VERSIFICATION ET EXÉGÈSE

COMME CAUSES DE CORRUPTION DU MATÉRIAU CENTURIQUE

 

par Jacques Halbronn

 

 

        Dans un article intitulé "The printing of the Propheties : the evidence to date", le nostradamologue britannique Peter Lemesurier  s'intéresse à la question des variantes des quatrains observables d'une impression à l'autre et sur ce qu'il faut en penser.

        Selon Lemesurier [1] ces variantes seraient dues  à la généralisation de la  dictée orale dans la pratique des imprimeurs de l'époque, ce qui serait confirmé par le fait que certaines erreurs ne s'expliqueraient qu'ainsi, du fait, au sens littéral du terme, d'un malentendu.

        Ce faisant, le nostradamologue anglais conseille de ne pas tirer de conclusions exorbitantes à partir de ces variantes et  stigmatise ceux qu'il appelle des "code addicts" et qui y verraient une intention délibérée de l'auteur, à savoir, de son point de vue, Nostradamus.

        Quelles réflexions nous inspire ce texte? Il suppose que celui qui dicte ne commet pas de faute mais que c'est celui qui met les caractères en place qui est source de l'erreur.  On ne voit pas pourquoi celui qui connaît le texte ne corrigerait pas, en temps utile, ce qui ne va pas!

        Le problème, c'est que les fautes ne sont pas corrigées et qu'elles ne le sont pas d'une édition à l'autre si bien que certaines fautes peuvent perdurer indéfiniment.

        L'explication la plus probable est que l'on ne se préoccupe guère de corriger le texte et que l'on serait le plus souvent bien en peine de le faire, pour des raisons assez évidentes du point de vue de ceux qui pratiquent le dit texte.

        Evidemment, pour Peter Lemesurier - chez lequel il y a  souvent  quelque enjeu stratégique inavoué-  il s'agit de valider les prétendues premières éditions lesquelles ne sont nullement  à l'abri de toutes sortes d'erreurs.  Quel scandale, en effet, que ces "premières" éditions ne nous apportent pas des  textes moins fautifs! Mais c'est précisément parce que ce ne sont pas des éditions aussi anciennes que l'on voudrait nous le faire croire à tel point qu'elles différent bien peu d'éditions supposées nettement plus tardives [2] .

        Il semble que Lemesurier  penche pour une tierce personne dictant le texte et qui ne serait pas Nostradamus, ce qui expliquerait la non-correction de certaines erreurs. Autrement dit, Nostradamus serait le seul  qui aurait pu corriger "son" texte et il ne l'a pas fait. Et nul n'aurait pu le faire à sa place....

        D'où l'hypothèse d'un personnage interface bien commode  entre Nostradamus et l'imprimeur, suffisamment proche de l'auteur et de toute façon son contemporain - pour préserver la chronologie officielle -  mais  susceptible néanmoins de ne pas savoir corriger les erreurs commises en aval.        Précisons cependant qu'à l'époque, l'on était assez habitué à une certaine fantaisie orthographique et que le lecteur corrigeait de lui-même, d'après le contexte, car la bonne leçon était souvent assez évidente. Ainsi, "ni" était souvent rendu par "n'y". Il semble d'ailleurs que les textes imprimés étaient à leur tour souvent lus à haute voix, ce qui relativise quelque peu  le problème.. Il semble que l'on ait appris la lecture silencieuse qu'assez récemment, outre le fait qu'il y avait un grand nombre d'analphabètes et que la lecture était souvent publique.

        Il est à noter que Lemesurier n'envisage à aucun moment le problème de la versification alors même qu'il  a pourtant essayé de montrer que nombre de quatrains seraient issus de chroniques en prose. Dès lors, pourquoi les « erreurs » n'auraient-elles pas été commises lors de la versification, d'autant que cela n'exclura pas qu'il y ait pu y avoir dictée? D'ailleurs,  certains prétendues "erreurs" ne seraient-elles pas dues au besoin de trouver une rime? On connaît l'invention de Victor Hugo, dans "Booz endormi" :

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre
Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Le poète aurait carrément  inventé le lieu "Jérimadeth" pour rimer avec "demandait"!

