La dimension grégaire de l'Astrologie

 

par Jacques Halbronn (CSAF)

 

 

            Il faut comprendre que toute structuration du temps ne fait sens qu'à l'échelle collective. Si je suis seul, je n'ai pas besoin de partager le même temps avec autrui. Etre seul, c'est ne pas avoir à partager un même espace, à m'engager dans une action commune.

            Etre ponctuel ne fait pas sens si je ne dépends pas d'autrui et si autrui ne dépend pas de moi. Si, donc, l'astrologie a vocation à  fixer des dates, ce n'est pas pour que chacun s'en tienne à son seul cas personnel. Or, trop souvent, l'on entend des astrologues déclarer que le but de l'astrologie est d’appréhender ce qui est spécifique en/à chacun de nous.  Encore faudrait-il ajouter que l'on ne parle de spécificité que par rapport à un collectif. Je ne suis spécifique en tant qu'individu que par rapport à un référentiel qui est celui de l'ensemble hommes, ou de l'ensemble Français ou de tout autre ensemble auquel j'appartiens.

            On dit que la ponctualité est la politesse des rois:   si personne ne m'attend, ne compte sur moi du fait d'un rendez-vous, si je n'ai pas un train à prendre ou un film à voir, à telle séance, à quoi bon être ponctuel.? A quoi bon me soucier du temps si ce n'est pour respecter les horaires des magasins et plus simplement le fait qu'il fait jour ou fait nuit à telle heure. Le temps m'inscrit dans le collectif et parce que je suis dans le collectif que je ne peux me permettre d'être complètement indifférent au temps.

            Il est vrai qu'il n'en est pas ainsi si j'ai mon propre véhicule (vélib, à Paris ou voiture individuelle), si je recours, quand l'envie me prend, à un CD, un DVD,  si je fais mon marché sur Internet, vais voir des films sur un site  et non sur une télévision "normale",.... où il faut être "à l'heure". Il est clair que certaines personnes auront de moins en moins à se soucier du temps partagé, dans la simultanéité. Il reste que notre psychisme humain, forgé au cours des millénaires, reste fortement grégaire. Et l'Astrologie n'est pas née d'hier.

            C'est pourquoi nous disons que l'astrologie purement individuelle n''est pas du ressort de l'astrologie même si, évidemment, l'on peut "astrologiser" sur la personne. Entendons nous bien: il est clair que "techniquement", rien n'empêche un astrologue d'aborder un cas individuel, il suffit pour cela d'instrumentaliser le ciel d'une certaine façon. Donc quand on dit l'Astrologie peut faire ceci ou ne doit pas faire cela, cela ne signifie pas que cela n'est pas "faisable" en pratique mais qu'il s'agit de ce qu'il faut bien appeler une déviance, un détournement, une dérive. Il y a une "essence" de l'astrologie qui ne se réduit ni à ce qu'on fait  ou dit d'elle, ni à ce qu'on lui fait faire. En ce sens, on parlera de déontologie, c'est à dire de la question des abus à éviter, ce qui signifie que des abus peuvent bel et bien se produire. On n'est pas libre, selon nous, de faire n'importe quoi au nom de l'astrologie ou par l'astrologie sous le prétexte que ça marche ou que c'est praticable.

            La formule que nous proposons est simple : il n'y a pas de temps commun à envisager si ce n'est pour partager un même espace.  Si mille personnes font la cuisine chacune dans leur coin, elles n'ont pas à se concerter. En revanche, si elles veulent manger ensemble, il leur faudra se trouver à telle heure en un seul et même lieu. L'être ensemble implique une même temporalité.  Dans une société où il n' y aurait pas de vivre ensemble, il n'y aurait pas besoin de se référer à un seul et même temps.

            Or, lorsque l'on examine les méthodes et les schémas prévisionnels en circulation, proposés par les uns et les autres, force est de constater que l'on a l'impression d'un temps non pas partagé mais éclaté et qui, dès lors, ne fait pas/plus sens. Prenons le cas du retour de telle planète à sa position natale, radicale, est-ce du temps partagé ou du temps éclaté?  Certes, cette planète, elle est censée, selon la doxa astrologique, agir sur tous mais elle ne le fera pas au même moment, sinon de la même façon.  Il y aura des décalages de temps puisque ces retours ne se produiront pas en même temps. Pour l'astronomie, cela importe peu car elle se situe dans un continuum, pour l'astrologie, c'est un obstacle majeur car pour elle le ciel n'est pas mobilisable à chaque instant pas plus que l'on ne fait voter le peuple quotidiennement.

