LE RETARD COMME SIGNE DE MAL PRÉVOIR

 

Par Jacques Halbronn

 

 

                        L’objet du Colloque que nous organisons les 8 et 9 juin n’est certainement pas de nous limiter aux méthodes astrologiques ni de considérer que l’astrologie serait la seule « science » susceptible de nous parler de l’avenir des hommes, tant au niveau individuel que collectif.

                        Il nous semble que l’intelligence humaine comporte une composante prévisionnelle significative. Notre éducation ne ferait que réveiller un potentiel qui est en nous sur ce plan.

                        D’instinct, en quelque sorte, nous nous efforçons de prévoir et nous dépensons une certaine quantité d’énergie pour ce faire. Mais souvent, nous n’en avons pas conscience tant une telle attitude est innée.

                        Cependant, chez certaines personnes, il semble que le processus prévisionnel soit médiocre et c’est alors que l’on recourt à des palliatifs. Mais que ce soit bien clair, tout le monde a besoin de prévoir, encore faut-il s’entendre sur ce que ce terme implique. On ne saurait donc présenter l’Astrologie comme « la » science du prévoir. C’est un monopole que nous refusons de lui accorder. Disons que l’Astrologie a sa façon ou plutôt ses façons d’appréhender l’avenir et le devenir. Et il convient de s’interroger sur le prix à payer quand on fait appel à elle ou à d’autres formes de divination.

                        Nous ne sommes probablement pas égaux à l’égard du Prévoir. Certains d’entre nous prennent plus de précautions, sont plus prudents, plus prévoyants, ce qui ne signifie pas qu’ils savent pour autant ce qui va se passer exactement. Et c’est précisément parce qu’ils ne le savent pas qu’ils envisagent diverses probabilités, ce qui, reconnaissons-le, peut sembler assez vain puisque cela apparaît souvent comme inutile. On dit « prendre ses précautions », ce qui veut dire que toute prévision est plurielle et au minimum binaire : cela se fera ou ne se fera pas.

  C’est ce sentiment d’inutilité des précautions, des vérifications, des contrôles, qui conduit progressivement certaines personnes à vouloir savoir ce qui va se passer pour ne pas avoir à ….prévoir.. Car quand on sait à l’avance, on ne prévoit plus. Dans le mot « prévoir », il y a une nuance de doute. Si je dis « je prévois qu’Un tel sera là » ne signifie pas que j’en suis absolument certain et d’ailleurs comment pourrait-on être totalement sûr de quoi que ce soit avant que cela n’arrive ?

            Le fait d’être en retard est un signe fort d’un déficit prévisionnel car la prévision ne consiste pas seulement à faire ou à ne pas faire les choses mais de les faire en temps voulu et utile.

                        Le mal prévoir aurait donc selon nous pour symptôme le retard. Quand on n’est pas prêt pour telle éventualité, si celle-ci se produit, cela exigera un certain temps pour trouver une réponse, une parade. Et parfois, quand - enfin - on arrivera à une solution, ce sera trop tard.

                        On voit que la prévision est liée à une certaine rapidité et l’imprévision à un certain retard comme lorsque l’on vous pose une question pour laquelle on ne s’était pas préparé. A la longue, on y répondra, certes mais avec un certain décalage qui peut être fatal.

                        Ceux qui sont en prise avec le mal –prévoir souffrent de ces décalages à répétition, de ce que J. J. Rousseau appelait « l’esprit de l’ escalier », c’est à dire que la « bonne » réponse arrive quand on n’est déjà plus en situation, après qu’on a fermé la porte et qu’on est dans l’escalier.

   Il y a visiblement des gens qui sont mal préparés et d’autres qui sont surentraînés et ont déjà envisagé toutes les ripostes possibles.. Nous sommes très inégaux sur ce point de la prévision et l’on pourrait concevoir des tests pour évaluer nos facultés en la matière

             Comme nous l’avons écrit, en d’autres occasions (sur GC), mal prévoir, c’est surtout être trop sûr de la façon dont les choses vont et « doivent » se passer, ce qui revient à juger du temps perdu que d’envisager des alternatives : ; « si jamais », « au cas où ». Il y a là une certaine paresse qui s’installe et qui ne peut qu’être aggravée par la fréquentation des arts divinatoires lesquels sont supposés nous permettre de faire l’économie de précautions jugées superflues et coûteuses en temps et en argent. Cette paresse conduit, en pratique, à multiplier les risques en proportion des précautions qui n’ont pas été prises.                

