Comment reconstituer le passé de l’astrologie?

 

 

Par Jacques Halbronn

 

 

            L’astrologie souffre du  retard pris par la science historique. D’une part, en ce que l’Histoire événementielle  ne fournit pas un cadre cyclique avec lequel l’astrologie pourrait tenter d’établir des corrélations, ce qui conduit la dite astrologie à se contenter  d’une chronologie événementielle bien peu utilisable et des plus confuse. D’autre part, en ce que l’

Histoire des textes, autre branche de la science historique,  n’a pas encore suffisamment développé une approche archéologique des corpus existants. C’est pourquoi l’on peut dire que le salut de l’astrologie passe par les progrès que pourra réaliser la science historique. Nous pensons, en ce qui nous concerne, pouvoir relever un tel défi grâce à nos recherches et nos méthodes de travail. Nous avons ailleurs développé le premier point mentionné plus haut, abordons à présent le second point en commençant par le corpus nostradamique auquel nous avons consacré d’assez longues études puis nous passerons au corpus proprement astrologique.

            Dans nos travaux consacrés aux centuries (cf sur Espace Nostradamus, site ramkat.free.fr), nous avons essayé de montrer que l’on ne disposait pas des toutes premières éditions. Nous reprendrons ici les grandes lignes de notre démonstration  à titre d’illustration de notre méthodologie que nous appliquerons ensuite à l’Histoire de l’astrologie. Rappelons que notre approche critique est parfaitement acceptée dans le champ de la critique biblique :

“Les récits des évangiles ou ceux des Actes, par exemple, sont composés en fait d’une sédimentation de strates, d’ajouts, de corrections, de mises au goût du jour par différents rédacteurs  anonymes qui se sont succédé et qui ont travailler le texte, sans pour autant le normaliser et l’équarrir. La formes des écrits que l’on peut lire aujourd’hui dans le Nouveau Testament est le résultat de ces compilations  (...) C’est ainsi “apprendre à peler l’oignon” (G. Mordillat  et J. Prieur, Jésus après Jésus, Paris, Seuil, 2004, pp. 48-49)

            Nous avons donc souligné qu’il n’était pas “normal” que des éditions supposées faire de peu suite au décès de Nostradamus ne mentionnent pas le dit décès alors qu’à la même époque d’autres publications nostradamiques mais non centuriques  mentionnaient bel et bien sa mort. Au cours du  XVIIe siècle, il en sera tout autrement et les éditions des Centuries comportent bel et bien une Vie de Nostradamus. En revanche, à la fin du XVIe siècle, les éditions des Centuries  ne comportent aucun trait biographique ou nécrologique et il nous apparaît donc que les fameuses éditions datées de 1568 ont été fabriquées à une époque où de tels traits  rétrospectifs n’étaient pas de mise..

            De fil en aiguille, du fait d’une série d’arguments que nous ne reprendrons pas ici, il nous est apparu que les premières éditions ne comportaient pas les centuries numérotées dans le canon comme étant V-VI et VII (cf nos Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002). Dès lors, comment pourrait-on dater de 1557 des éditions comportant les dites Centuries et ce d’autant que selon nous les premières éditions des Centuries étaient posthumes, donc ne pouvaient être parues avant 1566?

            Passons  à l’astrologie qui est un problème autrement complexe et qui s’étend sur une période de temps considérablement plus étendue. Ce qui nous fait penser  que l’astrologie au départ était bien autre chose que ce qu’en dit le Tétrabible de Ptolémée se fonde sur  la mise en évidence de logiques distinctes qui ne sauraient cohabiter au départ mais qui n’ont pu se joindre qu’à un stade sensiblement plus tardif. Cette conviction est renforcée par  les travaux statistiques de Gauquelin lesquels  nous présentent une image singulièrement élaguée du thème astral.  A l’origine, l’astrologie généthliaque devait se réduire à l’étude des positions des planètes en maisons et contrairement à ce que l’on peut lire dans le Tétrabible, les positions des planètes en signes n’y étaient pas signalées. Bien plus, nous pensons que le thème astral ne s’appréhendait point  comme une combinatoire planétaire qui serait propre au né, une seule planète, comme le montre Gauquelin, ayant motivé la naissance du né à un certain moment.

            Nous en arrivons à une structure ternaire du corpus astrologique:

- une astrologie généthliaque avec les maisons, construites à partir d’un point fixe correspondant à l’horizon.

-- une astrologie cyclique  avec les aspects et des points de repère fixes.