            On a parfois l'impression que l'astrologie a fait fausse route à partir du moment où elle s'est intéressée à la naissance et à la mort qui sont des moments qui n'appartiennent pas au calendrier collectif. Le suicide, c'est justement l'affirmation ne pas vouloir appartenir au temps collectif. On ne se suicide pas à heures fixes, sauf dans le cas de certaines sectes ou lors de certaines batailles. On meurt quand on meurt même si parfois ces morts sont programmées à grande échelle, comme dans les camps. On naît aussi quand on naît, même si les accouchements sont de plus en plus souvent programmés pour se produire aux heures ouvrables.  Il y a d'autres événements qui échappent au temps social comme un accident de voiture ou le fait de tomber dans un escalier...

            Le problème, c'est que l'on utilise les mêmes outils pour mesurer le temps dans tous les cas de figure: du temps citoyen qui veut que les bureaux de vote seront ouverts de telle heure à telle heure au temps des faits divers et du carnet du jour.

            Il est urgent, nous apparaît-il, de mettre de l'ordre dans la diversité de ces temps qui n'ont en commun que d'être mesuré par les mêmes moyens, celui offert par les calendriers et les horloges.

            Le temps astrologique, à proprement parler, ne saurait être ce temps syncrétique qui s'intéresse à tout ce qui est mesuré et mesurable, et notamment à ce temps de l'état civil qui est souvent le seul temps "officiel", dont on puisse faire état, faute de mieux. Et il est vrai que les autres dates restent plus "subjectives". De là, comme encore trop d'astrologues continuent à le faire, à vouloir ajuster l'astrologie sur les documents officiels  -tendance que Gauquelin aura largement contribué à renforcer pour en arriver à un véritable culte des DN (données de naissance-il y a là un dérapage qu'il faut dénoncer, quand bien même cela serait le fonds de commerce des statisticiens.  Paradoxalement, d'ailleurs, ce temps "officiel" qui  est si individuel est en même temps un temps dicté par la société et qui fait que l'individu n'arrive pas à structurer son propre temps en dehors de tels carcans. En réalité, le temps qui importe est un temps partagé par un grand nombre  et non le temps artificiel du petit nombre qui peut être truqué, aberrant, à contretemps, à contre-courant.

            Ne jouons pas sur les mots : le fait de se servir des planètes pour étudier tous les cas ne suffit pas à assumer un temps collectif dès lors que le temps collectif n'est pas mis en avant. Il ne suffit pas qu'il y ait les mêmes planètes mais aussi les mêmes configurations qui se forment. D'où l'importance de recourir à une astronomie réelle -astres observables par tous à des moments spécifiques - et non à une astronomie fictive, ce qui est encore le cas de certaines méthodes préconisées par Dane Rudhyar (cycle de la lunaison, progressions). En effet, ce qui fait la force du temps cosmique, c'est qu'il soit observable par tous au même moment. Si je dis que telle planète se conjoint à tel astre, c'est un fait qui se produit de façon discontinue, à un certain intervalle, à un certain rythme. En revanche, si je me sers des transits,  à chaque instant, où que soit la planète dans le ciel, elle sera connectée à tel ou tel thème astral, et l'on retombe dans un temps éclaté. Il nous faut donc bannir les transits de la pratique astrologique en ce qu'elle casse le temps astrologique qui est un temps grégaire. Il y a là quelque chose de diabolique à tourner  le temps cosmique qui est celui du rassemblement en un temps de dispersion, et ce à partir du même référentiel!

            En vérité, celui qui s'applique à l'astrologie ne peut que constater à quel point le passage de la vérité à l'erreur peut se produire et qu'il faut peu de choses pour que cela bascule. Il suffit d'un certain manque de rigueur intellectuel - laxisme, laisser-aller, lâcher prise- et l'on dérive, insensiblement, vers une sorte d'anti-astrologie qui, au nom de l'astrologie, défendra des valeurs qui lui sont radicalement étrangères. L'on sait que dans l'Histoire de l'Humanité, les exemples ne sont pas rares de ce genre de perversion qui font que certaines institutions vont à l'encontre de ce qu'elles sont censées professer.  Pour nous l'anti-astrologue, c’est celui qui trahit les valeurs de l'astrologie, et qui le fait au nom même de l'astrologie, ce n'est pas celui qui veut réformer et élaguer l'astrologie.  Force est de constater que le corpus actuel de l'astrologie ne saurait arbitrer, vu qu'il a fini par largement intégrer une astrologie qui n'a d'astrologique que le nom.

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JH

13.09.08

 

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