            Le mal prévoir, on l’a dit, est lié au retard. On prend du retard, on ne prévoit pas une certaine marge de temps, on est trop « juste » dans ses estimations et l’on n’arrive à l’heure que par chance. En fait, il y a tendance à reporter, à repousser jusqu’au « dernier « moment les tâches à accomplir en croyant qu’il restera toujours « bien assez » de temps pour faire ce qu’il y a à faire, on ne prévoit pas de contretemps, pas de « marge ».. Il y a d’ailleurs une expression qui est « tenter sa chance », que l’on entend dans les foires : qu’est-ce que cela signifie si ce n’est de renoncer à la rationalité prévoyante pour mettre « tous ses œufs dans le même panier, en une sorte de « quitte ou double » ? L’être humain est probablement « tenté « de prendre des risques plus ou moins inconsidérés et qui relèvent d’un stade très archaïque et régressif de la psyché.

            Le mal prévoir, c’est aussi ne pas se préparer aux incidents, aux interventions de dernière minute et de croire qu’à partir d’un certain moment, rien ne peut plus se produire qui fasse problème. On risque alors de baisser la garde trop tôt et trop vite. Le mal prévoir, c’est aussi confondre éventualité avec certitude. Ce n’est pas parce que l’on se prépare à quelque chose que cette chose se produira nécessairement. Ce serait jouer au pompier pyromane ou au Docteur Folamour avec sa bombe atomique, qui veulent à tout prix que ce dont ils disposent serve tôt ou tard. Il est vrai qu’il est parfois ingrat de s’être entraîné en vain mais cette préparation ne correspond jamais à une échéance précise, elle sera utile « le cas échéant ». Un gardien de but entraîné doit être capable d’arrêter n’importe quel but et pas un certain type de but tiré par un certain type de joueur ; il importe donc de ne pas avoir une représentation par trop figé du futur mais être prêt à l’assumer sous tous les angles possibles. En ce sens, le sport prépare mieux que la musique à gérer l’imprévu qui est rarement imprévisible même si dans la rhétorique de certains ce qu’ils n’avaient pas prévu était par définition imprévisible ou si, à les entendre, il y a des scénarios qu’ils refusent, a priori, d’envisager et donc auxquels ils ne se prépareront pas, ce qui dénote de la psycho-rigidité. On entend ainsi des gens affirmer qu’il faut « s’en tenir » à ce qui « était prévu ». Si de tels propos font sens dans un orchestre, ils sont aberrants sur un terrain de foot.. Or, à l’évidence, bien des astrologues voient la vie plus comme un spectacle ou un déjeuner en ville où tout est agencé à l’avance que comme un match ou un débat où tous les coups sont permis. Paradoxalement, c’est parce que l’on renonce trop tôt à prévoir que l’on risque de faire les choses trop tard….C’est le fameux alea jacta est. Ce qui signifie qu’il n’y a plus d’alea.

            Reconnaissons que les luxes de précaution peuvent revêtir des formes pathologiques. Cela s’accompagne plus de méfiance que de confiance. Si la personne qui a mal prévu a trop fait confiance ou s’est trop fait confiance en pensant qu’il serait « toujours temps » ou « assez tôt » pour trouver une solution, a contrario, un excès de précautions explique bien des crimes, commis par précaution, : on supprime d’éventuels témoins gênants qui « pourraient » constituer un risque et pourquoi prendre des risques inutiles quand il «suffit » de les supprimer ? Il y a ainsi des gens qui sont « prêts à tout » et qui n’excluent aucune hypothèse, ce qui peut entraîner très loin, qui psychologiquement se sont préparé – si jamais il le fallait absolument- au pire.

 Prévoir serait ainsi marqué par le pessimisme et ne pas prévoir ou ne pas prévoir assez par l’optimisme. Dire que « tout se passera comme prévu » est le signe que l’on n’a pas « tout » prévu ? On n’est donc pas prêt pour les « imprévus ». Le mal prévoir est marqué par ce refus de considérer l’imprévu pour ensuite d’ailleurs déclarer que c’était imprévisible, que l’on ne pouvait, quand même, pas prévoir une telle chose.

             Bien prévoir, cela implique par exemple de savoir où sont les choses de sorte de ne pas perdre de temps à chercher. Et cela s’étend bien au-delà des besoins immédiats, il faut couvrir un champ aussi large que possible. Cela concerne aussi ce que l’on appelle la « culture générale », qui fait que l’on se charge de toutes sortes d’informations dont on n’aura vraisemblablement pas l’usage immédiat mais qui, un jour, pourraient se révéler utiles. Le manque de culture générale, une culture trop ciblée, trop spécialisée, est un symptôme assez sûr du mal prévoir au nom du « cela n’a rien à voir ».

