L’astrologie, entre deux infinis.

 

 

Par Jacques Halbronn

 

 

           

            Quel astrologue ne situe pas l’astrologie dans un cadre cosmique, sans nécessairement d’ailleurs préciser ce qu’il entend par là? Or, il serait bon de démarquer l’astrologie de ce qu’on entend généralement par cosmos, référence pouvant porter  à confusion en dépit de son apparence innocente.

            Que l’astrologie ait à voir avec le cosmos, certes mais pas nécessairement tout le cosmos, pas forcément toutes les planètes, pas obligatoirement tout ce qui s’y trouve et s’y passe et dès lors associer l’astrologie au cosmos est bien vague et quelque peu  trompeur. Donc quand on a dit que l’astrologie relève du cosmos, on n’a pas dit grand chose et surtout on risque de laisser entendre un peu vite que l’astrologie traite de la façon dont l’homme est un être cosmique, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Solange de Mailly Nesle (Paris, Flammarion, 1985)

             S’exprimer ainsi pourrait fort bien en effet être une fausse piste si cela devait signifier que l’humanité, au regard de l’astrologie, émanerait du cosmos. C’est à la fois vrai et faux et en fait c’est là que passe la ligne de partage entre astrologie et astronomie. Pour les astronomes, l’humanité s’inscrit naturellement dans le cosmos. Pour les astrologues, l’humanité  s’est construite à partir d’un certain cosmos qu’elle a repéré, c’est à dire dont elle s’est fait un repère.

            Et dans ce cas, laissons aux astronomes les belles envolées sur l’appartenance de l’humanité à l’univers car tel n’est pas l’enjeu de l’astrologie. Face à l’astronomie, l’astrologie n’est pas en effet une tentative de décodage du cosmos mais bien d’encodage de quelques parties de celui-ci : on n’est plus dans le vertige cosmique mais dans un cosmos bien circonscrit et limité aux besoins de l’humanité. Il est bon que les choses soient claires entre astrologues et astronomes et que les astrologues cessent de se mettre à la traîne des astronomes, comme c’est actuellement le cas de façon assez outrageuse.

            Ne faudrait-il pas parler d’une sorte d’économie mixte pour saisir l’approche astrologique du monde? Mixte parce qu'interventionniste mais en ne pouvant pour autant s’abstraire d’un certain nombre de données objectives incontournables. Que l’astrologie ait besoin des planètes, du moins de quelques unes d’entre elles, qui le nierait? Mais de ce matériau planétaire elle fait ce que bon lui semble, à sa guise et le rôle de l’historien de l’astrologie est de déterminer de quelle façon les choses se sont passé, à l’origine et ce sans se limiter à la littérature astrologique conservée depuis 2000 ans environ et qui correspond à un état relativement  tardif de la dite littérature.

            L’astrologie a développé, selon nous, une solution de continuité qui finalement introduit bel et bien de la discontinuité entre l’Homme et le Cosmos et échappe aux liens de la causalité. Tant et si bien que l’astrologie nous paraît bien plutôt faire écran entre l’Humanité et le cosmos que faire lien. En surdéterminant le rapport des hommes au cosmos, l’astrologie les en a paradoxalement libérés.

            Un tel questionnement nous semble directement en prise avec celui qui tout au long du Xxe siècle a agité le monde des physiciens à propos de la théorie des quanta. (cf F. De Closets, Ne dites pas à Dieu ce qu’il doit faire, Paris, Seuil, 2004, pp. 353  et seq). Le rôle de l’observateur y est structurant et  déterminant - dans tous les sens du terme.  L’univers n’est pas univoque, il se prête à plusieurs lectures dont, selon nous, la lecture astrologique qui est une parmi d’autres, celle que l’humanité d’il y  a quelques millénaires a  enclenché et qui n’est pas celle de l’humanité actuelle, qui a un autre regard, étant entendu que ces diverses lectures coexistent et ne s’excluent aucunement. 

            La théorie des quanta implique que l’univers ne saurait imposer un seul et unique discours contrairement à ce qu’affirment les astrologues qui voudraient que l’astrologie ne soit pas une production de l’esprit humain mais le reflet des lois universelles.. Il n’y a rien de désobligeant, au demeurant - contrairement à ce qu’imaginent nombre d’astrologues - à présenter la perception spécifique que l’astrologie a du cosmos comme étant le fait des hommes. En soi, l’univers est fort d’un nombre infini de virtualités.