- une astrologie saisonnière, liée au calendrier soli-lunaire  avec les signes du zodiaque.

            Ces trois astrologies ont été amalgamées dans le canon astrologique et notamment dans le Tétrabible (Iie siècle de notre ère) tout comme on a fini par amalgamer les Centuries, alors que celles-ci ont des origines diverses, appartiennent à des partis opposés. L’astrologie ptoléméenne est marquée par le mélange de ces trois astrologies, c’est dire qu’elle ne saurait en aucune façon constituer un état premier de l’astrologie comme on cherche souvent à le faire accroire. De même que le canon nostradamique sera établi en rassemblant des textes offrant une certaine similitude formelle, notamment le recours à des quatrains voire à des sixains, de même le canon astrologique le sera en recueillant pèle mêle diverses traditions se rapportant toutes au monde céleste dans ses rapports avec l’humain. Dès lors que l’historien en vient à entériner de tels canons, il trahit sa mission. Encore faut-il préciser qu’une telle carence est sensiblement plus grave pour le canon astrologique que pour le canon nostradamique car dans le cas du premier, il y a un véritable enjeu anthropologique, à  savoir la détermination du mode de liaison établi dans un passé fort reculé entre les hommes et les astres, lien dont nous avons dit qu’il n’obéissait pas à une logique que l’on pourrait restituer  sur un plan purement théorique tant les combinatoires possibles sont nombreuses, notamment en ce qui concerne le point d’ancrage du cycle planétaire car qu’est ce qu’un cycle qui n’a pas de point de départ et  donc qui ne peut être balisé et structuré en phases par des aspects?.

            L’importance accordée au Zodiaque par l’astrologie de ces derniers siècles est tout à fait caractéristique d’un certain syncrétisme. On a vu que selon notre schéma, le Zodiaque n’appartient qu’à l’une des trois formes que nous avons décrites et force est de constater qu’il a fini par envahir l’ensemble du champ astrologique, toutes écoles confondues : on le trouve installé dans le thème natal, on le trouve en astrologie cyclique et notamment au coeur du système médiéval des grandes conjonctions Jupiter-Saturne, centré sur les triplicités et les Quatre Eléments. Or, sorti du cadre strictement  saisonnier, il nous apparaît que le Zodiaque serait déplacé, dans tous les sens du terme.

            Il convient, en effet, de replacer le symbolisme zodiacal dans le domaine du calendrier. En effet, à regarder les signes zodiacaux, leur caractère saisonnier n’est pas si flagrant que cela, ce qui ne peut qu’aller dans le sens de ceux qui voudraient faire du zodiaque une notion universelle (cf notre discussion des positions de Claire Henrion). Il reste néanmoins suffisamment de repères pour l’historien dès lors que l’on resitue le dit zodiaque au sein d’un ensemble plus large, d’un triptyque aux côtés du Tarot et des Très Riches Heures du Duc de Berry, deux monuments de l’iconographie de la fin du Moyen Age mais qui ont certainement des origines iconographiques plus anciennes. On ne reviendra pas sur le détail de notre étude, on se contentera de souligner que le signe du verseau, qui commençait,  avant la réforme grégorienne de 1582 au 15 janvier, date  à laquelle le soleil entrait dans ce signe - selon le calcul fait à partir du point vernal - était le premier signe, ce qui explique que le Bateleur  soit le premier arcane majeur; en effet, le mois de janvier est représenté dans les livres d’heures par des gens en train de festoyer autour d’une table bien garnie et comportant notamment divers récipients (gobelets, cruche), lesquels seraient à l’origine de l’amphore aquarienne tout comme les Gémeaux sont à associer avec l’image du Livre d’Heures correspondant au mois de mai, où l’on voit un couple s’unir comme dans l’arcane L’Amoureux du Tarot.  Ce qui avait jusque là empêcher ce type de rapprochement tient au fait que l’on avait cru que l’on avait confondu cycle agricole et cycle des activités et rituels saisonniers. Il nous semble donc entendu que le Zodiaque - en dépit de certaines interférences ou corruptions dans le cas de certains signes comme le Lion qui n’a rien à faire dans un tel contexte mais qui relève d’une autre imagerie bien connue par ailleurs, que l’on retrouve notamment dans les cathédrales, comme à Chartres- s’ancre dans le cycle annuel, son découpage en douze étant certainement lié aux rencontres soli-lunaires et aux mois du calendrier. 

