Pour une approche analogique et dualiste  de l’astrologie

 

 

Par  Jacques Halbronn

 

 

                        Les bases de l’astrologie doivent certainement beaucoup à l’analogie, ce qui ne signifie nullement que l’univers soit, quant à lui, organisé selon le principe d’analogie, position que nous avons vu tenir par nombre d’astrologues et qui est du même acabit que l’idée de synchronisme. Parler de synchronisme entre les hommes et les astres revient à dire que ce que les hommes construisent préexiste ou coexiste ailleurs. Or, pour nous, la démarche analogique introduit une brèche dans la causalité, à savoir que deux objets éloignés l’un de l’autre peuvent se relier de par la volonté de l’un des deux.

                        L’analogie est une causalité d’ordre intellectuel, c’est l’intelligence de l’Homme qui génère le lien, il est donc vain de rechercher  dans l’objet faisant référence un quelconque rayonnement physique. Non pas, certes, que ce rayonnement n’existe pas mais il ne suffit pas à expliquer que l’objet ait joué le rôle qu’on lui a fait jouer. L’analogie  passe donc par une fascination, un imaginaire qui transfigure sa cible.

            Il est donc essentiel pour comprendre l’humanité de retrouver les modèles qu’elle s’est assignés et c’est précisément ce qui donne toute son importance aux études astrologiques. Parmi ces modèles, en effet, le ciel occupe une place centrale. Mais pas n’importe quel ciel, pas le ciel en vrac, pas le ciel à venir. Le Ciel d’hier tant il est vrai que ce que nos contemporains peuvent construire sur le plan psychique est peu de chose en comparaison de leur héritage.

            Nous avons déjà souligné toute l’importance qu’il convenait d’accorder au référentiel soli-lunaire et notamment en matière de dualité, de couple. Le deux constitue en effet un progrès formidable de la conscience et il serait bon que l’astrologie y revînt. Or, elle a tant et tant multiplié les cycles, intercycles, sous cycles,  tant  échafaudé de combinaisons entre planètes, entre signes que l’on aurait bien de la peine à retrouver du deux dans l’astrologie. C’est précisément ce qu’il importe de faire : retrouver la dualité, pour reprendre le titre d’un des  deux Colloques MAU tenus au cours de l’an 2000, la dernière année du Xxe siècle.

            Le couple soleil-lune n’est pas selon nous partie intégrante de l’astrologie mais plutôt sa matrice, il marque de façon indélébile la pensée astrologique mais il n’est pas partie intégrante de l’astrologie.. Il en est d’ailleurs de même du zodiaque qui n’est que le point de départ de l’entreprise astrologique, le premier étage de la fusée, celui qui retombe après le lancement.  On ne mange pas le fruit avec son écorce ou avec sa peau!

            Revenir à la dualité, c’est ne pas rechercher plus de deux phases au niveau cyclique : alternance de phases solaire et lunaire, de jour et de nuit, de masculin et de féminin. Et pour cela, une seule planète suffit dès lors que l’on saura diviser son parcours. Et pour cela, il faut mettre en couple la planète mais non point avec une autre planète, comme on le fait actuellement et comme c’est la coutume notamment depuis les grandes conjonctions Jupiter-Saturne, théorie déjà vieille de mille ans environ. Ce partenaire de la planète ne peut, selon nous, être qu’une étoile fixe, ce qui permet de constituer analogiquement un nouveau couple Soleil-Lune, mariant lenteur et rapidité. Ce sont les relations entre la planète en mouvement perpétuel et l’étoile immuable  qui structurent le cycle; il n’en faut pas davantage. Le vrai couple astrologique n’est donc pas Soleil-Lune mais bien Etoile-Planéte et en ce qui nous concerne Aldébaran-Saturne, selon un raisonnement analogique.

            Mais quel contenu conférer à ces phases de sept ans ainsi circonscrites? Il nous semble qu’il faut là encore rester très proche du référentiel de départ et reprendre grosso modo les significations attribuées aux maisons astrologiques (cf notre article “ Peut-on reconstituer l’astrologie?”). On voit que nous fonctionnons à l’économie: inutile d’emprunter en dehors de la source analogique soli-lunaire, de greffer on ne sait quelle théorie philosophique séduisante comme l’a fait un Jean-Pierre Nicola avec le RET (cf  sa revue, les Cahiers Conditionalistes).  Il nous suffit de récupérer des pans de la tradition astrologique qui nous sont parvenus. Non pas qu’il faille récupérer tout le canon astrologique mais force est de constater que l’ensemble constitué par les significations des maisons est probablement ce qu’il y a de mieux conçu, si on le compare avec l’ensemble zodiacal ou l’ensemble planétaire et il n’y a rien d’étonnant à ce que l’astrologie se soit en grande partie articulée autour des 12 maisons : on ne définit plus un signe zodiacal sans sa correspondance en maison : pas de sagittaire sans sa maison IX!  On notera que le terme de ‘domicile” est synonyme de “maison”, ce qui pourrait laisser entendre que la théorie des domiciles a pu d’abord s’appliquer aux  maisons et non pas aux signes.

