L’HOMME ENTRE ENCHANTEMENT TECHNIQUE

ET DÉSENCHANTEMENT IDÉOLOGIQUE

 

Par Jacques Halbronn

 

         Sur un grand nombre de sujets, l’on a pris l’habitude de déclarer qu’Un Tel est « anti », ce qui est une manière de tenter de disqualifier, de désamorcer la teneur de ses propos et notamment de ne pas avoir à en tenir compte. Il y aurait les gens avec lesquels on diffère et puis ceux qui sont tout simplement « anti » et donc éminemment suspects.

         Les « anti » ne seraient pas de « bonne compagnie » et guère fréquentables car leurs arguments, leurs propositions ne peuvent être que biaisés, « tordus », de « mauvaise foi »..

         On trouve cette « anti » attitude, cette dénonciation de phobies, dans les milieux juifs, islamiques, féministes, homosexuels (les « homophobes »), transsexuels, communistes (l’anti-communisme primaire) astrologiques et nostradamistes pour ne pas parler des milieux cléricaux face à l’athée, l’ennemi de Dieu. [1]

         Il nous semble, au demeurant, assez évident que l’anti ceci ou cela peut avoir des informations et des réflexions intéressantes à dire quand bien même cela relèverait-il, au départ, d’un « mauvais « esprit.

         La frontière n’est nullement évidente : tel réformateur est-il à classer comme « anti » ? A partir de quel seuil deviendrait-on « anti » ? Kepler, par rapport à l’astrologie, est-il, vers 1600, « anti » astrologue quand il propose d’évacuer tel ou tel facteur de la doxa astrologique [2]  ? Herzl est-il antisémite quand il prend fait et cause pour le sionisme, à la fin du XIXe siècle ?

         Pour en venir à Nostradamus, il est apparu que le recours à l’anti est indéniable. Mais l’anti le plus dangereux n’est-il pas celui qui connaît bien son sujet et parfois mieux que ceux qui sont « pro » ?Voilà bien un anti machiavélique qui à la fois ferait autorité dans son domaine et qui en profiterait pour le miner….

         En fait, c’est surtout au niveau des conclusions que le qualificatif d’anti est assigné. Si telles recherches conduisent à un résultat négatif, nous dira-t-on, c’est donc que ces recherches n’ont pas été bien menées…..On entre là dans une logique du préjugé.

         On voudrait ainsi faire croire que toutes les investigations menées par telle personne ne faisaient qu’obéir à une attitude « anti » Nostradamus. Il y aurait les « bons » et les « mauvais » - au sens moral du terme – nostradamologues. Ces derniers relevant du délit d’opinion. Or, a contrario, l’apologétique conduit à toutes sortes de distorsions, de dénégations, peut donner des œillères.

         Qu’est-ce que vouloir du « bien » à Nostradamus ? Quand on lit certains textes relatifs à nos travaux il nous semble bien percevoir que l’on nous reproche de vouloir priver, spolier Nostradamus d’une partie de ce qui lui échoit, à commencer, évidemment, par les Centuries…

         Mais il faut distinguer les intérêts du nostradamisme de ceux de Nostradamus. Que le nostradamisme ait besoin de s’appuyer et de se référer à Nostradamus pour asseoir sa crédibilité est une chose, que cela rende vraiment justice au dit Nostradamus en est une autre.

         Le problème se retrouve sur bien d’autres sujets : est-ce qu’être misogyne, c’est s’en prendre aux femmes ou à une certaine image des femmes que l’on considère comme fausse et que d’aucuns voudraient surimposer sur la réalité du fait féminin ? Par certains côtés, l’antisémitisme ne s’en prend il pas aux discours des Juifs ou sur les Juifs plutôt qu’aux Juifs eux-mêmes ? Et l’on pourrait certainement en dire autant sur une certaine xénophobie qui dénonce toutes sortes d’illusions et de faux-semblants mais ne remet pas pour autant en question la place des étrangers dans notre société, à condition qu’elle reste dans des limites et des conditions raisonnables.