            L’astrologie nous ferait saisir la spécificité du génie humain, notamment du fait du processus analogique qu’il développe et qui interfère avec une idée primaire de la causalité. Il n’est en effet pas indispensable que deux objets soient en contact matériellement pour interagir : il suffit que l’un des objets se relie virtuellement à l’autre, c’est à dire prenne modèle sur lui sans lui demander évidemment son avis et simplement parce que l’objet de référence sera dans son champ visuel. Dès lors, du moment que je peux prouver que l’homme pouvait contempler le cours des astres, il y a là une condition suffisante pour qu’une corrélation ait pu s’établir et dans les termes voulus par l’homme et qui peuvent n’avoir strictement rien à avoir avec la nature intrinsèque de l’objet de référence, en l’occurrence un astre fixe en rapport avec un astre obéissant à une certaine cyclicité par rapport au dit astre fixe.

            Nous ajouterons que la nature de cette corrélation évolue avec le temps: au départ, le contact visuel est pleinement conscient et les significations accordées au phénomène sont délibérées. Puis, progressivement, la perception du phénomène tend à devenir inconsciente ainsi que les dites significations. L’astrologie pose le problème de l’inconscientisation graduelle des processus de corrélation.

            On sait par ailleurs, que la théorie des quanta accorde la plus grande importance au calcul des probabilités  ainsi qu’au principe d’incertitude et cela intéresse l’astrologie dès lors qu’elle prétend appréhender la condition d’un individu en particulier, lequel individu peut à  son tour introduire une spécificité dans la perception du déterminisme astral ainsi programmé par une humanité très éloignée dans le temps. La façon dont chaque individu décodera une certains cyclicité cosmique, par delà une perception globale identique avec ses congénères,  est imprévisible dans le détail et échappe donc, selon nous, à l’astrologie au delà d’un certain seuil de probabilité. Là encore, il n’y a pas univocité des possibilités virtuelles même si sur une grande échelle la tendance cyclique  lourde se maintient.

            Nous décrirons donc le champ proprement astrologique comme se situant, comme dirait Pascal, entre deux infinis: l'infiniment grand du cosmos et l’infiniment petit de l’individu, ce sont là les deux frontières de l’astrologie qu’il nous semble impératif de bien circonscrire.

            L’astrologie se place entre ces deux extrêmes : elle n’est aucunement réductible à un cosmos polysémique et ne saurait y trouver la justification de ses dispositifs, quels qu’ils puissent être  et elle ne saurait par ailleurs justifier les comportements individuels car ceux-ci sont dans le détail aussi imprévisibles que l’est la lecture astrologique du cosmos. Il faut donc nous rendre à l’évidence: l’astrologie correspond à une réalité sociale, ni purement cosmique, ni proprement personnelle. L’astrologie contribue à valoriser le champ de la société et de l’Histoire collective, de l’espace et du temps sociaux, face à l’infinité des compossibles cosmiques ou individuels. L’humanité, au prisme de l’astrologie telle que nous la concevons,  est une oasis d’ordre et d’univocité entourée d’un chaos virtuel.

            En ce sens, l’astrologie que nous prônons ne saurait être ni celle des astrologues prétendant gérer la spécificité individuelle ou événementielle au moyen de grilles sophistiquées sinon alambiquées, ni celle de ceux qui prétendent dégager la vérité de l’astrologie à partir d’une étude des arcanes du cosmos. L’astrologie trouve sa vérité de l’Histoire de l’Humanité: il nous faut retrouver quelle fut la lecture que nos aïeux ont faite du cosmos et non pas celle qu’ils auraient pu ou du faire. En ce sens, notre approche s’inscrit dans un projet d’anthropologie historique, deux termes quelque peu contradictoires, l’anthropologie impliquant l’existence d’invariants et l’Histoire faisant apparaître la place de l’aléatoire  dans la conduite des affaires humaines.

            Seule une approche “à la Gauquelin” peut résoudre l’équation à plusieurs inconnues qui s’offre à nous. Deux inconnues en effet : l’une (x) qui est celle des configurations astrales qui auront été privilégiées parmi des milliers d’autres possibles, en termes de repères, d’intervalles, de corps célestes; l’autre (y) qui est celle des significations apportées au modèle cosmique ainsi arbitrairement élaboré. Il est clair que si l’on n’avait qu’une seule inconnue, les choses seraient plus simples. Ce fut d’ailleurs, peu ou prou, le cas de  Michel Gauquelin (1929-1991) puisque celui-ci put profiter d’une structuration déjà bien établie, à savoir les divisions socioprofessionnelles, largement répandues et codifiées. Il put ainsi, en faisant l’hypothèse qu’un tel découpage, une telle division du travail, pouvaient faire sens, examiner les corrélations cosmiques récurrentes, ce qui le conduisit, comme on le sait, à accorder la plus grande importance à l’heure de naissance, ce qui n’était pas le facteur le plus facile à exploiter et exigeait des recherches fastidieuses auprès de l’état civil quand il en existait un. Encore, de nos jours, un demi-siècle après les premières publications de Gauquelin, les astrologues continuent à préférer, même dans le cadre d’une recherche statistique, la position des planètes en signe - ainsi que les aspects formés-  à la position en maison. Or, un minimum de réflexion montre à quel point le thème natal est avant tout une affaire de position planétaire en maison, puisque au cours d’une seule journée chaque planète peut occuper une des douze maisons, ce qui n’est absolument pas le cas pour la position en signe; en tout état de cause, aucune planète - même pas  la Lune - ne saurait parcourir le zodiaque entier en 24 heures.