            Dès lors, on ne voit pas en quoi ce Zodiaque aurait à servir en dehors du cycle annuel, lequel n’est ni le cycle circadien de 24h, ni le cycle saturnien de 28 ans mais tout au plus un cycle mensuel de 28 jours, si l’on considère le passage de la Lune dans les 12 signes. On notera d’ailleurs un certain parallèle numérique: heures, jours, années. Or, cette astrologie annuelle ou mensuelle est d’un assez faible intérêt en comparaison des deux autres qui, précisément échappent à un tel cycle, soit en passant à une plus petite échelle, soit à une plus grande, ce qui ne signifie pas pour autant, d’ailleurs, que le zodiaque soli-lunaire n’ait pas influé sur ces autres structures, leur prêtant respectivement ses  divisions en 12  mois et en 4 phases de la lune. Mais ce n’est pas parce que le zodiaque a  constitué une matrice pour l’astrologie qu’il fait ipso facto partie d’une astrologie opérationnelle.

            Ajoutons que ce cycle  zodiacal  saisonnier  et soli-lunaire n’est en effet pas de l’astrologie stricto sensu du fait même de son efficience obvie. Il implique des astres qui ont une visibilité bien différente de celle des étoiles et des planètes. Et d’ailleurs, il conviendrait de distinguer une astrologie soli-lunaire, plus populaire,  et une astrologie stellaro-planétaire, plus savante et force est de constater que cette astrologie populaire a fini par envahir l’astrologie savante, ne formant plus qu’un seul et unique canon.  On notera d’ailleurs une anomalie dans les travaux de Gauquelin : alors que le soleil ne figure pas dans ses résultats statistiques, on y trouve en revanche la Lune. En fait, les trois seules planètes dépassant le cadre annuel sont, dans l’Antiquité, Mars, Jupiter et Saturne, le cas de Mercure - absent des résultats Gauquelin -  et de Vénus étant problématique en raison de leur faible élongation (28° et 48° respectivement)  par rapport au soleil, ce qui en pratique les inclut dans le cadre du cycle annuel.

            En tout état de cause, un dispositif comme celui des domiciles et des exaltations, avec leur contrepartie négative (exils et chutes) nous apparaît comme relevant d’une astronomie fictive qui, elle aussi, a réussi à s’intégrer dans le canon astrologique, lequel dispositif on trouve en bonne place dans le Tétrabible, notamment pour les domiciles.. Il s’agit là selon nous d’une tentative de captation des significations planétaires sans recourir aux positions réelles des planètes: il suffira de dire que tel signe est associé à telle planète, par domicile ou par exaltation, pour que le passage de la lune ou du soleil dans le dit signe active en quelque sorte l’influence de la dite planète maîtresse. Cette astronomie fictive se manifeste dans un découpage plus fin, celui des 36 décans et des termes.  On ajoutera que le dispositif des Dignités planétaires, pourtant si pratiqué dans le thème natal, avec les “maîtrises”  est bien mal en point. Nous avons montré ailleurs que l’exaltation du soleil en bélier était antérieurement en taureau, changement du à la prise en compte de la précession des équinoxes. L’entrée des planètes transaturniennes - relevant d’une astrologie néo-ptoléméennne - n’ a fait que déstabiliser encore plus le dispositif puisque Mercure et Vénus sont désormais les deux seuls astres à disposer de deux domiciles.

            Le recours au zodiaque est une source permanente de difficultés pour l’astrologie: il pose notamment le problème de la précession des équinoxes, ce dont l’astrologie des maisons n’a que faire pas plus qu’une astrologie cyclique articulée sur un rapport planéte-étoile. On ne voit pas pourquoi l’astrologie devrait s’encombrer de la question zodiacale dont elle n’a nullement besoin pour fonctionner; nous prônerons donc une astrologie non zodiacale. .

            On comprend mieux désormais, on peut l’espérer, ce qu’il peut y avoir de syncrétique dans le canon astrologique tel qu’il s’offre  à nous depuis de nombreux siècles et surtout à quel point  nous avons là affaire à un processus tardif. Certes, les états antérieurs sont bien mal conservés si l’on s’en tient aux documents et monuments mais ce serait une erreur de grande amplitude de ne pas mener une investigation en direction de ces proto-astrologies que l’on peut reconstituer tant à partir des recherches statistiques qui nous révèlent un état antérieur de l’astrologie que celui de la tradition ptoléméenne, comme on peut le voir chez Gauquelin mais aussi dans certaines recherches en astrologie mondiale.