          Nous dirons donc que nombre de « phobies », de « rejets » concernent non pas les personnes mais les discours qui les parasitent et dont elles sont en fait les premières victimes.. Il y a une modernité qui est marquée par la surenchère, par la fixation d’objectifs exorbitants et inaccessibles et disons le par une certaine démesure qui caractérise un humanisme exacerbé et démiurgique.

         On ne saurait contester l’importance des défis que l’Humanité se donne à elle-même et que par le passé elle a su relever avec succès. La grande question est de savoir si l’Humanité a conservé un tel pouvoir de reprogrammation. Pour notre part, nous pensons que l’Humanité ne progresse plus désormais que par la voie de la technique et que sur le plan social, elle ne sait plus y faire, l’échec du communisme a sonné le glas des révolutions permettant aux hommes d’évoluer [3] .

         Ce que nous croyons, c’est que dans le passé, les conditions furent réunies pour de telles programmations dont nous sommes désormais incapables quand elles ne font pas appel à la prothèse de la technique. Il nous incombe par conséquent de gérer au mieux les programmes dont nous sommes les héritiers – et cela inclue les plus anciennes religions - et d’abandonner les projets plus récents qui sont inapplicables du fait que nos sociétés ne sont plus suffisamment contraignantes dans leur pratique sociale.

         Dans le cas de l’astrologie et du nostradamisme, nous avons également affaire à des constructions récentes venant se greffer sur des réalités plus anciennes. On utilise abusivement le singulier pour désigner un phénomène qui a sensiblement évolué dans le temps.. Le recours au pluriel, on le notera, est mieux compris généralement pour désigner la pluralité dans l’espace que la pluralité dans le temps. Il est, au vrai, tentant de recourir au singulier car cela donne l’impression que l’on maîtrise la totalité de la question.

         Nous ne sommes pas anti-astrologues mais nous dénonçons les formes les plus récentes qui ont changé considérablement le visage de l’Astrologie. Etre donc anti-astrologue signifierait en fait un certain refus des promesses de la modernité, des déviances qui se produisent sous couvert, sous prétexte de modernité.

         En ce qui concerne Nostradamus, nous avons également une opposition entre le vrai et le faux Nostradamus, celui qui a réellement existé et celui qui est contrefait [4] . A –t-on moralement le droit de nier à nos contemporains un certain utopisme, une liberté de se reconstruire et de se présenter autrement ? Les « anti » seraient ainsi des trouble fêtes, des « rabat-joie ».. Et Ségolène Royal aura surtout incarner ce droit de rêver, de s’autodéterminer à sa guise et donc d’abolir, en quelque sorte, les contraintes de temps et d’espace. Oui, le temps est venu du désenchantement en ce qui concerne les hommes encore que celui-ci soit, dans bien des cas, compensés par la magie technologique.

         Il n’est pas si aisé de comprendre et d’expliquer à quel point les hommes sont limités dans leur faculté de progresser en eux-mêmes alors que parallèlement ils semblent ne connaître aucune entrave quand il s’agit de reprogrammer, de repenser les machines. D’où une certaine ambiguïté des discours : est- ce que les revendications concernent l’être ou l’avoir ? Plus une société disposera d’une technologie avancée, plus ses divers clivages humains sembleront abolis et relativisés.. Mais ce sera au prix d’une aliénation toujours plus grave de l’ Homme par rapport à la Machine.

         Deux voies s’offrent donc à l’Humanité en cette aube de siècle mais surtout de millénaire et il est probable que se constituent deux blocs comme ce fut le cas jusqu’à il y a une vingtaine d’années quand on opposait le monde capitaliste et le monde communiste. Nous pensons à la nécessité d’une nouvelle dualité car l’Humanité ne peut pas faire le pari de la réussite d’un seul projet mais doit bel et bien élaborer des alternatives.

