La société des astrologues

 

Par Jacques Halbronn

 

            Le monde astrologique est coupé en deux : d’un côté des théoriciens, de l’autre des praticiens et ces deux ensembles font semblant de communiquer entre eux. Comment donc se fait-il que ce qui  se passe  assez bien dans d’autres disciplines comporte un tel dysfonctionnement dans ce secteur? On nous excusera d’utiliser à nouveau la grille masculin/ féminin mais si nous ne pensons pas qu’elle soit pertinente en astrologie, cela .ne signifie pas pour autant que le milieu astrologique y échappe, étant donné que tout ce que font les astrologues n’est pas ipso facto de l’astrologie. Les astrologues sont fortement marqués par la société dans laquelle ils vivent et parfois ils en sont même la caricature.

            D’un côté, donc, nous avons des praticiens qui  gèrent les relations avec les clients qui se présentent; c’est chaque fois un défi à relever en tenant compte de l’équation personnelle de chaque personne. Nous y voyons une activité typiquement féminine et pour lesquelles les femmes sont singulièrement douées et qui fait flèche de tout bois.  Avec chaque client, il faut, comme on dit, assurer, donner le change, se servir de tout ce qui se présente, des moindres coïncidences. Il faut, à tout prix, intégrer le thème - on pourrait dire le greffer  carrément - dans l’esprit du patient, en démontrant sa compatibilité voire sa nécessité, le thème devenant comme une sorte d’organe supplémentaire ou plutôt venant remplir un vide. Mais en même temps, ce thème n’est jamais que ce que son possesseur en comprend et en fait. On imagine que l’astrologie, dans tout ça,  n’est plus qu’un prétexte, une sorte de fourre-tout. Bref, il faut savoir “vendre” l’astrologie, défendre avec chaque client la cause de l’astrologie; on est plus ici dans le domaine de l’action à bâtons rompus que du savoir scientifique qui se méfie des coïncidences heureuses  qui ne durent que ce que durent les roses, sachant qu’une mauvaise théorie peut se trouver valider par une interférence providentielle et une bonne obstruer par un malheureux concours de circonstances..

            De l’autre côté, nous avons des théoriciens qui ne parviennent pas ou plus à élaguer l’astrologie, à la débarrasser de ses redondances, de ses contradictions et qui se contentent de tout légitimer, de tout garder par un semblant de cohérence, où chaque  technique aurait sa fonction, son utilité. Bref, des théoriciens qui ont démissionné ou qui, au mieux, aliment le marché de nouveaux gadgets qui viendront s’ajouter à l’arsenal déjà existant. 

            S’il fallait comparer cela à la société médiévale, nous dirions que chaque astrologue a son minuscule fief - à savoir ses clients et élèves -  où il fait ce que bon lui semble, applique la loi à sa guise,  De temps à autre, à l’occasion de congres et colloques, tout ce petit monde se réunit à l’appel de quelque suzerain, en de grandes messes cacophoniques.

            Peut-on changer une telle situation? Certainement pas  en considérant que l’astrologie est un corpus constitué une fois pour toutes, ce qui nous semble être l’approche d’Alain de Chivré, à la FDAF.        Nous pensons à sa présentation de la JEA (Journée Européenne de l’Astrologie) du 26 mars 2005, qui tombe le jour du Colloque du MAU. Que signifie faire connaître l’astrologie? A la rigueur, l’on pourrait parler du projet astrologique, des questions que se posent les astrologues. Mais l’astrologie telle qu’elle s’est présentement cristallisée ne nous semble nullement prête à se présenter publiquement. Il y a certes une culture astrologique mais l’astrologie fait-elle partie de la culture générale, sinon de façon folklorique? Ne jouons pas sur le mot culture qui a deux sens bien distincts en français, à la fois d’ouverture quand on parle de la culture d’une époque - dans ce cas on est dans le chronologique - et de fermeture quand on parle de la culture propre un certain milieu, dans ce cas on est dans le spatial.           

            On ne veut pas, nous dit-on, que l’astrologie soit “réduite à sa dimension horoscopique ou divinatoire”, on déplore “l’amalgame fréquent entre astrologie et voyance” et on nous dit qu’il faut que les astrologues  s’expliquent sur ce qui fait leur spécificité et qu’un astrologue peut être “acteur de l’astrologie”.  Or, quelle est la solution proposée? On peut supposer qu’il s’agit d’exposer les méthodes propres à l’astrologie, la complexité de son savoir, de l’enseignement qu’il faut suivre pour pouvoir se dire astrologue puisque bien entendu, n’est-ce pas, il est hors de question que l’astrologie soit accessible à tous les citoyens. C’est ainsi probablement que l’on compte faire respecter le métier d’astrologue. Or, comme la voyance parle du futur, il faut que l’astrologie parle d’autre chose et cette chose, c’est probablement, si nous avons bien compris certaines prises de position,  une sorte de structure primordiale qui s’inscrit à la naissance et qui transcende tous les incidents et aléas de l’existence par son immutabilité fondamentale. Autrement dit, cette astrologie là se veut intemporelle. Non pas qu’elle ne prenne pas en compte le temps mais c’est un temps périphérique qui ne saurait affecter sérieusement le sacro-saint thème astral,  si ce n’est, tout au plus,  par le jeu des transits de planètes qui balaient périodiquement telle ou telle potentialité du dit thème. Primat du thème astral individuel dont tout le reste dérive - par le système des directions cher à Roger Héquet -  ou dépend.

            Eh bien, nous rejetons une telle stratégie comme étant une voie de garage, sinon suicidaire et qui d’ailleurs fait aller l’astrologie sur les plates-bandes des psychologues, des gens de terrain mieux  à même, par leurs méthodes, d’être à l’écoute de leurs clients. C’est bien en fait dans le domaine du Temps que se situe le créneau de l’astrologie et il est étonnant que ce temps qui est inhérent au cours des astres et qui ne saurait être que partagé avec nos contemporains soit transformé en un espace individuel, il y a là trahison des principes mêmes de l’astrologie! On nous dira que ces dérives ne datent pas d’hier : ce n’est pas une excuse. Certes, le temps de l’astrologue ne saurait être celui du voyant car l’astrologue traite des questions qui se posent à nous, du début des choses,  alors que le voyant appréhende les réponses, la fin des choses.