Les astrologues et l'idée de causalité
Enjeux pédagogiques

 

par Jacques Halbronn

(en vue du Colloque du 13 Décembre, Paris)

 

                        Les astrologues sont inévitablement confrontés à la problématique de l'influence des astres, quel que soit le sens qu'il convient d'assigner à ce mot. Qui dit influence, dit causalité, dit chronologie, diachronie. Ce qui influence précède ce qui est influencé, mot qui vient d'ailleurs de "flux", ce qui renvoie à une source.  Mais l'on sait que certains préfèrent parler de synchronicité, d'un certain parallélisme entre divers phénomènes allant dans la même direction.

                        On ne peut pas être historien, sans s'intéresser à l'idée de causalité et cela vaut aussi pour l'histoire des textes, c'est à dire des savoirs. Comment le corpus astrologique s'est-il progressivement constitué? Là encore, certains voudraient que ce savoir  apparaisse comme un tout indivisible, au sein duquel chaque notion ait sa place, ce qui dispenserait, ipso facto, de s'interroger sur la genèse de l'Astrologie en tant que tradition. Pour beaucoup, le rôle de l'Historien consisterait, à partir des données disponibles, attestées, à étudier comment ce savoir a traversé, tel quel, les âges.

                        Telle n'est pas notre approche: il importe de remonter bien plus avant, afin d'appréhender de quelle façon l'astrologie a évolué et pas nécessairement de façon positive. En ce sens, nous serons fidèles à René Guénon. Nous n'avons pas la naïveté de chercher simplement à entériner un tel savoir ni historiquement, ni du fait d'une pratique de validation en aval, a posteriori, certains, d'ailleurs, voulant que la pratique précéda la théorie, ce qui ferait de la théorie un épiphénomène, la pratique étant un fait et les théories étant vouées à se succéder.

                        Dans le cadre de notre réflexion sur l'enseignement de l'Astrologie, il nous semble nécessaire de rappeler que la causalité est liée au temps. Tant que nous ne percevons pas avec acuité le processus de causalité, nous ne pouvons honorablement défendre la "cause" de l'Astrologie, dans tous les sens du terme. En bref, l'astrologue doit être particulièrement  soucieux de toute forme de causalité dans la mesure où si l'Humanité avait  développé ou conservé un sens plus aigu de la cause et de l'effet, elle aurait décelé le facteur astrologique dans la trame des activités humaines. A ce propos, que penser de ceux, nombreux, qui affirment que nos prédécesseurs lointains auraient justement été capables de cerner les causes célestes des événements terrestres?

                        Ainsi, nous proposerons d'inclure l'astrologie dans ce que nous pourrions appeler une causalité écologique, c'est à dire une conscience aigue des interactions et des interférences entre nous et le monde mais aussi entre nos diverses activités personnelles. Vaste programme!

                        Il convient d'entrée de jeu de signaler à quel point dans notre civilisation actuelle, nous sommes tentés sinon invités à  brouiller notre sens de la causalité. Cela tient notamment à la place de la technique, qu'il s'agisse des formes les plus anciennes ou des plus d'avant garde. Prenons quelqu'un qui parle, est-ce que ce qu'il dit est de lui? Le  récent film 'La Loi et l'ordre", avec De Niro et Pacino en est une intéressante illustration: on croit au départ que l'homme qui parle le fait en son propre nom pour s'apercevoir, au final, qu'il lit le journal intime d'un de ses amis. Tout le film tourne autour de cette méprise alors que nous devrions avoir appris, depuis longtemps, à nous méfier! La parole est d'ailleurs probablement la seule "sécrétion" qui peut faire l'objet de subterfuge mais au cinéma, par exemple, le sang que l'on trouve chez un acteur supposé blessé ou mort  n'est pas son sang ni même du sang! Il y a eu trucage. En revanche, quand quelqu'un crache, c'est bien lui qui crache, quand quelqu'un vomit (voir aussi le pétomane,  qui connut son heure de gloire),  c'est bien lui qui vomit et idem sur le plan sexuel ou pour "faire ses besoins" ou lors d'un accouchement. Encore que dans ce cas, l'enfant sort en effet de l'utérus mais  n’existerait pas sans le sperme, secrété par l'Homme.

 Mais il faut être témoin de l'événement sinon le subterfuge est toujours possible.

                        Il est clair que celui qui se  fait  jouer un CD ne trompe personne et que l'on n'imagine pas qu'il soit en train de chanter mais il y a  le play back, le Karaoké qui se prêtent à faire illusion, notamment auprès des enfants dont la perspicacité est de plus en plus sollicitée et mise au défi.

