Le rôle de l’instrumentalisation en astrologie
Par Jacques Halbronn
Le concept d’instrumentalisation est incontournable si
l’on veut, un tant soit peu, appréhender le phénomène astrologique et cela à tous les niveaux jusque et y compris à
celui de la consultation. Par instrumentalisation, il faut entendre le fait de
se servir d’un objet non point pour ce qu’il est en soi mais pour la fonction
qu’on lui destine, l’objet n’étant alors perçu que par certains de ses
aspects et non point en son intégrité/intégralité.
Depuis l’astrologue ne retenant du thème natal que ce qui
lui parait convenir à son client au moment de la consultation jusqu’au
nostradamiste s'efforçant de trouver dans la jungle des quatrains le verset
correspondant à l’événement qui le sollicite. (cf G. Osorio, L’astrologie face à la science moderne,
Paris, op. cit. , pp. 67-68) On dira: “le thème dit ceci”, “Nostradamus dit
cela” alors qu’en réalité, on ne garde que ce qui arrange, ni plus ni moins, y
compris d’ailleurs le client ou le lecteur qui eux aussi perçoivent le discours
qui leur est tenu de façon sélective, en le comprenant à leur façon.
Le grand malentendu, c’est de sous estimer la marge de
manoeuvre de ceux à qui l’on a affaire alors qu’il faut précisément s’en
enquérir et s’en inquiéter. La plupart de ceux qui consomment de l’astrologie
et ses dérivés en ignorent les méthodes et s’imaginent, le plus souvent, que
l’astrologue et ses confrères en divination et en prophétisme, se contentent de
lire ce qui est écrit sans opérer de tri, qu’il n’a pas le choix. Or, il n’y a
pas adaptation à une situation, à une personne données sans tri. D’ailleurs,
l’image de l’astrologie, dans le public, n’est-elle pas celle d’un savoir qui
existe en soi et que l’astrologue se contente de traduire et non d’adapter et
d'accommoder à sa guise?
En fait, il semble que l’on tende le plus souvent à
minimiser le rôle de l’interprétation, en n’appréciant pas à sa juste
importance le traitement des matériaux
utilisés sans lequel les choses ne seraient pas ce qu’elles sont, traitement
qui permet de sauver la mise. Ces
matériaux, en effet, ne sont guère satisfaisants par eux-mêmes et heureusement
qu’ils ne sont généralement perçus qu’au travers d’un certain
truchement/ biais, qu’il s’agisse du tarot, du zodiaque, des Centuries, du
thème astral etc Autant de documents qui ne trouvent leur unité et leur
cohérence qu’au prix de quelques
subterfuges.
.Autrement dit, l’interprétation interfère, fait écran
avec l’objet étudié, elle l’instrumentalise, c’est à dire lui font dire ce
qu’on veut, pour les besoins de la cause. Il y a là une interface qui permet à l’objet de s’inscrire dans le cadre
voulu, quitte à n’en conserver que certaines apparences, à le sortir de son
contexte d’origine. Le rôle de l’historien, en la matière, est précisément de
restituer ce contexte et de décrire par le menu les métamorphoses qu’on lui (a) fait subir et qui, souvent, ne
manquent pas d’ingéniosité.
Parler d’instrumentalisation ne signifie nullement que le
résultat obtenu est sans valeur mais que cette valeur est fonction non point
tant de l’objet que du sujet. Si le sujet, à savoir l’astrologue mais aussi son
patient qui entre inévitablement dans le dispositif interprétatif, est
suffisamment apte à suggérer ou à s’autosuggestionner, nul doute que l’on n’ accède à une certaine
réalité ainsi générée. Or, selon nous, toute l’astrologie est le résultat de
processus d’instrumentalisation à commencer par la représentation du ciel qui
met en avant certains facteurs par rapport à d’autres, si bien, notamment, que
l’on peut se permettre d’ignorer les
étoiles fixes comment c’est le cas le plus souvent en astrologie moderne :
“Non, écrit Suzel Fuzeau Braesch
(Astrologie et connaissance de soi,
Ed Agamat, 2004, p.