Il y aura donc à l’avenir d’un côté des sociétés technolâtres qui prétendront dépasser toutes formes de différenciation raciale, sexuée ou autre par l’empire du technique. Et de l’autre, il faut souhaiter que s’instaure un autre « bloc » qui, quant à lui, considère la technique comme une pollution psychique de première grandeur et qui s’efforce de renouer avec un nouveau souffle de la capacité humaine à se reprogrammer d e l’intérieur, par la voie de l’investigation scientifique, dans le domaine biologique, anthropologique, et pas seulement de l’extérieur, par la voie de la technique.

         La position de la Gauche relève d’un double langage : elle prétend pouvoir reprogrammer l’Humanité mais en réalité elle s’appuie essentiellement, sans le reconnaître, sur le progrès des techniques, par un certain tour de passe-passe. On résout les problèmes en les évacuant ou en les recouvrant. La Gauche serait donc marqué par un certain cynisme, elle fait le pari d’une aliénation toujours accrue de l’Homme par rapport à la Machine en exacerbant des demandes qui ne seront résolues que par le biais de la Machine, un peu comme on calme quelqu’un en pratiquant sur lui la lobotomie. La Gauche aboutit à une lobotomie du corps social en l’enfermant dans le carcan toujours plus lourd du technique

Face à la Gauche technolâtre, nous pensons qu’il faut instaurer un ressourcement de l’Humanité dans l’esprit d’une valorisation des qualités intrinsèques des personnes et non pas des mythes qu’on leur a placé dans la tête et des machines qu’on leur a mis dans les mains. Arrêtons de ne penser qu’aux gisements de telle ou telle matière première et interrogeons-nous sur des gisements d’ordre culturel et intellectuel qui sont beaucoup moins causes d’aliénation. et qui sont bien plus directement fonction du génie collectif humain.. Double dépendance donc de notre Humanité actuelle : celle de la technique mais aussi celle des ressources minières, le malaise étant actuellement affirmé au travers des alertes écologiques liées aux méfaits causés par la pollution des machines et des usines et de tout ce qui en est issu [5] .

Nous avons employé la formule « génie collectif » : le temps du génie individuel doit laisser la place à l’ère du génie collectif. Tous les problèmes sociaux dont on se plaint sont l’expression d’une carence d’un certain génie collectif. Il faut que les sociétés prennent conscience que le progrès au niveau des humains et non des machines a un prix élevé. La question est de savoir si nous sommes disposés à le payer…Car cela impliquerait un certain recul de l’individualisme, le retour à des gens au niveau de la phylogenèse et non pas seulement de l’ontogenèse. Nous prévoyons donc d’un côté des sociétés qui laissent les individualités exacerbées se développer en raison du garde-fou technique qui régule toutes ces velléités de désordre et de l’autre des sociétés au système social beaucoup plus contraignant et astreignant, ce qui n’est pas sans faire songer à l’Islam et à ses pratiques sourcilleuses que l’on trouve aussi chez les Juifs « pratiquants ». . L’on voit que le clivage que nous annonçons est déjà préfiguré dans la géopolitique actuelle. Le monde chrétien en se libérant largement de certaines pratiques collectives au niveau de la vie quotidienne, aura suscité l’ essor de la technique, ce qui, au total, génère des pratiques qui ne sont pas moins fort pesantes. Christianisme et Technologie forment un couple.. On retrouve ainsi les thèses de Max Weber sur les rapports entre économie et religion.