            Lorsque l’on passe à l’astrologie cyclique, l’équation à deux inconnues est encore plus difficile à résoudre car aucun cadre chronologique universellement accepté n’est, à notre connaissance, disponible. Or, l’astrologue ne saurait, comme on le voit trop souvent,  considérer comme un référentiel viable l’événementialité journalistique  dont nous avons dit qu’elle se situe dans le champ extra-astrologique de l’infiniment petit humain, l’une des deux frontières de l’astrologie. Mais de quoi, nous demandera-t-on, dispose le chercheur en astrologie sinon de ces notions de guerre, de mort, de catastrophe, qui seraient  en dialectique avec des moments de calme, de détente relatifs? Question de philosophie, d’épistémologie de l’astrologie.

            Si l’on réfute la thèse d’une astrologie sortie toute armée des arcanes du cosmos, on est amené à penser l’astrologie comme l’expression des besoins organisationnels des hommes de la préhistoire ainsi que des connaissances dont ils disposaient alors. Or, ces hommes, aussi primitifs qu’ils aient pu être, ne se sont certainement pas amusé à programmer des désastres - noter que ce terme comme celui de catastrophe comporte le mot “astre”-  mais bien plutôt des fonctionnalités, des alternances utiles et non sources de perturbations. Il y a bien eu volonté de constituer un ordre au milieu  d’un  cosmos représenté par une multitude de points sur le firmament  et des hasards de la vie, une sorte de garde-fou contre ces deux infinis..

            Considérons donc nos aïeux comme des gens raisonnables et  cherchons plutôt dans ce qui arrive aux sociétés ce qui fait le plus sens, tout comme c’était le cas avec l’approche de Gauquelin concernant le découpage socioprofessionnel. Structurer le temps, certes, mais pour quoi faire? Nous avons déjà fourni nos réponses quant au contenu d’une telle cyclicité - puisque c’est là un champ complémentaire de celui balisé par Gauquelin, ce qui ne signifie pas, pour autant,  qu’ils aient été mis en place simultanément et qu’il faille à tout prix unifier les diverses formes d’astrologie.. Donc deux inconnues : quel cosmos pour quel ordre social?  Peut-on répondre à la première question avant d’avoir répondu à la seconde? A priori, non, puisque le cosmos se prête  à un nombre illimité de lectures. Toutefois, l’on peut commencer à opérer un tri :

                         1.  ne retenir que les astres connus de l’Antiquité, donc pas au delà de Saturne,

                          2.  ne prendre en compte que les aspects “lunaires”, à savoir conjonction, carré et opposition, étant donné que c’est probablement par analogie avec le cycle lunaire que le cosmos a pu être appréhendé.

                        3.  nécessité d’un point fixe bien visible pour qu’un cycle puisse être mis en place, ce qui implique le recours à une étoile bien brillante, choisie parmi tant d’autres.

                        En partant d’une cyclicité historique pertinente du fait même qu’elle ne se formule pas en terme d’accidents mais de changements périodiques jugés nécessaires, d’alternance de politiques et de stratégies, l’on devrait pouvoir localiser des “quanta” événementiels qui sont autant de phases successives d’un même cycle, puis observer à quelle configuration céleste cela pourrait correspondre. Ainsi, parviendrait-on, croyons-nous, à déterminer ce qui est significatif au niveau cosmique et ce qui l’est sur le plan historique, étant entendu que cela n’est qu’une petite partie, quantitativement du cosmos et de l’Histoire; on abandonnerait ainsi ce postulat, cher à tant d’astrologues, notamment anglo-saxons, imbus et jamais rassasiés en particulier de nouvelles planètes et autres planétoïdes,   selon lequel tout ce qui est dans le cosmos ferait automatiquement sens, trouve son écho - et vice versa- sur le plan des activités individuelles. L’astrologue n’a  certainement pas, en tout cas, à assurer le plein emploi du cosmos, même réduit au seul système solaire pas plus qu’il n’a à légitimer chaque action émanant de chaque individu sur cette terre...

                       

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