             On regrettera que J. P. Nicola ait cru bon d’évacuer le  corpus  de significations des maisons. Certes, les maisons se prêtent-elles à la divination et permettent à l’astrologue de jouer à la bonne aventure. Mais il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain: nous sommes bel et bien en présence  d’un joyau analogique.

            En effet, le principe analogique selon lequel les maisons sont définies - on ne parle pas ici de domification! -est celui de la dialectique du diurne et du nocturne ou si l’on préfère de la lumière éclipsée et du retour de la lumière, si l’on n’oublie pas que la nouvelle lune est une sorte d’éclipse et qu’il est des nuits avec et des nuits sans lune.

            Nous proposerons donc qu’il y ait des phases privées de lumière et des phases lumineuses. Et en cela, nous restons en effet très proches des deux groupes de maisons, celles qui traitent du visible, du proche (I à VI) et celles qui traitent de l’invisible, du lointain (VII à XII). En pratique qu’est-ce que cela donne? Une alternance de phases de sept ans alternativement diurnes et nocturnes, ce que nous traduirons par une alternance du réel et du virtuel.

            La phase de conjonction est selon nous marquée par un retrait par rapport au réel: ce réel se virtualise, c’est à dire qu’il devient souvenir, fantasme, image tant et si bien que l’on peut se passer de l’autre, absent, éloigné, disparu, qu’il s’agisse d’une personne ou d’un lieu ou de quelque objet; c’est bien le monde des maisons VII à XII..  A contrario, la phase de quadrature est marquée par le retour du réel : ce qui n’était plus qu’une ombre réapparaît dans toute sa réalité, nous impose sa présence, sa proximité, c’est bien le monde des maisons I à VI.  On dira que dans un cas le passé devient futur  et dans l’autre le futur devient passé, ce qui correspond pour le moins à un changement de perspective: dire en  effet que le passé devient futur signifie que ce qui avait fini par ne plus être perçu que comme un souvenir, plus ou moins heureux, retrouve une certaine actualité qui occupe l’horizon tandis  que dire que le futur devient passé signifie que ce qui semblait devoir compter pour construire l’avenir  tend à perdre de sa réalité immédiate, extérieure pour ne plus n’exister que par nos pensées : on pense à quelqu’un quand il n’est pas là..

  Il n’est évidemment pas question ici d’une quelconque dramatisation : c’est tout simplement  la vie qui passe par des phases différentes, permettant de vivre des expériences complémentaires, ni plus ni moins.

            Un tel modèle, aussi dépouillé soit-il ne s’en révèle pas moins utile pour appréhender le Temps passé ou futur.  Rien n’empêche, en effet, l’astrologue d’annoncer le retour d’une personne que l’on avait perdu de vue ou l’inverse, à savoir le départ de quelqu’un de proche et notons que ce retour vaut pour les deux personnes qui se revoient, c’est ce que nous appelons le temps partagé et non ce temps décalé des transits où chacun vivrait non seulement différemment un même temps mais un temps autrement structuré.

            Ce langage de la présence et de l’absence a une très forte résonance sur le psychisme humain et notre vie est lourdement marquée par les rencontres et les séparations. Il n’y a là rien d’indigne pour l’astrologie à s’intéresser à un tel phénomène si prégnant au niveau cosmique et singulièrement en référence aux luminaires : le soleil absent la nuit et la lune absente lors de la nouvelle lune, n’offrant plus qu’un faible croissant  en fin ou en  début de mois lunaire.

