LA DÉSAFFECTION DES LIBRAIRES PARISIENS
POUR LES PRODUCTIONS DE NOSTRADAMUS
APRÈS 1561

par  Jacques Halbron

Les bibliographies de Nostradamus (Benazra ou Chomarat) commencent mal, quand elles nous parlent de l'année 1553 et de certains libraires lyonnais dont on aurait garder la trace dans les archives d'un notaire de Salon de Provence.
On a en effet retrouvé trace d'un document mentionnant les noms de deux libraires Jean Bertot dit La Bourgogne et Antoine de Royer dit Lyzerot, manuscrit conservé aux Archives départementales des Bouches du Rhône (Actes du notaire Hozier, folio 569) et qui attestent de l'activité de Michel de Nostredame dès le début des années 1550. Tout comme le fameux testament en date du 17 juin 1566, devant le notaire salonais Joseph Roche - complété le 30 juin (cf R. Benazra, RCN, pp. 72-73)- il s'agit dun document établi devant notaire, le 11 novembre 1553, relatif à la publication de la Pronostication pour 1554.
Il est quand même assez étonnant de devoir constater que l'on n'ait pas fait, depuis plus d'un siècle, le rapprochement avec des libraires lyonnais connus pour avoir publié du Nostradamus. Nous voulons parler de Jean Brotot - suivi de son fils Pierre - et d' Antoine du Rosne dit Lyserot, dont le nom est familier des amateurs de Centuries pour être associé à deux éditions datées l'une et l'autre de 1557. Le rapprochement est évident et les déformations sont dues au fait qu'il s'agit d'un manuscrit qui aura été mal transcrit par celui qui aura rédigé l'ouvrage sur Salon. Mais si cette personne est excusable, comment admettre que la correction n'ait pas été effectuée entre temps.
Nous y voyons un certain laxisme : après tout, n'était-il pas possible d'aller vérifier les références aux Archives Départementales mais, quand bien même, pour quelque raison, le document en aurait-il, entre temps, disparu, n'était-il pas concevable de rétablir les noms des libraires, tant il était improbable que l'on n'ait -et pour cause- jamais entendu parler des dits libraires Bertot et Royer au cours des années qui suivirent, ni dans la Correspondance.
Mais nous y voyons aussi le signe d'une extraordinaire inaptitude à rétablir un minimum de cohérence au sein du corpus nostradamique et une tendance forte à laisser les choses en l'état. Le fait de proposer de lire Brotot pour Bertot et Antoine du Rosne pour Antoine de Royer serait encore trop demander!
Le cas d'Antoine du Rosne est particulièrement remarquable car il est mentionné dans la Correspondance et Jean Dupébe relie tout à fait - à propos d'une lettre d'une lettre de Brotot à Nostradamus, en date du 20 septembre 1557 à propos de l'almanach pour 1558, édité à Paris par Guillaume Lenoir, et ce bien avant 1989-1990 ( Lettres Inédites, Genéve, Droz, 1983, pp. 31-32) ce libraire au surnom de Lyserot (qui figure même dans son index (p. 180). Dès lors comment est-il possible que les bibliographies de Benazra et de Chomarat parlent d'un Antoine de Royer dit Liserot sans rapprocher deux libraires portant le mêle surnom (cf R. Benzara, Répertoire Chronologique Nostradamique, Paris, La Grande Conjonction-Trédaniel, p. 4)? On notera que Liserot aura publié un grand nombre des ouvrages du libraire Benoist Rigaud (cf Bibliographie lyonnaise de Baudrier). Il est imprimeur plutôt que libraire, et quand Nostradamus fait appel à lui pour sa traduction de Galien, c'est en quelque sorte le dit Nostradamus qui est l'éditeur. D'ailleurs, il semble bien que les imprimeurs soient lyonnais, Brotot et Lyserot et que les libraires, à proprement parler, soient parisiens. Force est de constater que les publications annuelles qui nous ont été conservées -est-ce un hasard- sont le fait de libraires parisiens. Tout au plus, un reliquat aurait-il été commercialisé par les imprimeurs lyonnais. Rappelons que Benoist Rigaud, libraire lyonnais important, n'a pas publié le moindre almanach de Nostradamus et que Macé Bonhomme, autre libraire lyonnais en vue pas davantage. En revanche, le libraire parisien Jacques Kerver publie tant l'almanach que la pronostication que les Présages Merveilleux pour 1 557 (cf nos Documents Inexploités sur le phénoméne Nostradamus, Feyzin, Ed. Ramkat, 2002) La Pronostication pour 1558 parait chez Guillaume Le Noir ( qui bénéficiait d' un privilége pour l'almanach de la même année, cf supra), à Paris tout comme les Significations de l'Eclipse de 1559. ou l'almanach pour 1560 (Collection Ruzo) et l'almanach pour 1561 (Bibliothèque Sainte Geneviève) , pour1562 (Archives Royales, Bruxelles). Pour 1563, c'est Avignon qui est choisi et non Lyon avec le libraire Pierre Roux. Lyon ne devient le centre principal de diffusion des almanachs de Nostradamus qu'à partir de l'almanach pour 1564. C'est alors que les libraires parisiens semblent ne plus intervenir. En revanche, ils seront partie prenante, à la fin de la décennie - tels Antoine Houic, Nicolas du Mont ou Robert Colomel, Gilles de Saint Gilles - pour soutenir des personnages qui se revendiquent de Nostradamus comme Florent de Crox ou Antoine Crespin. Mais Lyon aura désormais la meilleure part, c'est alors que -outre Melchior et François Arnoullett, Jean Patrasson et Michel Jove - Benoist Rigaud commence à s'intéresser de près au filon nostradamique et il est plus que probable que la mise en place du canon centurique au début des années 1580 soit une affaire lyonnaise avant de repasser à la fin de la dite décennie aux mains des libraires parisiens, Pierre Menestrier, la veuve de Nicolas Roffet ou Charles Roger. .
La comparaison entre le volume de la contribution lyonnaise conservée à partir du milieu des années 1560, à la veille de la mort de Nostradamus et sa médiocrité dans les années qui précédérent ne nous semble pas du au seul hasard de la conservation. Paris est le centre de la production nostradamique de type populaire et Lyon n'est alors que le lieu où la dite production est composée, sous la surveillance de Michel de Nostredame, ce qui se justifie par la proximité géographique rendant plus rapide les échanges nécessaires.
A partir de 1562, c'est à dire finalement peu après l'Ordonnance d'Orléans de 1560, l'étoile de Nostradamus semble avoir pâli et les libraires parisiens ne mettront plus leur nom sous le sien, ce qui implique une diffusion plus méridionale. En revanche, les dits libraires accueillent, on l'a vu, des publications non signées de Nostradamus mais portant son nom ou s'y référant comme si c'était la personne de Nostradamus qui faisait probléme.
Il ne faut pas s'étonner que la plupart des éditions des Centuries, qui correspondent à un stade néonostradamique, soient attribuées à des libraires lyonnais, Macé Bonhomme, Antoine du Rosne, Benoist Rigaud, à l'exception de Barbe Regnault, libraire parisienne, qui est liée à la production parisienne des années 1588- 1589.

JH
15. 03 06.