LES RISQUES D'ANACHRONISME
DANS LE TRAVAIL DES NOSTRADAMOLOGUES

 

 

par Jacques Halbronn

avec la réaction de Peter Lemesurier

    

Peter Lemesurier vient de faire paraître sur le site (Espace Nostradamus, ramkat.free.fr) de Robert Benazra - où rien n'était paru depuis un an - un article en anglais, "The "Janus hypothesis". Its possible role both in "correcting" the texts of Nostradamus's Prophecies and in amplifying his personal biography".

Pour ce nostradamologue britannique, la meilleure façon de s'assurer que le texte des quatrains centuriques n'a pas été corrompu est d'en retrouver la source. Il reconnait qu'a priori un prophéte n'a pas à avoir de "source" puisque il est censé être inspiré; on le voit donc mal, ce prophéte, compiler des dizaines voire des centaines de volumes pour composer ses prophéties.

Lemesurier semble ne pas vouloir s'intéresser aux sources des Présages et ne s'être concentré avec ses collaborateurs que sur les quatrains Centuriques. Or, en ce qui concerne les Présages, il semble bien que les quatrains soient extraits des textes en prose que constituent les prédictions mensuelles. et il n'est nullement certain qu'un tel travail de versification ait été accompli par Michel de Nostredame.

En ce qui concerne les quatrains centuriques, il ne semble plus possible de les attribuer au dit Michel de Nostredame mais la question des sources pose probléme tant que l'on n'a pas retrouvé l'original en prose dont les quatrains sont très vraisemblablement issus. Et ce texte en prose, quant à lui, a pu être l'oeuvre de Nostradamus du moins pour quelques centaines de quatrains, dont on ne trouve pas la trace chez Crespin. Que ce texte en prose ait pu être composé à partir de divers sources n'est nullement à exclure. En revanche, la versification n'était déjà plus en contact avec les dites sources et ne fut pas, selon nous, le fait des mêmes acteurs, ni réalisé au même moment.. Il est clair que l'on ne passa pas immédiatement du stade rédactionnel au stade de mise en vers..

Ce que P. Lemesurier semble ne pas avoir compris, c'est que pour ceux qui réalisèrent ce travail de compilation ne souhaitaient nullement que l'on s'en aperçût. C'est une erreur que d'attribuer à quelqu'un des considérations qui ne sont pas les siennes. Oui; le ou les rédacteurs des dits quatrains ont compilé des sources historiques, ils ont même recopié des passages entiers de la (sic) Guide des Chemins de France de Charles Estienne ou tel autre ouvrage du même auteur qui en constitue une variante. Mais ils n'avaient nullement l'intention de s'en vanter, de faire étalage de leurs procédés.

Or, pour Lemesurier, l'identification des sources serait indispensable à une exégése satisfaisante des Centuries. Là encore, n'est-ce pas un peu trop attendre des lecteurs et des interprétes de l'époque et des siècles qui suivirent? On est en plein anachronisme en projetant des critères qui n'étaient pas envisageables.

Lemesurier parle de prophéties perpétuelles :

"That most of Nostradamus’s Prophecies are, in accordance with my proposed ´Point of Departure´ above, based on earlier originals - whether they be biblical prophecies, historical events or actual historical documents - and thus reflect known events some of whose expected future recurrences, under the terms of what in his Preface he would call ´perpetual (i.e. cyclic) prophecies´ Nostradamus then attempted to ´time´ with the aid of the cycles of astrology".

.Mais il semble ignorer que le principe des "vaticinations perpetuelles" reléve d'une astronomie fictive et qui n' a rien à voir avec des cycles astronomiques réels. Là encore, il y a un décalage diachronique. En effet, ce type de prophéties année après année nous sont notamment connues par la littérature néonostradamique, signée Nostradamus le Jeune ou Mi. de Nostradamus, apparaissant dans le courant des années 1560. Il s'agit d'un systéme déjà exposé dans le Kalendrier des Bergers et que l'on retrouvera au XVIIIe siècle dans les Prophéties Perpétuelles de Thomas Moult.(Paris, Prault, 1740)

Cela dit, faut-il avec P. Lemesurier considérer qu'il faille corriger les quatrains en tenant compte de leur source?