18), les constellations d’étoiles fixes situées à des années-lumière de nous n’ont aucune
place dans nos outils astrologiques sérieux, qui opèrent seulement dans le - petit-
système solaire au sein duquel nous nous trouvons”; l’on s’intéressera à
tels intervalles entres corps célestes et pas à d’autres, en choisissant, comme
référence pour établir une cyclicité,
tel point de repère ( point vernal,
ascendant, étoile fixe de telle
constellation, position de la planète à la naissance etc) et pas un autre
A partir du moment où un système bancal donne des résultats, cela tient à des
interférences qui viennent lui sauver la mise. Cela ne signifie nullement que
ce qui est cohérent fonctionne mais ce qui ne l’est guère est certainement
suspect. Or, quand on examine l’état du
savoir astrologique, avec un tant soit peu d’esprit critique, on ne peut qu’être
arrêté par des bizarreries quand bien se situerait-on dans une logique
analogique, c’est le cas de la signification des maisons qui est inversée par
rapport à la dialectique diurne/nocturne puisque la maison VIII par exemple,
assignée à la mort, se trouve au dessus de l’horizon alors qu’analogiquement,
elle devrait se trouver en dessous, c’est l’embarras de ce milieu du ciel
correspondant analogiquement au capricorne, signe du solstice d’hiver, moment
où le jour est le plus court, c’est l’homme zodiaque/anatomique avec les
poissons correspondant aux pieds alors que par ailleurs on nous dit que les
derniers signes zodiacaux correspondent à un éloignement de la matière : on se
serait attendu à ce que le bélier correspondît aux pieds!
Pour nous, il n’y a rien de désobligeant à
souligner à quel point tel matériau a
pu être filtré, retraité, ce qui nous évite à poser comme principe que les
Centuries sont issues d’un seul et unique cerveau, que le zodiaque est un
ensemble d’un seul tenant et ainsi de suite.
Ces documents sont en réalité des plus composites et c’est leur
“lecture” qui leur confère un semblant, une façade, d’unicité. Croire ou faire
croire que ces corpus sont dès
l’origine d’un seul tenant est un leurre; ils ne trouvent leur unité que du
fait de l’instrumentalisation/ interprétation qui en est faite par les hommes,
les sociétés et d’ailleurs aucun historien sérieux n’ira imaginer que la mise
en évidence de la véritable nature de certaines sources serait susceptible
d’ébranler le travail d’interprétation
à cette seule réserve près que ce travail
ne vaut que par la dynamique de ceux qui y contribuent et y participent
et non point de par la valeur des sources ainsi exploitées. Qu’on ne nous présente donc pas comme ayant
une valeur universelle un savoir qui ne fonctionne au sein d’un ensemble limité
d’adeptes! On pourrait ainsi classer les savoirs en fonction de leur impact
conscient ou inconscient. Les sciences
dures auraient un impact plus large que les sciences molles en ce qu’elles ne
sont pas autant marquées par le poids de l’instrumentalisation ou plutôt
qu’elles gardent le contrôle de celle-ci, l’empêchant de se cristalliser. Nous
avons proposé de classer les formes d’astrologies en fonction de leur prégnance
respective, depuis celles qui existent sans l’Homme et qui oeuvrent sans
instrumentalisation et éventuellement à notre insu et celles qui n’existeraient
pas sans l’Homme mais qui au fil des siècles ne dépendent plus de son bon
vouloir, de sa croyance pour parvenir
aux astrologies qui relèvent de chapelles et qui ne peuvent servir qu’en leur
sein et seulement dans la mesure où la croyance se maintient. Il convient de ce
point de vue de distinguer une astrologie qui a fini par exister de facto et qui relève de la statistique
et ne dépend aucunement du moindre contact avec la littérature astrologique ou
avec l’astrologue et une astrologie qui
est le propre de ceux qui s’y sont initié peu ou prou. Il nous apparaît dès lors assez évident que
toute personne qui est formée un tant soit peu à l’astrologie ne peut que
véhiculer celle-ci, elle est en quelque sorte porteuse du virus et ce faisant
elle l’a fait exister, du moins, sous la forme qui lui est familière. C’est
pourquoi il est bon de se démarquer d’une astrologie courante pour faire
ressortir des formes d’astrologies ne coïncidant pas avec la tradition
astrologique telle qu’elle est notamment formalisée dans le Tetrabiblos, ce qui peut éviter les
accusations d’autosuggestion, à condition bien entendu de ne pas étudier que
les personnes au courant du modèle utilisé, ce qui peut notamment être le cas
pour des études rétrospectives
concernant des périodes antérieures à la diffusion du modèle proposé.. En ce
sens, il faudrait distinguer l’influence des astres et celle de l’astrologie.