                        Si  on va plus loin,  celui qui joue d'un instrument n'est pas immédiatement cause du son qu'il produit. Pis encore, quand  l'instrumentiste se contente d'interpréter une pièce composée par quelqu'un d'autre. Entendons que son corps n'a pas produit ce son comme ce serait le cas s'il chantait. Certes,  l'instrumentiste se sert de ses mains mais les mains n'ont pas vocation à secréter quoi que ce soit, en ce qu'elles n'ont pas de "trou" comme la bouche, l'anus ou l'utérus, voire les yeux (quand on pleure) ou les oreilles (otite). La maladie est une source et un révélateur  de secrétions corporelles, par le biais de ce qu'on appelait dans l'Antiquité, les "humeurs" (Hippocrate), c'est notamment le cas du rhume de cerveau..

                        Il importe que constamment nous nous demandions s'il y a  un lien entre un solide et un liquide puisque l'on sait que tout liquide émane au départ d'un solide. Le sang émane d'un corps, le jus vient du fruit, d'une viande...Chez les Juifs,  l'animal de boucherie  est séparé de son sang (kasher), ce qui introduit une dualité essentielle. Il est clair, en revanche, que le liquide contenu dans une amphore n'émane pas de celle-ci, que l'amphore n'est là qu'un substitut à la matière dont le liquide est issu. En ce sens, le signe du verseau symbolise-t-il le subterfuge de la Technique. Manger un fruit et son jus familiarise plus avec l'idée de causalité que de boire un liquide (eau, vin) d'une bouteille car la bouteille n'a pas généré le liquide. Ne parlons pas du fumeur qui s'approprié une sécrétion qu'il n'a fait qu'emprunter à sa cigarette.   Il faudrait apprendre à distinguer entre ces différents cas de figure.

            En réalité, le sens causal de l'homme moderne est souvent bien émoussé et  on peut lui faire croire à peu près tout ce que l'on veut, à la manière d'un prestidigitateur. On peut même se demander si on ne va pas chez l'astrologue poussé par un besoin de connaître la cause de ce qui se passe. Et l'astrologue, de fait, dispose de tout un arsenal causal qui risque encore plus d'égarer son client, en ce qu'il renvoie à des influences supposées et bien difficiles à appréhender, tant il y a des intermédiaires entre les hommes et les astres. On peut se demander, d'ailleurs, si ce n'est pas l'astrologue qui apporte sa "sauce", sa "salive",  de façon à donner vie à ce qui est desséché- le thème astral  -  puisque la vie se caractérise par une certaine humidité. Interpréter un thème, ce serait lui donner un semblant de vie.

            Mais comme nous le disions, au début du présent article,  beaucoup d'astrologues ne semblent guère éprouver de sympathie pour la causalité temporelle : rappelons que tout passage à l’acte, de la matière à son essence (sa quintessence), exige du temps, même si ce n'est  que quelques (micro) secondes (big bang) d'où leur attirance pour une synchronie plaçant en quelque sorte cause et effet sur le même plan. Cela tient, selon nous, à une certaine incapacité, chez nombre de personnes, à remonter le temps. Ces mêmes personnes sont plus à leur aise dans la gestion d'une complexité spatiale que dans celle d'une complexité temporelle. Elles savent à merveille passer des signes aux planètes, des planètes aux maisons mais il ne faut pas leur demander par quels stades  et en combien de temps l'astrologie est devenue ce qu'elle est devenue... Cela augure d'ailleurs assez mal de leur aptitude à parler de l'avenir et de la façon dont celui se prépare et se construit.

            Il  nous faut, à ce stade de notre exposé, insister sur la dialectique classique entre l'être et l'avoir en disant que l'être a besoin de temps et l'avoir d'espace. En effet,  l'être est voué à la croissance, comme le corps d'un enfant qui grandit plus ou moins alors que l'avoir peut produire un changement immédiat : d'une seconde à l'autre, mon avoir peut se modifier, soit par le gain, soit par la perte.  Ce qui fait la différence entre cycles courts et cycles lents, ces derniers donnant, laissant du temps au temps, ce qui fait qu'il y aura un décalage, "dans le temps" entre le début et la fin d'une chose et plus l'intervalle sera important, plus la (vraie)  source risque de ne pas être identifiée. A contrario, la causalité de l'avoir est primaire, on s'en tient à celui qui nous a donné ce qu'il nous a donné, tout en sachant que ce don n'émane pas de lui directement, qu'il n'est souvent qu'un véhicule.