"The true ´meaning´ of any particular verse cannot be determined by its random application to subsequent events, as is the usual practice (since most of his verses are so vague and lacking in conventional syntax that one can often twist them to mean almost anything one likes!), but only by identifying the original source-event or document and reading it in that sense"

Comme le note Lemesurier, un tel exercice d'identification peut se révéler hasardeux:

"Identification of the sources of the Prophecies, then, can reveal much to us that may not be apparent at first sight merely from a crude, uninformed reading of their words. True, there are dangers in this approach. They are the self-same dangers as beset those who would try to fit them to future events".

Exercice en effet assez périlleux et qui ouvre un champ spéculatif aussi vaste vers le passé que cela fut le cas, des siècles durant, pour le futur. Nostradamus devenant une sorte de prophéte du passé, et dévoilant même parfois des faits dont la connaissance était parfois fort peu accessible de son temps et aurait impliqué de compulser toutes sortes de chroniques et archives manuscrites..Nouveau titre de gloire pour le Mage de Salon! :

"But how could Nostradamus possibly have known all this? There seemed to be little or no published literature on these events that was available to him at the time".

Ce dont P. Lemesurier ne semble pas avoir pris conscience, c'est que le quatrain n'est pas une unité pertinente. Lemesurier s'acharne à perpétuer une régle propre aux exégétes du XXe siècle, à savoir qu'un quatrain est un tout. Cela n'était nullement le point de vue du Janus Gallicus qui attribue à un quatrain non seulement plusieurs époques mais qui attribue tel événement à tel verset et tel événement à tel autre verset du même quatrain.

L'examen du matériau crespinien (cf nos Documents inexploités sur le phénoméne Nosradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002) - auquel Robert Benazra a participé - montre que les "adresses " de Crespin ont été dispatché en plusieurs quatrains.

Autrement dit, c'est à partir de Crespin que Lemesurier devrait conduire sa recherche des sources des Centuries et non point à partir des quatrains, du moins cela vaut-il pourles trois quarts d'entre eux. Crespin est en effet l'interface entre les "sources" et les quatrains centuriques et là encore, il ne faut pas brûler les étapes.

JH

07. 05. 06

   

Réaction de Peter Lemesurier


>Que ce texte en prose ait pu être composé à
>partir de divers sources n'est nullement à exclure.
Ah bein, voilà de quoi se vanter du moins!! ;)

>Ce que P. Lemesurier semble ne pas avoir compris...
Ce que J Halbronn semble ne pas avoir compris', c'est que "c'est que
pour ceux qui réalisèrent ce travail de compilation ne souhaitaient
nullement que l'on s'en aperçût" n'est guère du bon français!


Puis alors,
>pour Lemesurier, l'identification des sources
>serait indispensable à une exégése satisfaisante des
>Centuries. Là encore, n'est-ce pas un peu trop
>attendre des lecteurs et des interprétes de l'époque
>et des siècles qui suivirent?
Oui, en effet. Et voilà pourquoi il s'est montré, en effet, un peu
trop attendre des lecteurs et des interprètes [accent grave] de
l'époque et des siècles qui suivirent -- et pourquoi il est maintenant
important de réaliser ce travail nécessaire pour pénétrer le mystère
ainsi voulu.

>...le principe des "vaticinations perpetuelles" reléve d'une astronomie fictive et qui n' a rien à voir avec des cycles astronomiques réels
-- ce qui explique, peut-être, le fait que Nostradamus a, pour la
plupart, refusé de spécifier les supposées données astronomiques dont
il se vantait?

>Il s'agit d'un systéme déjà exposé dans le Kalendrier des Bergers et que l'on retrouvera au XVIIIe siècle dans les Prophéties Perpétuelles de Thomas Moult.(Paris, Prault, 1740)
-- mais qui, lui, n'a rien à faire avec les vrais cycles astronomiques
non plus.