La méfiance de l’astrologie moderne envers les sciences
sociales que nous pensons avoir pu observer - et il faudrait ajouter envers les
sciences historiques et singulièrement de l’histoire des textes - nous semble pouvoir expliquer une certaine tendance, dans certains
milieux, à minimiser, à relativiser le rôle des hommes.
Force est de constater, en effet, à quel point les
adeptes de l’astrologie sont attachés à
l’idée selon laquelle l’intervention de l’Homme serait marginale, ancillaire,
celui-ci se contenant modestement de décrire ce qui était comme s’il avait un
tel pouvoir de décryptage. Notre
approche qui, bien au contraire, souligne, la part considérable que jouent
l’instrumentalisation et l’interprétation,
à tous les stades et à tous les âges, met à mal une telle position. Le
clivage entre astrologues n’est plus comme il y a un demi siècle celui
qui opposait les partisans d’une
influence des astres à ceux qui préféraient parler d’une synchronie mais bel et
bien, désormais, celui qui fait se confronter les tenants d’une astrologie
cosmique et universelle, où tout serait lié à tout et les tenants, dont nous sommes, d’une astrologie à dimension humaine, dotée de cycles limités à
quelques années, et qui correspondrait
à l’état d’un savoir astronomique et de besoins à un certain moment de
l’Histoire de l’Humanité, savoir qui se serait perpétué et qui n’aurait connu,
par la suite, que des avatars beaucoup plus fragiles (cf supra).
Il est vrai que dans l’imaginaire de ceux qui s’adressent
à l’astrologie, on ne saurait contester que celle-ci se présente comme un
savoir transcendantal et supra-humain, tombé du ciel en quelque sorte, comme
une science rigoureuse voire rigide - l’interprétation étant censée se réduire
à une lecture exhaustive des configurations astrales, le rôle de l'interprète
étant considéré tout à fait second - ce que le passage par l’informatique tend
à renforcer en son côté aseptisé. C’est ainsi que Georges Osorio campe
l’astrologue “il calcule, monte la configuration astronomique sur papier et
l’interpréte en fonction des strictes lois traditionelles. Rien de plus!” (L’astrologie face à la science moderne, Paris,
R. et
C. Bouchet, 1999, p. 69). Certes,
pour ce qui est pris en compte mais
il est loisible à l’astrologue de laisser de côté ce qui ne lui semble
pas utile.....
Mais faut-il pour autant que les astrologues adoptent le
point de vue de leurs clients en soutenant la thèse d’une science dont les
fondements symboliques et cosmiques ne nécessitent aucun tri, aucun traitement
et qu’il importer d’exploiter intégralement, accordant son importance au
moindre détail et niant qu’il y ait pu y avoir une harmonisation tardive des
différentes pièces entre elles aux fins de constituer un langage, un logos,
et de celles-ci par rapport aux objets à étudier, au niveau individuel
ou/et événementiel. En soulignant à quel point le savoir utilisé est cohérent,
l’astrologue vise une fois de plus à
minimiser son rôle puisque ce savoir en quelque sorte serait supposé
fonctionner de lui-même, pourrait se programmer, ce qui ne serait pas le cas si
le dit savoir se présenter sous une forme brouillonne et contradictoire. En
réalité, nous savons pertinemment que le rôle de l’astrologue consiste
notamment, par un lissage, à éliminer
ce qui pourrait choquer ou surprendre, en ne signalant évidemment pas au client
ou à l'élève le travail de relecture
que cela a pu représenter. Double travail de peaufinage, en effet, concernant à
la fois la présentation du savoir et son application.