            En ce qui concerne l'Histoire de l'astrologie,  c'est bien une délicate question de restituer les états successifs de l'Astrologie. On peut certes constater qu'à telle époque, l'on connaissait un zodiaque assez proche du nôtre mais ne peut--on, ne doit-on pas remonter plus en amont? D'où vient, d'où "sort" le Zodiaque?

            Les vrais historiens, somme toute, se font rares, qui soient capables, par la logique d'un raisonnement,  de  remonter à l'origine d'un processus ou en tout cas de le replacer dans  son évolution, en mettant en évidence ses dérives alors même qu'ils ne disposent que d'un corpus se présentant comme étant d'un seul tenant, comme c'est las, précisément, en astrologie.

            L'astrologie souffre d'une certaine incapacité de ses historiens à remonter suffisamment loin dans le passé, ce qui place en son commencement un ensemble syncrétique qui ne fait que rassembler et cristalliser des données éparses, disparates que les commentateurs et autres apologètes s'ingénieront à justifier structuralement, synchroniquement. C'est tout le problème du structuralisme que de rendre compte d'un espace et de faire l'impasse sur le temps,  expliquant inlassablement comment les différentes données s'articulent fonctionnellement les unes par rapport aux autres mais  très peu disert dès qu'il s'agit d'en ordonner les émergences et les adjonctions successives. L'obstacle épistémologique auquel se heurte, singulièrement, l'astrologie, tient à ce que l'on fasse commencer son Histoire d'un stade déjà très tardif, celui où elle est déjà très proche de ce que nous connaissons de  nos jours, comme si l'on était incapable de restituer un état primitif.

            Or, les enjeux sont ici fort élevés dans la mesure où cet état premier de l'astrologie pourrait fort bien être le seul qui exerce une véritable prégnance sur le déterminisme humain, avec tout ce qu'il peut comporter de dimension subconsciente alors même que des états ultérieurs en sont réduits à une culture livresque ne se perpétuant que superficiellement, de bouche à oreille, dans le meilleur des cas, sinon seulement par la lecture.

            Bien plus,  si nous voulons établir un lien de causalité entre configurations astrales et  attitudes humaines, il  convient de choisir entre diverses causalités (la poule et l'oeuf) : sont-ce les hommes qui ont décrypté les astres ou sont-ce les hommes qui ont projeté sur le ciel un certain ordre social auquel, sous sa forme cosmique, ils se seraient conformés pour s'octroyer une temporalité plus lente que celle scandée par le ballet des luminaires?

            C'"est pourquoi nous pensons qu'à divers titres, le sens de la causalité est une qualité première à exiger de tous ceux qui "entrent" en Astrologie car un tel sens leur permettra  de remonter le plus loin possible dans le passé de l'astrologie et donc de l'"alliance" - au sens biblique du terme, du Testament- entre les hommes et les astres : quels furent les premiers termes d'une telle Alliance?

            Nous avons pu remarquer à quel point les chercheurs dans ce domaine sont pusillanimes, ce qui les entraînent à faire du surplace et de légitimer un certain statu quo, qui n'est pas secrété par notre génération mais qui est purement et simplement récupéré des générations précédentes, pour ce qui est des  "fondamentaux" de l'astrologie, de son "socle". L'appel de Kepler n'a guère été entendu qui certes mettait en garde contre le risque de jeter le bébé avec l'eau du bain mais qui exigeait que l'on nettoie le bébé et qu'on ne le laisse pas pourrir dans cette eau sale.

            Même dans le domaine nostradamique, on retrouve le même syndrome empêchant les chercheurs de mettre en évidence un scénario évolutif, c'est à dire une succession de stades, de strates,  quitte à restituer des chaînons manquants, ce qui fait partie intégrante du cahier de charges de l'historien digne de ce nom. Rappelons qu'aucune tradition ne correspond à proprement parler à un état terminal : elle n'est en fait  pas plus "finale" que l'état qui lui est antérieur  ou que l'état qui aurait pu lui faire suite mais qui est resté, pour quelque raison, en dehors du canon. Et il faut bien parler, en effet, d'un canon astrologique comme d'un canon centurique.(cf l'interview sur teleprovidence, par Anne Verdaguer)

            Seul des as de la causalité, - et qu'il faut former en ce sens- seront à même de démontrer l'existence d'un déterminisme astrologique, dont les hommes seraient, en quelque sorte,  l'émanation,  du moins par certains de leurs actes et tropismes.