        Au demeurant, selon quel procédé peut-on conclure qu'il y a eu quelque part "erreur"? Encore faudrait-il disposer avec quelque certitude de la source utilisée? Pour Lemesurier, cette "source", ce sont telle ou telle chronique; on connaît le travail de Chantal Liaroutzos [3] mais dans les deux cas, il n'est question que des Centuries. Mais quid de la source des "Présages"?  Et peut-on y relever des "erreurs" sachant au demeurant avec sensiblement plus de certitude qu'ils sont sinon l'oeuvre de Nostradamus du moins parus de son vivant [4] ? Encore qu'il faille distinguer les différentes étapes de composition et de fabrication d'un almanach, la date de l'épître pouvant être nettement antérieur à celle de la parution, ce que semble ne pas avoir considére Mario Gregorio [5] . Là encore, se pose la question du passage de la prose des prédictions mensuelles à leur traduction versifiée avec les contraintes que cela impose parfois.

        Ajoutons que les commentateurs, eux-mêmes, n'ont pas été étrangers à l'apparition de certaines "erreurs", non plus pour les besoins de la rime ou d'un pied mais de par leur quête de sens.  L'on nous objectera que ces commentateurs sont, par définition, postérieurs  au texte ainsi commenté  mais est-ce bien sûr? Il nous semble au contraire que les éditions conservées - dont nombre sont antidatées - intégreraient des versions commentées et dûment "corrigées" - dans certains cas les commentaires n'auraient été d'ailleurs conservés que du fait d'une certaine tradition exégétique comme dans le Janus Gallicus -  ce qui au demeurant contribuerait à démontrer l'existence de certaines contrefaçons. Encore une possibilité non envisagée - voire non envisageable -  par Lemesurier!

Copistes ou/et faussaires 

Avouons ne pas nous passionner excessivement pour cette question des pratiques en usage chez les imprimeurs si ce n'est que cela contribue à admettre que le texte centurique n'est pas sûr. En revanche, la contribution des libraires à la confection de contrefaçons nous apparaît comme un phénomène central pour la compréhension du phénomène Nostradamus….

 Ce qui nous gêne, dans le propos de Lemesurier, c'est l'idée selon laquelle ces variantes seraient nécessairement involontaires, ce qui est une façon de limiter les dégâts. Entre deux maux, n'est-ce pas, il faut choisir le moindre:  face à nos développements insupportables aux yeux de nombre de nostradamologues sur l'intervention de faussaires ingénieux – et auquel nous reconnaissons un certain mérite puisqu’ils sont parvenus, - ils n’en demandaient pas tant ! -  à leurrer des générations de nostradamologues - l'on allume des contre-feux en mettant certaines aberrations sur le compte d'innocents copistes. Rien donc d'intentionnel, de prémédité, pas de contrefaçon organisée!

        Lemesurier signale un texte dont il a le souvenir mais qu'il n'est pas allé vérifier et qui lui semble  correspondre à  une gravure représentant un atelier d'imprimerie qu'il a reproduit dans son article. Il s'agit d'un ouvrage bilingue, français-flamand, de Jacques Grévin, paru à Anvers en 1567: Dialogues françois pour les jeunes enfants, Anvers, On y trouve en effet un  Dialogue IX intitulé "L'Ecriture et l'imprimerie". Or,  il n'y est pas question de dictée orale mais bien de copie visuelle

Le compositeur, y lit-on,  "attache la coppie sur laquelle il veut besongner à un visorion qui est un bois de long qui soutient la dite coppie & de peur qu'il se replie, il y met le mordant qui est un autre bois fendu passant au travers. Cela fait, il prend son compositoir qui est un autre bois sur lequel il compasse ses lignes & à mesure qu'il le fait il les met dedans une galère où il parfait les pages" (p. 242).