>Cela n'était nullement le point de vue du Janus Gallicus qui attribue à un quatrain non seulement plusieurs époques mais qui attribue tel événement à tel verset et tel événement à tel autre verset du même quatrain.
Ce qui devrait nous faire accepter, sans doute, les idées fantaisistes
de Chavigny (dans un délai de quarante ans et dans un but
propagandiste!) plutôt que les mots écrits de Nostradamus?

>Autrement dit, c'est à partir de Crespin que
>Lemesurier devrait conduire sa recherche des sources
>des Centuries et non point à partir des quatrains, du
>moins cela vaut-il pourles trois quarts d'entre eux.
Autrement dit, il nous faut nous adresser aux faussaires plutôt qu'aux
originaux?

Ah ben oui -- on s'y attendait! Sens dessus dessous -- en voilà un
principe de recherche de bonne réputation!! ;)

Je me félicite, du moins, du fait que mon article a tellement provoqué
J Halbronn, et avec si peu de délai. Cela me donne à penser qu'il ne
peut pas être si mauvais que cela, après tout! ;)

--
Peter


Réponse de Jacques Halbronn

Apparemment, notre confrère britannique qui se permet de nous donner des leçons de français semble ignorer l'usage de l'imparfait du subjonctif et a probablement cru que nous utilisions le passé simple."aperçut". Dire "aperçoive" ne respecte pas la concordance des temps. Enfin passons....Quant à la forme familière, ce n'est pas "bein" mais "ben". C'est comme ça, on n'y peut rien. Nice try! Cela dit, félicitons-nous de ce que Peter se soit exprimé en français, encore que cela ne soit jamais qu'un retour aux sources pour un anglophone.(cf notre article sur "Shakespeare et le français ketchup" dans le présent numéro de Grande Conjonction.org).

Toujours cette stigmatisation d'Antoine Crespin : le faussaire face à l'original.(sic).

Il semble bien pourtant que le quatarin soit une entité tout à fait artificielle, réunissant des textes qui n'ont en commun que le fait de rimer entre eux, ce qui est un critère de classement, on l'avouera, aussi peu pertinenent que le classement alphabétique. Le quatrain nous apparait donc comme offrant un caractère syncrétique et comme chacun sait ce qui est syncrétique ne reléve pas d'une seule et unique source.

Si l'on admet que les quatrains centuriques sont cryptés, eh bien il importe précisément de comprendre que le texte de base a été ventilé et que tout le but de l'éxégése, comme il ressort notamment de l'exemple du Janus Gallicus est de déconstruire l'agencement des quatrains, ce qui signifie de ne surtout pas se polariser sur le critère de la versification lequel constitue un arrangement a posteriori.

Il est deux enjeux différents chez ceux qui ambitionnent de restituer un état plus accompli du texte centurique:

-soit l'on se contente d'essayer de restituer l'état versifié des quatrains et il s'agit alors simplement de restituer éventuellement la présentation initiale des quatrains centuriques. C'est celui d'un Jean Céard, dans sa Préface au Répertoire Chronologique nostradamique de Robert Benazra, Paris, La Grande Conjonction, - Trédaniel, 1990). On reste alors très en aval et très éloigné du travail principal de Michel de Nostredame dont la paternité sur la dimension versifiée est très improbable.

- soit l'on cherche à déterminer les sources de la matière centurique et il faut alors remonter plus en amont et retrouver le texte en prose à partir duquel on a constitué des quatrains et ce non pas en suivant l'ordre du dit texte en prose mais au contraire en distribuant celui-ci entre plusieurs quatrains. Autrement dit, il convient de revenir en arrière, c'est à dire au stade pré-centurique. C'est le cas de Peter Lemesurier. Or, il semble bien que pour Peter Lemesurier, qui n'est finalement pas trop exigeant au niveau de décryptage, il suffirait de prendre les quatrains commme ils se présentent et de les considérer chacun comme offrant _une unité narrative, ce qui n'est que raremnent le cas.. Peter Lemesurier prône une solution hybride à mi-chemin entre le stade de la versification et celui des sources puisque il prend les quatrains comme base de travail alors qu'il s'agit d'un artefact purement formel.