            Bien entendu, ne caricaturons pas: l’humanité n’est jamais  plongée intégralement, on s’en doute, dans le virtuel, cela se saurait pas plus qu’elle n’est confrontée au retour massif d’un passé qui réinvestirait tout, cela pourrait être cauchemardesque comme dans ce film français  “Les revenants”, sorti à l’automne 2004.  Il n’empêche que la tendance est bien là dans un sens puis dans l’autre et ainsi de suite, quand bien même serait-ce à la marge car c’est une marge qui compte. Et cela vaut tant au niveau individuel que collectif comme on va le voir ci après. Tout se passe comme si nous avions besoin de marquer le coup dans un sens ou dans l’autre, selon les phases et d’ailleurs le bon usage des phases est d’en profiter. L’astrologue ne peut donc que conseiller à son client de se mettre “en phase” avec ces tropismes de virtualisation quand il faut remplacer le réel par un symbole, par un objet transitionnel et inversement quand il convient de renouer avec son passé de la façon la plus concrète, en renouant avec celui que l’on a quitté et qui nous a quitté. Hâtons-nous d’ajouter que ces passages à l’acte peuvent être ponctuels, ils ne doivent pas nécessairement  bouleverser notre vie pendant 7 ans mais il faut profiter de la phase pour que cela bouge dans notre rapport au monde: 7 ans, c’est souvent  plus qu’il n’en faut pour y parvenir. Autrement dit,  ces pulsions n’ont pas forcément des effets considérables; il peut s’agir d’un pèlerinage, de retrouvailles sans lendemain mais il fallait le faire ou du moins essayer d’y parvenir, qu’il s’agisse de partir ou de revenir.

            On aura compris que l’astrologie concerne les mouvements de notre psychisme, ce qui peut avoir des effets plus ou moins puissants. Il est clair que si toute l’Humanité passe au cours d’une même période par la même phase, cela ne saurait passer inaperçu, encore que beaucoup de gens vivent par procuration, par identification, ce qui peut  combler peu ou prou leurs attentes. On pense notamment à l’impact de certains films; c’est ainsi qu’actuellement sortent plusieurs films qui parlent de retrouver des êtres disparus:  Le cou de la girafe, un long dimanche de fiançailles de Jeunet, les Revenants déjà cité. Il n’est pas indifférent que des films traitent d’un retour qui met fin à une séparation ou l’inverse et qui donc expriment un besoin de concrétisation, mais on n’est au cinéma...

            C’est ainsi qu’il fallait que De Gaulle quittât la France en phase virtuelle, qu’il prît de la distance en 1940, cela faisait astrologiquement sens. Mais pour un Juif, aller en Israël, est-ce quitter la France ou bien retrouver un pays plus ou moins mythique dont on veut partager la réalité, pour que ce ne soit pas simplement un fantasme, un nom, une légende.  Cela ne signifie pas, répétons-le, que l’expérience ne soit de relativement courte durée. La phase de concrétisation  signifie qu’il serait bon pour la maturation de la personne qu’elle aille voir de près quelque chose qui est pour l’instant vague, abstrait.  La phase de virtualisation exige un effort en sens inverse, à savoir  quitter le connu pour aller vers l’inconnu, l’important étant alors plus ce que l’on quitte que là où l’on se rend. A chacun de choisir des expériences suffisamment marquantes et en accord avec l’esprit de la phase en cours.  Il est clair que chaque phase prépare la suivante: je ne peux retrouver l’autre que si je l’ai perdu et je ne peux le perdre que si je l’ai retrouvé. De même n’y-a-t-il concrétisation que s’il y a eu virtualisation et vice versa.

            Ce qui nous paraît absolument fondamental, c’est de comprendre que nous ne vivons pas  seuls de telles expériences  si quelqu’un quitte une personne, cette personne est quittée, elle participe de toute façon d’un même processus et idem en sens inverse.   Au départ, nous sommes dans le réel, celui du monde dans lequel nous naissons, puis notamment par le truchement de quelque objet transitionnel, nous basculons dans le virtuel, le symbolique, le substitut mais c’est pour tôt ou tard renouer avec le concret et c’est alors que la cyclicité se met en oeuvre, évitant que nous nous fixions sur une quelconque phase : c’est la roue de  fortune qui ne cesse de tourner.. Selon nous, l’humanité oscillerait indéfiniment entre le virtuel et le réel  et  ce probléme risque d’être plus aigu que jamais avec le développement technologique et singulièrement informatique. Au coeur du phénoméne se place la question de l’altérité, c’est à dire comment nous traitons notre prochain : dans le passé avec nos souvenirs, avec son empreinte, ou dans le futur avec le besoin de sa présence, de son aide. Tout se passe comme si périodiquement nous saturions dans notre rapport à l’autre et avions besoin de le tenir à distance, nous refusant à un contact direct puis au bout d’un certain temps, nos réserves étant épuisées, nous allions à nouveau à sa rencontre pour  nous enrichir de son apport non plus fossilisé mais bien vivant.