            Mais où sont passés les textes relatifs à ces proto-astrologies? Il semble qu’il faille passer par une approche archéologique en décortiquant les documents dont nous disposons et qui doivent nous guider sur la trace d’autres textes disparus, au prix d’un certain nombre de recoupements. Une des causes des amalgames et des corruptions tient probablement à des interruptions dans la transmission orale. Périodiquement, on a du redécouvrir certains documents sans en connaître le mode d’emploi et cela a occasionné des formules hybrides, bâtardes, le problème étant que cette Tradition n’a pas connu de réforme, en dépit des tentatives de Kepler, il y a quatre siècles; bien au contraire, la nouvelle astronomie  a engagé l’astrologie vers l’intégration de nouveaux astres, ce qui n’a fait qu’aggraver son caractère pléthorique..

             L’avenir de l’astrologie nous apparaît comme intimement lié à celui de son passé; si elle n’est pas au clair avec son passé, l’astrologie  n’avancera pas, contrairement à ce que certains s’imaginent. C’est pourquoi il importe de se garder de tout anachronisme et ne pas attribuer à nos aïeux un savoir extraordinaire. Nous pencherions plutôt vers des formulations aussi simples que possible tant sur le plan astronomique qu’au niveau de l’interprétation. Les maisons nous paraissent fournir un cadre intéressant à tel point que nous n’excluons pas que les significations qui sont attribuées aux 12 maisons valent aussi pour l’étude des cycles, à savoir une dialectique  du clair et de l’obscur, de la présence et de l’absence, du proche et du lointain, qui ressort de l’analyse du contenu des maisons astrologiques.  Mais la question que nous nous poserons est la suivante: nous ne voyons pas à quoi servaient ces maisons dans le cadre du thème astral dont la destination première était simplement la détermination de la planète de la personne considérée, ni plus ni moins, comme l’a bien montré Gauquelin. Il semble que ces significations des maisons aient été un apport tardif venu de l’astrologie cyclique au sein de laquelle elles font en revanche pleinement sens. Car parler de  six maisons diurnes et de six maisons nocturnes s’ajuste assez bien dans une optique prévisionnelle, découpant le cycle en deux grandes phases. Au demeurant, le fait que les maisons soient inversées dans le thème natal indique tout de même un glissement: comment se fait-il en effet que les maisons au dessus de l’horizon correspondent à des significations que nous qualifierons de nocturne et vice versa?  N’est-ce point la preuve que les 12 maisons avec leurs significations traditionnelles ne sont pas initialement faites pour le thème natal? Car il convient de rappeler que pour Gauquelin les maisons ne sont évidemment pas assorties de significations, les angles ne servant qu’à déterminer la signature planétaire.

            Nous proposerons, par voie de conséquence, de considérer les 12 maisons comme une subdivision du cycle stellaro-planétaire (par exemple Aldébaran / Saturne). En phase de conjonction SP,  on a comme une sorte d’éclipse, sur le modèle de la conjonction soleil-lune (nouvelle lune). Qui dit éclipse, dit obscurité, cela correspond aux maisons impliquant une disparition: mort (VIII),  voyage au loin (IX),  enfermement (XII) etc.. Nous dirons que durant cette phase, les choses tendent à devenir virtuelles : souvenirs, évocations, retraits, recul etc. En revanche, au cours de la phase en alternance, lors du carré SP, on sort des ténèbres et on se refamiliarise avec le réel; c’est le temps du retour, des revenants, des réapparitions. Et ainsi de suite, l’opposition  n’étant, selon nous, que le redoublement de la conjonction. Grosso modo, une problématique psychique inspirée analogiquement de l’alternance jour-nuit.

             Ce n’est certainement pas en s’en tenant frileusement  aux documents conservés que l’Histoire de l’astrologie ou celle des Centuries saura se faire respecter au niveau scientifique, académique mais bien en sachant traiter, fouiller,  un tel matériau brut.  Nous n’aurons de cesse, en effet, d’exiger que l’astrologie ne saurait travailler avec une information brute, ni  dans le domaine événementiel, ni dans le domaine textuel.  Il est grand temps de passer à une ère de retraitement, de raffinage de l’information utile car l’astrologie ne peut que tourner en rond en continuant à recourir à ce qui lui tombe sous la main en le conservant tel quel. Un tel réaménagement devrait améliorer sensiblement les relations du milieu astrologique avec les milieux scientifiques et universitaires, ne serait-ce qu’en raison de modes d’investigation plus sophistiqués.

 

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