Si l'on veut accéder sérieusement aux sources, il importe de retrouver celle-ci et cela ne peut se faire, semble-t-il, qu'en retrouvant les textes dont sont issus les quatrains. Force est de constater que le Janus Gallicus - avait pour ambition un tel travail auquel les commentateurs modernes ont renoncé et qui consiste à décomposer les quatrains et à réunir les vers renvoyant à un seul et même événement.

Ce qui est remarquable, c'est que, même sans suivre une telle méthodologie, Peter Lemesurier et son équipe soit parvenu à relier un grand nombre de quatrains- en les considérant dans leur intégralité - à des événements bien précis. Mais comme le souligne notre confrère britannique, avec une lucidité qui l'honore, un tel travail comporte les mêmes aléas que lorsqu'il s'agit de relier des quatrains à des événements postérieurs et non plus antérieurs aux dates présumées des Centuries.

Autant qu'il nous en souvienne, la "Janus Hypothesis" prône une lecture cyclique des quatrains. C'est la seule explication que Peter Lemesurier ait trouvée - il a au moins le mérite d'avoir cherché - pour que l'on comprenne pourquoi Nostradamus se serait évertué à décrire un passé déjà révolu. En décrivant le passé, soutient Lemesurier, Nostradamus annonce le futur puisque tout est cyclique. Nous proposerons une variante de cette "hypothèse" à savoir que les auteurs du matériau centurique en prose - quels qu'ils soient et cela peut aussi inclure Michel de Nostredame qui n"était pas un enfant de choeur- se rendirent compte de que la meilleure façon de produire du texte prophétique consistait à emprunter à une histoire plus ou moins ancienne. Mais, répétons-le, il ne s'agissait pas tant de proposer au lecteur une théorie cyclique de l'Histoire que d'appliquer une telle théorie à l'insu du lecteur! Nous avons pour notre part étudié d'assez près ce genre de tour de passe-passe qui permet à un astrologue (cf notre plaquette L'astrologue face à son client. Les ficelles du métier que l'on trouve sur internet en traduction anglaise de Geoffrey Dean , sur www.astrology-and-science.com Astrologer meets client. Tricks of the trade) La meilleure façon de traiter du futur, c'est encore d'appréhender un certain nombre de constantes psychologiques, sociologiques, historiques et de les faire passer pour de remarquables pronostics ou diagnostics. Un certain charlatanisme se nourrit souvent d'une bonne dose de bon sens et profite de ce que les gens croient qu'ils sont uniques ou que leur époque est exceptionnelle.

C'est enfin l'occasion de rappeler que ce que l'on publiait sous le nom de Prophéties sous le nom de Nostradamus concernait - non pas les Centuries - mais ce que Couillard mentionne - nous rapportant probablement un texte de Nostradamus qui n'est repris que partiellement dans la Préface à César - comme ( in Prophéties, 1556) "prophéties après un an" et qui ne peuvent évidemment être des almanachs, des présages ou des pronostications annuels puisqu'il s'agit d'un autre genre. Il faut comprendre par cette expression, qu'il s'agit de recueils de pronostics couvrant un certain nombre d'années, ce qui permettait des pronostics à moyen terme autrement plus spectaculaires que ceux qui ne concernaient que l'année à venir. Il y a plus de mérite, nul ne le contestera, à avoir publié plusieurs années à l'avance une prédiction qui se réalise que de le faire quelques mois seulement à l'avance. Et il est possible que la réputation de Nostradamus n'ait pas tenu au succés de tel almanach mais bien de la diffusion d'une publication pluriannuelle et non pas plurimensuelle. Il n'est d'ailleurs pas impossible de remanier ces textes, post eventum, pour leur conférer plus de crédit pour les années restantes.(cf notre étude sur Moult, sur le site du CURA.free.fr)

Certes, une telle publication peut s'avérer moins précise, puisque elle n'indique pas le mois, mais elle sera, en revanche, plus spectaculaire et plus frappante de par l'éloignement dans le temps. Temoin le succés auprès du public contemporain de certains prévisions concernant la Russie et parue des décennies plus tôt. On pense évidemment aux prévisions d'un André Barbault pour 1989 formulées 36 ans plus tôt.

JH
Le 9 mai 2006