LE TEMPS DES SOCIÉTÉS DÉCALÉES

 

 

Par Jacques Halbronn

 

A l’évidence, nous vivons dans une société décalée à telle enseigne que le décalage en arrive quasiment à être banal. Tout se passe comme s’il fallait nous habituer à vivre dans le porte à faux, à subir le double langage., à regarder ce qu’il y a derrière le masque. Un peu à la façon de ces étoiles dont la lumière nous parvient alors que la source n’est déjà plus, on peut imaginer un décédé continuant à se manifester au travers de films, d’une voix (pré)enregistrée : les critères ont changé avec la technique : l’on peut communiquer avec des êtres disparus, non pas tant par le spiritisme mais parce que la vie est désormais capturé par des enregistreurs. Et cela vaut aussi pour la photo qui a les apparences de la réalité. Dès lors, nos sens –auditifs, visuels – peuvent nous tromper, nous illusionner, nous ne pouvons plus nous y fier.

Et ce décalage existe – ceci expliquant peut-être cela – même lorsque nous nous trouvons face à un être « vivant ». en chair et en os. Nous voulons parler de ces personnes qui transportent des appareils émetteurs qui viennent « parler » à leur place car tout usage de musique nous apparaît comme une tentative de substitution et d’apppropriation de ce qui n’est pas soi. La personne est en face de nous mais ce qui en émane au niveau sonore ne vient pas d’elle pas plus d’ailleurs que son discours emprunté et ressassé – la « voix de son maître », nom d’une marque de disque.

Ajoutons le cas de ceux qui jouent un rôle, qui font semblant, de paraître ce qu’ils ne sont pas. Chassez le naturel, il revient au galop. Diverses populations marginales/ marginalisées n’ont de cesse d’être dans la dénégation et de donner des gages de changement de statut : étrangers, femmes, enfants. On ne peut pass longtemps faire semblant. A un certain moment, les masques tombent.

         Nous vivons dans un monde artificiel, fait d’artifices où l’on croit que le progrès humain peut se contrôler comme celui des machines et que l’on peut déprogrammer et reprogramemr les gens à volonté. Beaucoup ont été séduits par de tels chants de sirénes, ce qui les a conduit à quitter ce qu’ils étaient et ce qu’ils avaient pour des chimères, abandonnant la proie pour l’ombre.

         Force est de constater que ce qui prime de nos jours, c’est le Droit et la Technique qui se veulent tout puissants. On décréte ainsi la parité, l’on décerne des certificats de citoyenneté (naturalisation , ce qui indique que l’on veut changer la « nature » de la personne ) et le tour est joué. Or, cela ne marche pas ou plutôt cela marche avec la complicité de la machine qui sait masquer et réduire les différences en favorisant l’imposture. Il est vrai que cela ne date pas d’hier : il suffit ainsi d’apprendre à lire à voix haute, pour adopter le discours d’un autre, l ‘écriture étant une technique générant énormément de décalage et favorisant la « postérité », voire l’immortalité. Le passé ne disparaît plus et la mort ou l’absence sont relativisées dans un monde où les gens deviennent interchangeables et remplaçables.

Or, il nous semble que de telles pratiques, de tels procédés ont leurs limites et qu’il importe, éthiquement, de les précise si l’on ne veut pas que l’Humanité ne soit définitivement aliénée, dans tous les sens du terme.

Paradoxalement, nous n’échappons pas pour autant à un certain décalage dans la mesure où nous dépendons des entreprises de nos aïeux et d’un certain héritage génétique ou social [1] . Il nous faut distinguer impérativement  entre un certain clonage qui nous rend identique à nos ancêtres ou à nos pères et qui met en branle une transmission en profondeur et un mimétisme qui conduit l’individu à refuser ou à dépasser précisément un tel clonage. Et, tant qu’à faire, le clonage nous semble plus légitime que les procédés que nous avons décrits plus haut. En effet, le clonage en tant que reproduction à l’identique – ou quasiment – ne nous propose pas une étiquette ne correspondant pas au produit désigné. Il y a bien avec le clonage une véritable duplication qui ne reléve pas d’une présence de l’absence comme dans les cas susmentionnés. Se faire passer pour Einstein n’est pas la même chose que d’être le clone d’Einstein et ce, tout simplement, parce que ce clone aura vraiment le potentiel d’Einstein, non pas en répétant ce qu’a fait Einstein mais en apportant sa pierre à l’édifice scientifique en progrés. Car le problème de ces décalages que nous avons condamnés est qu’ils nous induisent en erreur, qu’ils nous trompent sur les véritables potentialités de ceux qui se font passer pour ce qu’ils ne sont pas alors que fondamentalement, ils sont avant tout les clones – comme chacun de nous d’ailleurs- d’un passé qui leur est propre et qu’ils tentent de renier ou de relativiser..

         Il convient de ne pas confondre la dénonciation de certains comportements propres à telle catégorie de population et la condamnation radicale de la dite catégorie. Le probléme de ces diverses populations est de ne pas avoir l’attitude juste, de parler un double langage, de donner le change et de ne pas en penser moins, de brouiller le systéme des anti-corps de nos sociétés –l’on pourrait parler d’un sida social – de jouer à un jeu malsain de faux semblants.. Ainsi, ce n’est pas la femme en soi ou l’étranger en soi qui nous interpellent mais les discours tenus par ces populations qui naviguent entre deux eaux sinon en eaux troubles en refusant d’assumer pleinement leur condition, le plus souvent d’ailleurs parce qu’ils sont bien incapables de la cerner correctement par eux-mêmes, par manque de conscientisation , ce qui leur fait invariablement adopter des positionnements qui leur sont soufflées par des tiers plus ou moins responsables.

          Nous terminerons cette étude en soulignant les particularités de l’intégration d’une personne ou d’un groupe de personnes par la voie technique. : quelqu’un peut jouer un certain rôle dans une société donnée par le seul biais de la technique mais c’est y entrer par la petite porte. Un balayeur n’a pas besoin de comprendre grand chose au contexte dans lequel il travaille :on lui demande de balayer. Point. Il y a ainsi des quantités de « petits boulots » qui s’articulent sur l’emploi d’outils plus ou moins sophistiqués. Le maniement d’ outils, de machines de tous acabits, donne « droit » à des passeports pour être admis au sein d’un groupe et surtout pour y être rémunérés.

Mais en même temps, l’on accueille ainsi au sein d’un groupe des personnes qui certes sont utiles, du fait de leur accès à la technique, mais qui, par ailleurs, sont en profond décalage entre eux et à l’égard de la société d’accueil.

         Il convient de ne pas laisser une telle population s’arroger trop d’importance et de pouvoir car l’on en arriverait à une technocratie dans le pire sens du terme si l’on prend conscience que cette technocratie peut être « instrumentalisée » par des personnes manifestement étrangères au milieu dans lequel elle oeuvrent, ce qui ressort de leur manque par rapport à la culture d’accueil..

         Selon nous, le pouvoir ne saurait être fonction de l’accès à la machine mais il doit être bel et bien lié à la maîtrise des codes sociaux qui constituent l’âme d’un groupe. Il est à craindre que l’on assiste à une nouvelle forme de délocalisation, consistant à « importer » des personnes totalement étrangères et qui seront chargées d’actionner des machines, en une nouvelle forme de taylorisation. On le voit ainsi dans le cas des vigies qui sont souvent des immigrés et qui ont mission de contrôler les « natifs ». L’on pense à Louis XVI et à ses Suisses.

 

 

JH

10. 06 07

 

 



[1]   cf chez Bourdieu, la notion d’ »héritier »

 


 
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