            Comment, en revanche, quelqu'un qui visiblement n'aurait pas un esprit causaliste pourrait-il défendre efficacement les couleurs de l'astrologie, lui, qui, dans la vie, donnerait des signes d'une certaine impuissance à cerner les causes de ses actes, par exemple quant à son régime alimentaire? Il y a une éthique causale à mettre en place puisque toute prévision implique que l'on maîtrise un certain nombre de causes.

            Ajoutons que ce sens de la causalité permet aussi de dégager le vecteur astrologique d'autres vecteurs, chaque vecteur ayant son point d'impact. Si nous  agissons  à certains moments selon les signaux liés à certaines configurations, c'est en raison d'une impulsion, d'un stimulus déclenché par les dites configurations, de par la disposition du récepteur par rapport à l'émetteur.

            La notion de sécrétion est-elle ici opérante?  De toute évidence, le déterminisme astral ne dépend pas d'une quelconque secrétions cosmique mais bien plutôt d'une volonté chez nos ancêtres de s'inscrire dans un déterminisme de par leur propre volonté. Il y a là, certes, une solution de continuité mais cela ne signifie pas qu'un tel "montage" n'ait pas fini par acquérir une certaine réalité déterminante. Certes, la chaleur est-elle directement secrétée par le soleil et l'on ne peut en dire autant des planètes dont les secrétions intrinsèques ne semblent guère nous atteindre ou non concerner, si ce n'est  à un degré infinitésimal. Or, la révolution "saturnienne" aura consisté selon nous à remplacer  ces secrétions matérielles en soi dérisoires  par des signaux visuels. Il ne s'agit plus alors de démontrer l'astrologie en jouant la carte de la secrétions "physique" mais en montrant que nos ancêtres s'étaient mis en tête de se donner comme lois éminemment contraignantes pour tous  certains "aspects" entre astres, au premier rang desquels la conjonction, la configuration de loin la plus visible et la moins discutable en assemblée. Toutes proportions gardées, le foot ball réactualise la conjonction  par l'entrée (goal) de la balle   dans les filets puis son expulsion par le gardien de but  pour un nouveau cycle.

            On aura compris que ces signaux doivent être peu nombreux et singulièrement lisibles et visibles. Trop de causes tuent  la causalité. La récurrence est également une nécessité qui exige que les données soient aussi claires, transparentes,  que possible. 

            Bien entendu, ce sens de la causalité devra permettre au chercheur de dégager le vecteur proprement cosmique au sein d'un canevas plus complexe.  il ne s'agira pas de montrer que le destin d'une personne s'explique par l'astrologie mais bien que certains points du dit destin s'y rattachent. Là encore, bien des astrologues voudraient que l'astrologie ait le dernier mot, soit responsable de la synthèse, parce qu'ils ne parviennent pas à défaire l'écheveau. Or, la synthèse n'est nullement l'essence tout comme l'essence n'est d'ailleurs pas davantage l'origine puisque nous avons dit  que l'essence est une émanation réelle ou prétendue telle. En ce sens, le phénomène astrologique serait essentiel,  ou, en tout cas, aurait été décrété comme tel et  les actes que nous produisons du fait de ce déterminisme essentiel  sont également essentiels. Mais cette essence est un processus simple, qu'il importe de restituer dans toute sa radicalité.

            Il y a en astrologie, trop de personnes qui sont dans le registre de l'avoir et non pas de l'être, de l'espace et non pas du temps, du souvenir et non pas du devenir. Avoir, c'est en effet s'approprier un passé déjà là et que l'on veut ajouter à sa collection alors qu'être, c'est non pas la multiplicité mais l'unicité mais une unicité qui se déploie dans le temps tout en maintenant son axialité au travers d'avatars successifs, tout en préservant le fil directeur, le fil  qu' Ariane offrit à Thésée pour sortir du labyrinthe. Celui qui est dans l'avoir perd le contact avec l'essence, se satisfait de pseudo-essences qui ne lui appartiennent pas mais qu'il ne s'en approprie pas moins : bien mal acquis ne profite jamais. Etre dans l'essence implique, a contrario,  de ne s'intéresser ontogénétiquement  qu'aux secrétions premières, celles qui émanent de nous le plus viscéralement et de très longue date, au niveau phylogénétique.

           

           

           

JH

14. 10. 08

 

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