L'EPÎTRE DE L'ALMANACH
DE NOSTRADAMUS POUR 1560

par Jacques Halbronn

 La collection Ruzo comportait un exemplaire de l'Almanach pour l'an 1560, Paris, Guillaume Le Noir et dont nous ignorons pour l'heure ce qu'il est devenu. Cet almanach est dédié à "Monseigneur Messire Claude de Savoie, Comte de Tende"; l'épître étant en date du 10 mars 1559.

             Patrice Guinard, dans son Dictionnaire Nostradamus, au sujet d'un texte allemand, écrit: "Une troisième hypothèse, plus improbable encore, ferait du texte allemand la reproduction de la dédicace de 1559 (signalée par Ruzo) -- auquel cas il serait beaucoup plus tardif -- en raison des dates mentionnées : la dédicace de 1559 est datée du 10 mars qui est précisément le même jour où est apparu le phénomène décrit. Cependant ces hypothèses vont à l'encontre de mes analyses relatives à la Pronostication et à "l'Almanach" pour 1555 "

            Cette hypothèse nous semble, au contraire, assez vraisemblable. On se demandera évidemment quel aurait pu être l'intérêt d'antidater une Epitre en la situant au 19 mars 1554. Mais il est un passage -traduit par P. Guinard - qui nous semble assez significatif

"Et pour autant que je puisse juger de la situation dans cette région, c'est un phénomène nouveau et étrange, et il aurait mieux valu qu'il ne se produise pas, car cette apparition ou comète présage qu'il apparaîtra dans cette région de Provence ainsi que dans les autres endroits de la mer une calamité inattendue et imprévue, guerre, incendie, famine, peste ou autres maladies étranges, ou encore que ces régions seront assiégées et soumises à des nations étrangères"

            En cette année 1559, qui est celle de la mort accidentelle d'Henri II précédée du Traité du Cateau Cambrésis, à l'occasion duquel la Savoie échappe à l'emprise de la France, le duc de Savoie, Emmanuel Philibert -n'oublions pas que l'Epître est adressée à Claude de Savoie- recouvre les territoires perdus par son père.

            Voilà donc Nostradamus s'adressant au gourverneur de la Provence et lui signalant des menaces pour sa province qui risquerait d'être "assiégée et soumise à des nations étrangères". Or l'on sait que Charles Quint convoitait la Provence. Dès lors, l'on comprend mieux pourquoi on aura traduit en allemand la dite Epitre. En 1559; l'empereur n'était plus.

            Comme le note P. Guinard, la date de l'Epître - le 10 mars- se retrouve étrangement dans la traduction allemande, puisque c'est ce jour là de 1553 que le "signe effroyable et merveilleux" aurait eu lieu.

            Il est évident que l'épître ne peut dater du jour où a lieu le phénoméne céleste mais quand on confectionne un faux, il arrive que l'on recycle certaines données pour faire, en quelque sorte, plus vrai. Ajoutons que la nouvelle épître est datée du 19 mars 1554. De même le mois de février figure dans les deux cas puisque le faciebat est du 7 février 1559.et que dans la traduction allemande il est question du "premier jour de février". On a d'ailleurs du mal à comprendre la première phrase : "alors que j'examinai les configurations astrales pour le premier jour de février de cette année 1554, un spectacle terrifiant et très horrible est apparu ici à Salon le 10 mars".

            Le fait d'antidater permet de conférer plus de crédit à un texte qui cesse alors de n'être qu'une oeuvre de circonstance à très court terme. Il est possible que l'épître au Comte de Tende ait paru si vraie que l'on aura cru bon de l'antidater pour qu'elle ne soit pas trop suspecte.

            Etant donné que nous n'avons pas accés à l'Epitre placée au sein de l'almanach pour 1560, il ne nous est évidemment pas possible de la comparer avec le texte allemand d'une Epître ayant le même dédicataire et le même auteur mais une autre date, la traduction étant ici paradoxalement postérieure à l'original puisque, ne l'oublions quand même pas, l'on ne dispose pas d'un quelconque original français de la dite traduction qui serait paru en 1554. Le fait que Nostradamus ait adressé à deux reprises une épitre au même personnage est assez improbable et en tout cas, comme dans le cas de la seconde épitre à Charles IX, il convient alors que l'auteur évoque le texte précédent, ne serait-ce que briévement. C'est ainsi que l'Epître à Henri II de 1558 ne rappelle pas celle que Nostradamus aurait dédié à ce même roi, au début de 1556. Est-ce que l'epître de 1559 signale celle de 1554?      

            Il semble bien, tout compte fait, que nous ne disposions d'aucune lettre authentique de Nostradamus avant 1556 et que tant l'Epître à Joseph de Panisses de 1557 (cf Lettre de Brotot à Nostradamus du 20 septembre 1557) que celle adressée au Comte de Tende du 10 mars 1559 aient été antidatées respectivement au 27 janvier (Pronostiication nouvelle et prédicton portenteuse pour l'an 1555) et au 19 mars ( Ein Erschreklich und Wunderbarlich Zeychen etc ) de la même année 1554. . .

            Monde étrange où les références sont postérieures aux publications qui sont censées en découler... A contrario, la Préface à César a au moins le mérite d'être validée par les Prophéties d'Antoine Couillard datant de 1556 et il s'agit bien là du premier témoignage valable d'une Epitre de Nostradamus parue peu auparavant. Cela dit, en ce qui concerne son contenu, c'est une autre histoire. Certes, l'on peut, comme l'a fait Robert Benazra relever tout ce qui chez Couillard se retrouve dans la Préface telle qu'on la connaît dans le canon centurique mais - tout comme dans le cas Crespin - il y a des développements qui figurent chez Couillard et qui sont absents de la dite Préface à César tout comme il est des passages des Prophéties dédiées à la Puissance Divine qui ne se retrouvent pas dans les quatrains centuriques. De deux choses l'une, soit c'est Antoine Couillard et Antoine Crespin qui se sont permis d'ajouter ici et là des éléments de leur cru, soit - ce qui nous semble bien plus probable, les faussaires n'ont utilisé qu'une partie du corpus ainsi recyclé.

            Dans son étude "Boaistuau et Marconville, le compilateur et le plagiaire", P. Guinard (Dictionnaire Nostradamus, sur le site du CURA), parle d'une " politique du plagiat, qu'on retrouve chez un Claude Fabri, chez le pseudo Mi. Nostradamus dit le jeune, ou encore chez les Crespin, Coloni, Cormopède et autres imitateurs -- quoique pour ces derniers il s'agisse davantage d'un commerce". En réalité, ce sont bel et bien Mi. Nostradamus le jeune et Crespin qui auront été plagiés par les responsables du canon centurique alors qu'ils s'étaient contentés tout au plus de pratiquer un certain pastiche.