                        Or, il semble que l’astrologie soit souvent un vecteur qui nous pousse à la virtualité dans notre rapport à l’autre, le thème astral apparaissant alors comme un objet transitionnel se substituant aux informations que nous pourrions recueillir si nous allions directement vers lui, comme si nous pouvions faire l’économie d’une approche concrète, réelle grâce à la carte du ciel qui devient l’image du monde dans sa globalité dont nous serions le centre alors qu’en réalité, la leçon de l’astrologie est de nous enseigner que nous ne sommes qu’un élément d’un ensemble.

              L’astrologie se doit bel et bien de tenir compte du monde réel dans lequel nous savons pertinemment que nous vivons dans la simultanéité et l’interaction et non pas chacun dans son couloir temporel. Le temps n’est pas affaire individuelle, nous le partageons avec autrui  et si l’astrologie est en contradiction avec une telle expérience de la  réalité - puisqu’elle fait partie intégrante de celle-ci - c’est qu’il lui faut évacuer un certain nombre de techniques qui la parasitent. Ce n’est pas tant à l’astrologie de dire ce qu’est le réel mais au réel de nous dévoiler ce qu’est véritablement  l’astrologie. L’astrologie ne parviendra pas, en effet, à se réformer de l’intérieur, elle se doit d’ajuster par rapport au monde sa représentation des choses notamment au niveau sociologique et quand cet ajustement se révèle impossible, il lui faut considérer qu’elle doit se délester de certaines techniques ou du moins qu’il lui faut les utiliser autrement. Mais précisément, comment en est-on arrivé, en astrologie, à élaborer une vision du temps à l’échelle individuelle à base de directions, de progressions, de transits s’articulant sur le thème astral? On soulignera notamment que les transits s’appuient sur les positions des planètes en signes à la naissance alors que selon nous le zodiaque n’a rien à faire dans le thème astral. En revanche, les directions dites primaires situent et font progresser  les planètes en maisons. Le problème avec un tel système directionnel, c’est qu’il établit une chronologie strictement individuelle dépendant notamment de l’heure de naissance au point d’ailleurs de prétendre corriger celle-ci. Tout se passe comme si de telles techniques prévisionnelles ne s’adressaient qu’au souverain et non pas à de simples particuliers et dans ce cas le temps du souverain devient le temps de son peuple. Ce qui passe au niveau collectif ne passe souvent plus au niveau individuel. C’est ainsi que lorsque il y a de nombreuses victimes dans un accident, une guerre, un attentat,  il ne s’agira pas d’aller voir si le thème de chaque victime annonce un tel événement. Il est tout de même paradoxal que l’astrologie qui a vocation à faire ressortir notre destin collectif soit finalement utilisée ou plutôt instrumentalisée  pour plaider la cause de l’individualisme en détournant  le sens de ses structures..

            Il y a probablement un certain atavisme à se centrer sur l’individu mais il s’agit d’un monde anté-astrologique lorsque les hommes n’étaient ni structurés, ni répartis sur le plan socioprofessionnel -  donc non organisés en groupes - ni  mus par une cyclicité forçant à canaliser, à distribuer successivement nos énergies dans un sens puis  dans l’autre. D’où une tension permanente entre le monde pré-astrologique et le monde astrologique et force est de constater que le monde pré-astrologique a pris sa revanche et imposé à l’astrologie une vision du monde privilégiant le ressenti individuel,  édulcorant voire annihilant  ainsi l’apport de l’astrologie qui prend le contre-pied d’une telle approche.....Il y aurait donc, en fin de compte, deux astrologies en alternance avec la cyclicité vécue par l’Humanité : tantôt l’astrologie s’inscrirait dans une représentation virtuelle du monde, tantôt, elle impliquerait que nous nous inscrivions dans un travail d’équipe, à notre juste place, au juste moment. Une astrologie Janus, tantôt axée sur un passé virtualisé peuplé de fantômes, tantôt tendue vers un avenir se construisant avec nos contemporains. Contrairement à ce que l’on croit : c’est le passé qui est virtuel et donc centrifuge, chacun s’isolant dans sa mémoire,  et c’est le futur qui est centripète et fait de nous un zoon politicon, un animal social.

 

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