En définitive,
avec l’Homme, l’univers entre dans une autre dimension d’où le paradoxe qui
fait que l’astrologie a à nous parler
beaucoup plus de l’Homme que du Ciel, le Ciel n’étant qu’un objet
instrumentalisé parmi d’autres. C’est bien en ce sens l’Homme qui est au centre
de l’Univers ou qui en tout cas a su se créer un monde qui lui est propre et
qui se surimpose à l’Univers. Mais ce monde généré par l’Homme, il serait
vain de penser qu’il peut le modifier de nos jours du moins pour ce qui
concerne sa dimension génétique. C’est pourtant ce que soutiennent nombre
d’astrologues qui discourent sur une astrologie en constante évolution
structurelle du fait de la prise en compte de nouveaux facteurs célestes, réels
ou virtuels. Or, une telle astrologie
ne peut, on l’a dit exister que pour
ceux à qui elle est transmise; elle n’appartient pas à notre héritage génétique
comme cette astrologie, beaucoup plus
ancienne, sans laquelle l’Humanité ne serait pas devenue ce qu’elle est.
Le débat autour de la précession des
équinoxes est caractéristique d’un certain malentendu autour du rapport de
l’astrologue à la modernité car on ne change pas d’instrumentalisation comme de
chemise. Il est un peu léger d’affirmer qu’il est “normal” d’avoir abandonné
les constellations puisqu’elles ne s’articulaient plus autour du point vernal
(cf S. Fuzeau-Braesch, Astrologie et
connaissance de soi, Paris, Ed; Agamat, 2004). Ce qui importe en effet, ce
sont les repères qui furent ceux des Anciens et surtout que ces repères aient été relativement
simples à situer, c’est à dire
notamment visualisables, ce qui n’est pas le cas d’un point vernal invisible et
changeant. Pour l’historien, ce qui importe, c’est ce qui s’est passé et non ce
qui aurait pu ou du se passer même si ce qui s’est passé n’est pas satisfaisant
pour nos esprits modernes, ce qui nous fait songer à cet adage: si jeunesse
savait et si vieillesse pouvait. Aujourd’hui nous savons (mieux) ce qu’il en
est du Ciel mais nous ne pouvons plus
changer les données de notre lien phylogénétique au cosmos. Il y a quelque
chose de pathétique chez ces astrologues qui prétendent non seulement “prouver”
que les astres connus de l’antiquité sont agissants mais, par dessus le marché, que ceux qui étaient inconnus le sont également et tout autant, alors que les
conditions sociales dans le rapport de nos contemporains au Ciel ont
radicalement changé et que nous n’avons plus besoin du Ciel pour organiser
notre Temps, comme cela a pu être le cas autrefois et encore à l’époque des
cadrans solaires.
Cela dit, reconnaissons que l’astrologie qui pour nous
fait foi est bien antérieure à la littérature astrologique qui nous est
parvenue et qui est déjà très proche de celle qui se pratique de nos jours.
Nous ne connaissons cette astrologie que par les traces qu’elle a laissées non
pas dans les livres mais dans notre psychisme, dans nos comportements et force
est de constater précisément que l’astrologie qui a pignon, imbue de nouvelles
planètes dûment et fraîchement labelisées par les astronomes modernes en veine
d’inspiration mythologique, sur rue en
ce moment n’a pas grand chose à voir, sinon qu’elle s’intéresse évidemment aux
hommes et aux astres, à sa manière,
avec le phénomène astrologique tel que révélé par les travaux de
Gauquelin ou ceux d’une certaine astrologie mondiale (‘cf . “Cyclicité de la
pression intégrative”, Grande Conjonction n°1). Cette astrologie “moderne”, faut-il le souligner, se retrouve en
porte à faux avec la tradition astrologique et avec tout un ensemble de
documents (cf Françoise Bitton, L’homme
dévoilé. Le Zodiaque et la Genèse en miroir, Paris, La Lyre Art et Dialogue,
2001), elle ne retient
finalement que la partie astronomique et est décalée par rapport à la
littérature astrologique, ce que l’on ne saurait d’ailleurs lui reprocher si ce
n’est qu’elle en conserve encore toute
une partie marquée par un manichéisme de mauvaise aloi et qui pèse sur elle et
la conduit notamment à s’intéresser aux catastrophes de toutes sortes, tant au
niveau collectif qu’individuel. Nous aurions donc trois approches: une qui
resterait fidèle à une certaine tradition astrologique et refuserait de se
“moderniser” à l’aune des nouvelles données astronomiques, précession des
équinoxes comprise), une autre qui accommode les dites données à cette tradition
et une troisième qui remonte plus haut et qui, s’appuyant sur des recherches
statistiques, s’efforce de déterminer quelle a pu être l’astrologie à
l’origine, sans préjuger que tout ce qui était au ciel était utilisé et sans
éliminer les étoiles fixes sous prétexte qu’elles ne feraient pas partie du
système solaire, ce qui est une position bien anachronique. La recherche
concernant les fondements de l’astrologie ne saurait se démarquer de la
question de ses origines.