     De toute façon, le risque d'erreur existe dès lors qu'il y a copie, que ce soit du fait de la dictée ou de la copie d'un texte manuscrit voire imprimé, en cas de réédition exigeant une nouvelle mouture typographique. Il est d'ailleurs possible de distinguer les deux cas de figure car ils ne génèrent pas les mêmes fautes: il y a les fautes qui tiennent à ce que l'on a mal entendu et d"autres à ce que l'on a mal lu. Quand l'erreur ne vient que d'une seule lettre, cela peut être du à la lecture, quand elle est plus globale, cela tiendrait plutôt aux aléas de la dictée, aggravés par le fait que le texte est loin d'être toujours univoque. Il serait éminemment souhaitable de faire des comparaisons avec les erreurs commises hors du champ nostradamique et notamment dans le domaine poétique.  On fera bien également de réfléchir sur la correction ou non des fautes d'une édition à l'autre encore que parfois celle-ci puisse conduire à de nouvelles erreurs., tant il est difficile de déterminer ce que devrait être la bonne "leçon".

    A ce propos, la méthodologie à privilégier reste l'accès, quand il est possible, au texte d'origine chaque fois qu’on a identifié la source en prose. Cela dit,  une autre question  se pose: ne risque-t-on pas en voulant  en revenir à la source la plus ancienne de créer un texte qui ne correspond pas à l'état premier du texte sous la forme voulue par son auteur ou "éditeur" - c'est à dire ici celui qui mit au point un texte déjà existant sous la forme que nous lui connaissons? Il reste que l'exégèse a vocation  à établir/rétablir une certaine version sur la base de divers critères plus ou moins pertinents.

    Mais ne nous voilons pas la face: le vrai problème tient au fait, selon nous, que nous ne disposons pas des premières éditions des Centuries contrairement à ce que prétendent la grande majorité des nostradamologues. Et dans le meilleur des cas, elles ne nous seront parvenues que par des rééditions tardives. Il y a toute une chronologie des éditions à reconstituer sur la base non pas de la date d’édition mais du point de vue de l’évolution du contenu..

Si nous y avions accès, il est fort probable que bien des "erreurs" se trouveraient ipso facto corrigées. Mais à la place de ces éditions "princeps",- et on a cru au XIXe siècle que c'était l'édition Pierre Rigaud 1566 - nous disposons de contrefaçons qui ressemblent comme deux gouttes d'eau - et pour cause- aux éditions plus tardives.

    Quant aux arguments pris dans la correspondance de Nostradamus traitant de ses relations avec ses imprimeurs, ils ne concernent  pas les Centuries et selon nous même pas les quatrains des almanachs  dont Nostradamus n'avait cure.  Il y a donc là un certain quiproquo vu que le nostradamiste moyen ne connaît du corpus nostradamique que ce qui est versifié, en dehors des épitres à César et à Henri II.

    C'est ainsi que le nostradamologue allemand Wilhelm Zannoth , se référant à Brind'amour, nous  rappelle, dans un mail,  un passage d'une lettre du 11 novembre 1553- déjà mentionnée dans notre rubrique des Estudes Nostradamiennes,  relative à des insuffisances de l'impression. Nous sommes persuadés que cela concerne sa production en prose; telle qu'elle constitue l'essentiel de ses almanachs; prédictions et pronostications.

 

[1] (cf aussi sur le même site "The ‘Janus Hypothesis’: its possible role both in ‘correcting’ the texts of Nostradamus’s Prophecies and in amplifying his personal biography"),

[2] . D'ailleurs, Lemesurier, comme il le reconnaît lui-même, ne fait ainsi qu'emboîter le pas à Pierre Brind'amour.

[3]   Revue Réforme, Humanisme, Renaissance, Lyon, 1986

[4]  A l'exception peut-être de l'almanach pour 1567

[5] sur le forum nostradamique anglais (Nostradamus RG), supervisé par Peter Lemesurier