            En conclusion nous dirons que le mal prévoir a pour conséquence majeure le retard et donc les délais. On l’a vu récemment pour Airbus. Gouverner, dit-on, c’est prévoir à condition de ne pas comprendre ce mot au sens de s’obnubiler sur une issue et une seule mais dès lors que l’on a en tête tous les problèmes qui peuvent se poser et la parade à leur donner, dans le laps de temps le plus bref possible.

            En réalité, la prévision ne se situe pas seulement au niveau individuel mais bien au niveau collectif ; Cela n’est pas au dernier moment que l’on apprend à parler une langue et encore moins à parler. Il y a des aptitudes qui exigent une très longue préparation et il faut s’y atteler de bonne heure. D’où le poids des inégalités liées au milieu voire à l’hérédité. Or, nous vivons dans un monde qui temps à croire que l’on peut réduire le temps nécessaire pour acquérir telle aptitude, ce qui est une marque caractérisée du mal prévoir. C’est ainsi que l’on a sous estimé quelles étaient les conditions à réunir pour obtenir tel ou tel résultat. On retrouve encore la morale du Lièvre et de la Tortue.

            Les personnes qui naissent avec des dons ou qui ont été formées très jeunes ont un avantage sur les autres. Elles ont été mieux préparées à affronter certains problèmes. L’autodidacte, c’est souvent celui qui n’a appris que le strict minimum et qui espère que cela lui suffira, il n’a pas assez de réserves et surévalue ce qu’il sait par rapport à ce qu’il ne sait pas,, risquant ainsi d’être déconcerté par une question à laquelle il ne s’attendait pas. Pour ne pas être débordé, il va s’efforcer de verrouiller les situations et en ce sens il devient prévoyant mais n’est-ce pas là pratiquer la politique de l’autruche ? Il n’aura fait que repousser et reporter les problèmes pour gagner du temps pour masquer son retard. Il y aurait donc chez l’imprévoyant la tentation de supprimer tout ce qui pourrait faire apparaître, transpirer son imprévoyance, en faisant taire les critiques, en excluant les gêneurs. On bascule dans le protectionnisme. Il s’agit là de mesures globales qui prétendent régler, d’un coup, tous les risques. Comme on l’a dit, se raccrocher à un seul scénario est la marque du mal prévoir….

            Il convient de distinguer entre les situations prévisibles de longue date et auxquelles on n’a pas pris la peine de se préparer en temps utile et les situations qui se présentent brusquement et auxquelles il faut faire face dans l’urgence. Or, chez celui qui souffre du mal prévoir, un événement prévisible et auquel on a omis de parer va, au final, être perçu comme devant être vécu dans l’urgence….La personne ne parvient plus alors à distinguer entre le prévoir nécessaire et le prévoir aléatoire, les deux phénoménes étant vécus comme s’ils ne faisaient qu’un tout simplement parce que certaines personnes ne parviennent à agir/réagir que sous une contrainte immédiate et ne perçoivent que très vaguement ce qui « peut (toujours) attendre » un peu plus. Que ces gens se posent en conseillers, au titre de l’astrologie ou de quelque autre technique, est un comble, il est vrai qu’ils s’imaginent que leur handicap sera largement comblé par quelque savoir providentiel. [1] .

            Si vis pacem, para bellum ; dit l’adage. Se préparer à une éventualité ne signifie nullement que l’on souhaite que l’occasion se présente. Par superstition, certaines personnes se refusent à envisager que certaines choses puissent arriver, cela risquerait de leur porter malheur. Celui qui prend une assurance contre les incendies n’a pas pour autant l’intention de mettre le feu chez lui. Il y a ceux qui ne prennent des précautions que lorsque le danger se précise et qu’il est déjà bien tard pour agir efficacement mais ils n’arrivent pas à s’alerter, à s’alarmer en vue d’un risque abstrait. Ils vont parfois chez un voyant pour savoir si le risque existe véritablement….Au fond, il y a ceux qui ne voient les problémes que lorsqu’ils ont le nez dessus..

           

JH

06. 06 07

           



[1]   cf Le colloque ‘L’astrologie et l’art du prévoir », Paris,  juin 2007,  sur TV Urania (abcart.fr)

 


 
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