Quand nous parlons des origines d’un savoir et notamment
du Zodiaque, il ne s’agit pas simplement de s’intéresser à ses occurrences les
plus anciennes mais d’étudier ses sources. Et que sait-on des sources du
Zodiaque? Tout se passe comme si le zodiaque était né tel quel et n’avait connu
que d’infimes variations et variantes. Bref, on voudrait limiter l’histoire du
Zodiaque au temps où il avait déjà la forme que nous lui connaissons, ce qui
est “logique”, pour certains, puisque, avant, ce n’était pas encore le zodiaque
(cf notre étude “Tarot, Zodiaque,
Planètes, quatrains centuriques : des miettes de savoir”, Encyclopaedia
Hermetica, rubrique tarotica). Etudier les origines du zodiaque, du tarot, des
Centuries nous conduit à réfléchir sur l’instrumentalisation de leurs
sources, c’est à dire au traitement de divers documents réunis en telle ou
telle occasion, plus ou moins fortuitement et en tout cas aléatoirement et dont
on aura fini par constituer un ensemble se présentant d’un seul tenant au point
que l’on ait du mal à concevoir qu’il
ait eu une préhistoire. Le terme même de source
induit, d’ailleurs, en erreur puisque la comparaison avec un cours d’eau
laisserait entendre qu’il y a eu une continuité naturelle. Même le terme origine fait problème si on entend par là un le germe conduisant à ce qui sera par la
suite. Le pluriel même nous paraît ici essentiel pour l’instrumentalisation car
il indique un croisement, un mélange, un amalgame entre plusieurs facteurs encore
que souvent il ne s’agisse là, dans la bouche de la plupart, que d’une expression
rhétorique n’impliquant forcément une diversité. Bref, ces savoirs dont on nous souligne volontiers
le contenu symbolique ne feraient sens et ne formeraient un ensemble pertinent
qu’au prix d’une interprétation qui va occulter la disparité des sources. Cela
ne va pas, d’ailleurs, sans quelque bavure, comme dans le cas du Tarot qui,
selon nos travaux, recourt trois fois au même
document du fait que celui-ci se retrouve en pas moins de trois sources différentes: on y trouve la Tempérance
(arcane 14), l’Etoile (arcane 17) et le Bateleur (arcane 1), tous trois
renvoyant au signe du verseau, comme le montre la présence d’amphores et autres
cruches (cf notre étude . “Du nombre au symbole”, Grande Conjonction n°1 ) Et quant au signe
du verseau lui-même - signe solaire d’hiver - il serait, selon nous, issu ou plutôt extrait d’une scène de banquet,
correspondant, dans l’iconographie des activités saisonnières, au mois de
janvier, comme l’attestent les Très
Riches Heures du Duc de Berry mais aussi le Kalendrier des Bergers et celui des Bergères, tous ces documents
datant du Xve siècle mais héritiers certainement d’une tradition beaucoup plus
ancienne.(cf nos deux ouvrages, chez Trédaniel, 1993, Recherches sur l’Histoire de l’astrologie et du Tarot et Etudes sur
les éditions ptolémaïques de Nicolas
Bourdin). Les tentatives pour expliquer ce qu’il y a d’hivernal dans le
signe du Verseau sont généralement assez vaines, on nous parle de météorologie