         On conclura par cette remarque : l’homme est-il fait pour porter ou transporter des objets ou bien préfére-t-il encore être libre de tout objet ? Cela renvoie à la question du nudisme, entre autres. Nous avons bien là deux options : soit mémoriser, soit marquer sur un papier que l’on lira à l’occasion, par exemple. On connaît la plaisanterie sur la personne qui ne risque pas d’oublier sa tête…. Il faudrait s’assurer si l’homme n’est pas plus « heureux » lorsqu’il n’a pas à se souvenir de ne pas oublier d’emporter tel ou tel objet. Est-ce que l’ existence d’un objet extérieur qu’il peut porter sur lui n’est pas aliénante et est-ce que le fait que nous oublions parfois de (re)prendre un objet n’est pas le signe d’un refus de notre corps, de notre cerveau, d’avoir à se charger d’un élément étranger ? Autrement dit, l’Homme est-il vraiment programmé pour se charger de toutes sortes d’objets empruntés à son environnement – ce qui n’est pas sans problématique écologique - ou bien a-t-il vocation à renforcer son potentiel organique. Le cas de la femme portant l’enfant en son propre corps est là pour nous rappeler de l’importance d’une filière de plus en plus négligée et qui nous a conduit à bien des renoncements sur le plan de l’évolution de nos facultés au profit de toutes sortes d’habit(ude)s et autres habitations, tant nous sommes désormais convaincus ne passe plus par le perfectionnement de l’humain mais pas celui de la Technique dont il aura à se lester, au risque de s’encombrer de toutes sortes d’appendices, à commencer par les instruments de musique. [6] .

         Nous vivons dans un monde envahi par la (quasi) gratuité : Internet, journaux gratuits, forfaits illimités, télévision, radio etc. Et en même temps, l’on vilipende ceux qui sont assistés socialement sans se demander si cela ne tient pas à vice du système que chacun tend à propager. On débouche sur un néo-matriarcat où l’on ne considère que celui ou celle qui est au bout de la chaîne de production et qui de ce fait rafle toute la mise en faisant abstraction de tout ce qui a permis d’en arriver là. Celui qui n’a pas accès au « débouché » terminal risque fort de ne rien percevoir et d’être spolié par les intermédiaires. Il importe, selon nous, de multiplier les concours et de rémunérer ceux qui y participent, quelle que soit l’issue finale impliquant un « vainqueur ». C’est un peu ce qui se pratique au niveau des campagnes électorales. Comme le veut l’adage olympique du baron de Coubertin , en 1894, «l'essentiel n'est pas de gagner mais de participer», ce qui garantit l’idéal olympique Citius, Altius, Fortius [7] . Une société participative est une société où chaque participant à des « primaires » est décemment rémunéré, au-delà d’un certain seuil minimal de voix. Il importe que le système récompense non seulement ceux qui ont été sélectionnés mais aussi ceux qui ont concouru et à la limite toute personne qui se présente pour un emploi devrait être indemnisée, quand bien même sa candidature ne serait pas retenue. Il faut que cela fasse partie du budget des entreprises ou que cela soit prise en charge, du moins en partie, par l’Etat, ce qui est une formule autrement plus intéressante que les aumônes versées forfaitairement et de façon minimale... C’est cela une société participative laquelle serait beaucoup plus en phase avec le mode de fonctionnement choral et synergétique des entreprises humaines [8] . .

 

 

JH

26. 06 07

 

 



[1] voir notre texte «  Les femmes et le culte des mots », in GC 19

[2]   D. Berlinski, La tentation de l’astrologie, trad. de l’anglais, Paris, Seuil, 2006

 

[3]   cf  « Le faire ensemble : vers une synergisation  sociale »,  GC 19

[4] (cf nos Estudes Nostradamiennes sur GC 

 

[5] cf J. Bonaldi ;  La vie (presque) sans pétrole,  Paris, Plon, 2007

[6]   cf nos travaux sur le sifflement  et la musique organique sur GC 

[7] plus vite, plus haut, plus fort.

[8]   Cf nos travaux sur la psychologie de la machine,  Encyclopaedia Hermetica,  rubrique Hypnologica, site http://ramkat.free.fr/hypno.html

 


 
Web www.grande-conjonction.org

accueil