regnault 1560. La suppression de l'avertissement latin à la fin de la VIe centurie dans l'exemplaire de la Bibliothèque de Budapest correspond à une volonté de gommer les articulations successives. On retrouve ce même procédé dans l'édition d'Anvers-St Jaure 1590. Quant à l'édition Benoist Rigaud 1568 et aux éditions Héritiers Rigaud qui en sont la copie conforme, il convient de distinguer le premier et le second volet. Le premier volet correspond au niveau 8 alors que le second volet correspond au niveau 9 mais sans les sixains alors que l'Epître à Henri II  en est conservée.  P. Guinard note que l'Epitre centurique à Henri II parle d'une miliade. Cela ne se conçoit que pour une édition comportant des centuries "pleines", soit 100 quatrains à la IV et 100 quatrains ou sixains à la VII, ce qui signifie que cet état de l'Epître au Roi correspond à l'intégration des 58 sixains et donc date du XVIIe siècle. L'existence de cet état de l'épître dans une édition datée de 1568 signifie que la dite édition est du XVIIe siècle. Cela ne signifie pas qu'il n'ait  point  existé dans les années 1580 une édition Rigaud datée de 1568 mais elle ne comportait pas, selon notre modèle, cet état "à la miliade" de l'Epitre à Henri II.

                On notera en particulier l'hypothèse suivante, à savoir l'existence au départ de deux corpus de quatrains qui seront réunis au stade 4 lequel correspond à un premier canon centurique rassemblant des documents de sources diverses mais  recourant aux quatrains et imitant les Présages des almanachs. Cette hypothèse permet de comprendre pourquoi la centurie IV a connu un stade à 53 quatrains seulement, ce qui n'a de sens que si dans un premier temps elle n'est pas suivie d'autres centuries. De la même façon, l'addition des Centuries VIII à X s'articule sur une édition précédente à VII centuries avec une centurie VII à 39 quatrains (par la suite 40 et 42). En bref, l’existence de deux centuries incomplètes serait l’indication de deux corpus augmentés et réunis par la suite, étant entendu qu’une toute première édition ne saurait paraître avec une augmentation, ce qui disqualifie l’édition Macé Bonhomme 1555 avec ses 53 quatrains  à la Ive Centurie, laquelle ne saurait être une édition princeps. Paradoxalement, une édition comblant les manques des éditions augmentées pourrait sembler plus ancienne, encore un piége pour l’établissement d’une chronologie des éditions, à partir du contenu….

                Sauf pour les derniers niveaux de notre schéma, nous avons laissé de côté dans ce schéma la question épineuse  des Epîtres introductives et de leur contenu exact car celles-ci comportent des variantes comme en témoigne l'édition anglaise  Garencières de 1672 et l'édition Antoine Besson (années 1690).. Le fait qu'il y ait deux épîtres témoignerait  de la double origine du corpus..

                L'objection la plus attendue  à nos thèses nous semble être la suivante:  comment concevoir que l'on ait pu produire autant de fausses éditions en mobilisant les noms d' un tel nombre de libraires?. Nous répondrons que nul ne saurait contester la très grande diversité des éditions centuriques. A partir de là, si d'aucuns prirent pris le pli d'antidater ces diverses versions en les attribuant à divers libraires en activité du vivant de Nostradamus ou dans les années qui suivirent immédiatement son décès et en leur affectant  une certaine diversité de dates de parution,  le phénomène ne nous apparaît pas comme si extraordinaire que cela.

JH  23.06. 06.


[1] (site Cura..free.fr)

[2] sous le titre "Les premières éditions des Prophéties 1555-1563 (État actuel des recherches, repères bibliographiques, et conjectures)"

[3]   Antoine du Rosne rendu par Ambroise du Rosne dans une des Bibliothéques mentionnées,  à propos de la Paraphrase de Galien.

[4] (British Library et Bibl. Mazarine).

[5] (British Library).

[6] RCN, pp.119-120)

[7] (Bibl. Ste Geneviève)

[8] .(cf nos Documents inexploités sur le phénoméne Nostradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002).

[9] (cf. "Les pièces de l'héritage : Un dispositif de codage du nombre de quatrains prophétiques" CURA <../26mntes3.html>, puis Atlantis, 414, 2003),