faute de tenir compte non pas uniquement de ce qui se passe dans la nature mais
aussi de ce que font les hommes au cours du cycle annuel (cf F. Bitton, L’Homme
dévoilé, op. Cit. P.87). A
ce propos, il semble bien que certaines arcanes du Tarot soient issues des
Livres d’Heures: c’est ainsi que la mort avec sa faux pourrait dériver d’une
illustration représentant les moissons; on aurait ainsi transformé, à des fins
divinatoires, une activité cyclique et collective - la moisson- s’inscrivant dans la vie active des paysans
en un événement ponctuel et individuel à caractère tragique, la mort.. On peut
se demander si l’on ne pourrait pas imaginer
une augmentation du nombre d’arcanes supérieurs du Tarot ou du nombre de
signes zodiacaux, pour quelque raison
que cela soit, à partir de leurs sources, comme on a assisté à une augmentation
du nombre de planètes, en puisant dans le réservoir ayant servi à nommer les
anciennes planètes.....Si de nos jours, la mythologie a été exploitée de façon exhaustive,
ce n’était nullement le cas jusqu’au XIXe siècle, ce qui mettait en évidence
l’instrumentalisation, du fait même de son usage partiel, qui avait été faite
du matériau mythologique à des fins propres à l’astrologie: cette prise de
conscience n’existe plus guère de nos jours dès lors que l’astrologie
appréhende la mythologie dans sa
globalité tout comme elle accède à un ciel bien plus “complet” que celui
des Anciens. En minimisant la part instrumentalisante de l’astrologie, on en arrive à réduire le rôle des hommes en général et des codificateurs de
l’astrologie à la portion congrue..
Ce qui frappe, en
vérité, ce n’est pas tant l’existence de telle ou telle source mais
l’éclectisme des sources car force est de constater que si certains éléments du
Zodiaque sont liés aux saisons, ce n’est nullement le cas de tous, en dépit des
efforts de certains, nous sommes bien en présence d’un ensemble syncrétique et
disparate, ce qui n’exclue nullement, bien au contraire, qu’il ait pu faire
l’objet d’un processus d’instrumentalisation et donc d'interprétation comme
c’est bien évidemment le cas pour le Tarot et pour les Centuries.
On nous objectera peut-être qu’on ne comprend vraiment pas pourquoi on se serait échiné à
donner du sens à un ensemble d'éléments épars : pourquoi, en effet, ne pas dés
le départ, constituer quelque chose de cohérent au lieu d’avoir à trouver, à
inventer de la cohérence? Cette question est intéressante car elle explique
justement pourquoi la recherche des sources rencontre des blocages d’ordre
épistémologiques. On sait, à propos des quatrains nostradamiques (cf les
polémiques sur les sites ramkat.free.fr et CURA.free.fr) à quel point la mise
en évidence de certains emprunts peut rendre perplexes quelques
nostradamologues désireux de faire de Michel de Nostredame un prophète inspiré
et non pas un compilateur besogneux voire un plagiaire au petit pied. Et, oui,
en effet, bonne question: pourquoi partir de quelque chose d’informe au lieu de
commencer par quelque chose de déjà
bien charpenté, pourquoi ce passage par un tel purgatoire?
On pourrait répondre : par souci d’économie, par un
certain instinct du recyclage.....Au lieu de reprendre tout à zéro, on utilise
ce qui existe déjà quitte à lui conférer une forme, un sens nouveaux.. On
n’est pas dans le ex nihilo. On fait avec ce qu’on a, avec les moyens du bord,
héritage probablement d’une époque de pénurie, d’ailleurs, le champ sémitique
du mot “économie” est révélateur : gérer, c’est faire des économies de temps,
d’énergie etc. Il semble qu’il y ait également dans une telle attitude la
marque d’une très archaïque solidarité,
terme qui étymologiquement renvoie à l’unité. Toute langue, d’ailleurs, ne
témoigne-t-elle pas de la diversité des emprunts et de leur intégration?. Ce terme d’intégration
est pour nous capital (cf
“Cyclicité de la pression intégrative” ) car il accompagne celui
d’instrumentalisation. Les sociétés, elles-mêmes, ne sont-elles pas confrontées
au problème de la diversité des populations qui les constituent et ne
convient-il pas périodiquement d’harmoniser et de juguler des composantes souvent fort peu
conciliables au départ? Et là encore pourquoi l’humanité relève-t-elle de tels
défis, s’engage-t-elle dans de
pareilles gageures? Mais n’est-ce pas
le propre des conquêtes que de s’étendre vers ce qui est étranger pour ensuite
tenter de l’intégrer dans un plan
d’ensemble? Tout se passe, en vérité, comme si ce qui comptait pour l’Humanité,
c’était moins la matière première que le traitement qu’on lui ferait subir. Une
humanité Pygmalion qui transmuterait le plomb en or, l’informe, l’inconsistant
en un tout parfaitement harmonieux. Derrière l’or du Zodiaque, du Tarot ou des
Centuries, il faudrait donc aller rechercher la matière vile, la glèbe. L’astrologie aurait bien besoin de
s’inspirer de l’alchimie pour saisir sa propre genèse. Certes, une certaine astrologie qui se veut
progressiste revendique le droit à
évoluer au regard des acquis de la science et surtout d’ailleurs de
l’astronomie y compris dans ses manifestations annexes comme le baptême des
astres nouvellement découverts mais
c’est pour de facto
discréditer l’astrologie ancienne trop dépendante, à l’entendre, d’un savoir
nécessairement borné.
On sait que les hommes ont tendance à fuir l’astrologie,
ils ne sont qu’une très petite minorité dans les cours et les conférences qui
lui sont consacrées. Nous pensons qu’il
y a là une sorte de rejet viscéral et
le plus souvent inconscient du postulat d’une matière spiritualisée et qui
n’aurait pas eu besoin des hommes- au
sens de non femmes - pour faire
sens. Notre position s’appuie sur nos
travaux sur le masculin et le féminin (cf Encyclopaedia Hermetica en ligne,
rubrique hypnologica) qui nous conduisent à penser que l’homme a vocation à
structurer le monde. En affirmant que le monde est déjà structuré sans lui et
avant lui, il y a là comme une sorte
de dépossession, de mise sous
tutelle, de castration, comme si l’homme ne pouvait rien produire qui lui soit
propre et qui perdure. Ne va-t-on pas jusqu’à mettre le langage et notamment de
l’hébreu sur le compte de Dieu chez les cabalistes? Le structuralisme de lev
souligne le degré de complexité auquel des sociétés fort anciennes étaient
parvenues et cela, pensons-nous, par leurs propres moyens. Croire en
l’astrologie, c’est parfois ne pas croire en l’Homme...
Quand on pose la
question de l’absence d’hommes, on nous parle d’un rejet de l’irrationnel, mais
en disant cela on ne touche pas du doigt le vrai problème puisqu’en réalité en
affirmant que la matière est signifiante et organisée et n’a donc pas besoin
d’être instrumentalisée, il ne s’agit pas là de prôner l’irrationnel, bien au
contraire. Ce qui est reproché à l’astrologie, c’est de ne pas avoir besoin de la raison humaine pour exister, c’est
de placer la rationalité dans la matière.
A partir de la grille masculin/féminin, on peut s’ essayer
à décrire, à décoder, les méthodologies astrologiques, prophétiques, divinatoires.
La posture la plus fréquente, selon nous, consiste à affirmer le rôle décisif
de l'interprète (cf A. Jodorowsky, La Voie du Tarot, Paris,
A. Michel, 2004, pp. 557 et seq) tout en faisant des savoirs concernés des
réalités cosmiques, universelles, échappant aux hommes car d’inspiration supérieure.
Autrement dit, il y a là une tentative
de prise de pouvoir par les praticiens et une minimisation du rôle des théoriciens
et des concepteurs qui ne peuvent que compromettre par leurs initiatives la
perfection de savoirs révélés et transcendants et que l’on ne saurait réformer
mais tout au plus réinterpréter.. Pour en revenir à l’astrologie, bien des
indices nous conduisent à penser qu’il y a crise et que la majorité de ses
adeptes préfèrent se fier aux savoirs non astrologiques, ce qui comprend l’astronomie
mais aussi bien d’autres types de connaissances,
pour renflouer l’astrologie, laquelle serait, en quelque sorte, mise
sous tutelle et ne pourrait gérer elle-même ses propres affaires.